PRINCE CHARMANT

VOGUE Hommes International - - SOMMAIRE TENDANCES - PAR Anne DIAT­KINE

Rao Hol­kar II était ma­ha­rad­jah dans l’inde d’avant l’in­dé­pen­dance. Es­thète, ama­teur d’art et de design, vi­sion­naire, il a créé au­tour de lui un îlot de mo­der­ni­té et de pa­nache. POR­TRAIT PAR Anne Diat­kine

Ce pour­rait être un per­son­nage dans un film de Lu­chi­no Vis­con­ti, le der­nier re­pré­sen­tant d’une aris­to­cra­tie en­core in­sou­ciante qui vit ses der­nières heures de luxueuse oi­si­ve­té. Le ma­ha­rad­jah Rao Hol­kar II est une fi­gure ou­bliée et bou­le­ver­sante, prince es­thète, ami de Man Ray, d’une élé­gance à tom­ber. Vogue Hommes a re­trou­vé les frag­ments pré­cieux de cet astre du dan­dysme in­dien. Peu de temps avant sa mort, en 1961, alors qu’il avait le pro­jet d’écrire son au­to­bio­gra­phie, le ma­ha­rad­jah Ye­sh­want Rao Hol­kar II, der­nier sou­ve­rain de l’état d’in­dore, en Inde, brû­la sa cor­res­pon­dance, no­tam­ment avec Hen­ri–pierre Ro­ché, l’au­teur culte de Jules et Jim et des Deux An­glaises et le Conti­nent, ain­si que d’autres pa­piers. Ma­nière d’af­fir­mer que ce qu’il n’écri­rait pas, per­sonne ne s’y ris­que­rait à sa place. Rao Hol­kar II res­te­rait pour tou­jours un per­son­nage de lé­gende, de plus en plus éva­nes­cent au fur et à me­sure de la dis­pa­ri­tion des der­niers té­moins. Son exis­tence ne se re­flé­te­rait plus que dans les traces lais­sées par d’autres, toutes ces per­sonnes de­ve­nues illustres, que le prince a connues et ai­mées à tra­vers ses pé­riples et, en par­ti­cu­lier, lors de cette pa­ren­thèse unique, lorsque très jeune, alors étu­diant à Ox­ford, il tran­si­ta par Pa­ris et fré­quen­ta les avant–gardes les plus créa­tives et ex­pé­ri­men­tales : les ar­tistes sur­réa­listes, ces « ré­vo­lu­tion­naires sans ré­vo­lu­tion » ain­si que les nomme An­dré Thi­rion dans ses mé­moires, membre du groupe lui– même, au re­gard acide. —›

De Rao Hol­kar II, on ne sait donc rien di­rec­te­ment. Son al­tesse s’ex­pri­mait peu en pu­blic, « ne cher­chait pas la no­to­rié­té », se sou­vient son fils Ri­chard Hol­kar, qui vit au­jourd’hui à Pa­ris. Il brillait par une élé­gance ja­mais prise en dé­faut, ré­so­lu­ment an­ti–show off. Comment vi­vait un fu­tur prince en Eu­rope, très tôt in­ves­ti à la tête d’in­dore à la suite de l’ab­di­ca­tion de son père, en 1926, même s’il n’exer­ce­ra les pleins pou­voirs que quatre ans plus tard, dans sa ving­tième an­née ? Comment sup­porte–t–on, tout jeune ado­les­cent, d’être élève dans le col­lège le plus chic d’ox­ford, fré­quen­té par toute l’aris­to­cra­tie an­glaise, et de su­bir vrai­sem­bla­ble­ment un ra­cisme sous fond de co­lo­nia­lisme, en dé­pit de sa no­blesse ? En somme, comment de­vient–on ce qu’on se­ra : un prince vi­sion­naire, qui tente de mon­trer à son peuple le mo­der­nisme dé­cou­vert en Eu­rope, sans ja­mais re­non­cer à sa culture propre, y com­pris lors­qu’il vit en France ou en An­gle­terre ? Car en tout, le ma­ha­rad­jah Rao Hol­kar II, dé­mo­crate à sa ma­nière, fut un pré­cur­seur. Il faut donc ima­gi­ner un jeune prince es­seu­lé, envoyé comme il était d’usage chez l’élite in­dienne, étu­dier à Ox­ford. Un pré­cep­teur an­glais, Mar­cel E. Har­dy, an­cien pro­fes­seur d’uni­ver­si­té et homme d’af­faires che­vron­né, veille sur lui. C’est lui, le pre­mier, qui ai­guise la cu­rio­si­té du fu­tur ma­ha­rad­jah en lui pré­sen­tant ceux qui vont l’ai­guiller dans le monde de l’art. Lui et sa femme tiennent lieu de pa­rents de sub­sti­tu­tion, ils l’in­vitent par­fois à dî­ner et c’est dans la fa­mille Har­dy que le prince connaî­tra un coup de foudre ami­cal dé­ci­sif, du genre de ceux qui mo­di­fient le cours d’une exis­tence. Le gendre de Mar­cel Har­dy se nomme Eckart Mu­the­sius, il est le fils du grand ar­chi­tecte Her­mann Mu­the­sius et se pas­sionne pour le Bau­haus. En­semble, les deux amis par­courent Ber­lin à la re­cherche des bâ­ti­ments les plus no­va­teurs, ils vont d’ex­po­si­tion en ex­po­si­tion et vi­sitent no­tam­ment la ci­té Weis­sen­hof à Stutt­gart en 1927. C’est tout na­tu­rel­le­ment à son ami, qui se des­tine à l’ar­chi­tec­ture mais n’a en­core ja­mais rien cons­truit, que le ma­ha­rad­jah pas­se­ra com­mande de son ex­tra­or­di­naire pa­lais mo­der­niste, Ma­nik Bagh (le jar­din des ru­bis), dès 1929, une poi­gnée de mois avant son in­ves­ti­ture. Mais pour l’ins­tant, à Ox­ford, en An­gle­terre, le jeune prince est en­core sous tu­telle, sous les rais des re­gards, « ce qu’il n’ap­pré­cie guère », se sou­vient son fils. Si bien que lorsque le prince dé­barque à Pa­ris, la ville sur­git comme un es­pace de li­ber­té tu­mul­tueuse.

Rien de mieux que la presse de l’époque pour sai­sir ce que re­pré­sen­tait un ma­ha­rad­jah pour le com­mun des mor­tels. Qu’il s’agisse de Rao Hol­kar II ou de son père, Hol­kar III, leur moindre ap­pa­ri­tion fait l’objet d’un ar­ti­cu­let. À la ma­nière dont ils dé­fraient la chro­nique, on ob­serve que le père et le fils ont as­su­ré­ment des styles ra­di­ca­le­ment op­po­sés. Si le père ne cesse d’avoir des pro­blèmes de plus en plus mas­sifs — il se fait es­cro­quer par son ma­jor­dome qui re­vend une fa­bu­leuse col­lec­tion d’au­to­mo­biles en 1922, ré­chappe d’un at­ten­tat à Los An­geles « par trois Hin­doues ar­mées jus­qu’aux dents et la com­pli­ci­té de deux Mexi­cains » en 1926, im­plore ses deux co­épouses et pa­rents de le lais­ser convo­ler avec une belle Amé­ri­caine, Nan­cy Miller, en 1928 et les menace de sui­cide —, Rao Hol­kar II frappe tout d’abord par sa te­nue. Mieux en­core, la presse de l’époque nous in­forme des rai­sons qui ont obligé Tu­ko­ji­rao Hol­kar III à aban­don­ner le trône pré­ma­tu­ré­ment. Il s’agit rien de moins que d’un kid­nap­ping de dix ans d’une mère et de sa fille, « la jo­lie Hin­doue Sow­ka­bai Paan­da­ri­nath Rid­j­pur­kar », de la cap­ta­tion de leurs biens et de « cruau­tés sys­té­ma­tiques » à leur en­contre. Comme si ce n’était pas suf­fi­sant, la même an­née, Hol­kar III tente d’en­le­ver la dan­seuse Mum­taz Be­gum et fait as­sas­si­ner le mar­chand Ba­hia nous ap­prennent à la fois L’homme libre et L’in­tran­si­geant, lors d’un pro­cès re­ten­tis­sant en 1928. Rien de tel en ce qui concerne le gra­cieux ma­ha­rad­jah Rao Hol­kar II. Certes, ses ar­ri­vées au port de Mar­seille sont pré­ci­sé­ment re­layées, à la mi­nute près, faute peut– être d’ob­te­nir de lui d’autres in­for­ma­tions. En France, le ma­ha­rad­jah d’in­dore vit à Saint–ger­main–en–laye, dans le châ­teau d’hen­ne­mont — au­jourd’hui le ly­cée in­ter­na­tio­nal de la ville —, re­bap­ti­sé châ­teau Hol­kar. Rao Hol­kar II sé­journe dans cette de­meure qui ne manque pas de chambres avec sa jeune épouse, la ma­ha­ra­ni Sh­ri­mant Akhand Sa­hib Soub­ha­gya­va­ti Sa­nyo­gi­ta Bai Hol­kar. Peu im­porte que le ma­riage soit ar­ran­gé, le couple s’aime et dé­gage une au­ra ma­gné­tique. C’est du moins le sen­ti­ment de Man Ray, alors jeune pho­to­graphe, char­gé de les im­mor­ta­li­ser à Cannes. L’in­vite même du prince en dit long sur sa per­son­na­li­té. Après une pre­mière ren­contre, le ma­ha­rad­jah de­mande d’abord à Man Ray de com­men­cer par le por­trait de son che­val pré­fé­ré. Le pho­to­graphe passe l’après–mi­di dans les écu­ries de son al­tesse « plus que je ne l’ai ja­mais fait pour un être hu­main », se plaint–il. Drame : l’en­traî­neur des che­vaux dé­teste les pho­tos et re­fuse de les adres­ser au prince qui est re­par­ti à In­dore. Man Ray ne se laisse pas dé­mon­ter et les lui en­voie lui–même. À leur ré­cep­tion, le ma­ha­rad­jah est si en­thou­siaste, que l’an­née sui­vante, lors­qu’il loue l’étage en­tier d’un hô­tel à Cannes pour lui, sa suite et sa jeune épouse, il convie le pho­to­graphe. « La ma­ha­ra­ni était une ado­les­cente ex­quise. Vê­tue à la fran­çaise, elle por­tait une bague or­née d’une énorme éme­raude, que le ma­ha­rad­jah lui avait ache­tée le ma­tin même. » Pro­ve­nait– elle de chez Chau­met dont il était un client fi­dèle, comme son père ? Ou de chez Mau­bous­sin ? Quoi qu’il en soit, Man Ray, qui a cou­tume de tra­vailler en mu­sique avec une bat­te­rie sur son gra­mo­phone qu’il ac­tionne lui–même, s’ar­range pour que le couple danse. Mal­heu­reu­se­ment, le len­de­main, son vieil ap­pa­reil se coince alors même qu’il por­trai­tise la ma­ha­ra­ni « très dé­ten­due ». Pas d’aga­ce­ment, au­cune co­lère, ja­mais, chez Rao Hol­kar II qui ouvre un pla­card où « toute une col­lec­tion de ca­mé­ras, d’ap­pa­reils tout neufs et lui­sants » sur­git comme par ma­gie. « Ser­vez–vous », lui pro­pose le prince. Mais Man Ray, pé­nible, tient à ses ha­bi­tudes. Il lui faut son ap­pa­reil bien usé comme de « vieux sou­liers », plu­tôt qu’un neuf qu’il doit faire à sa main. Lors­qu’ils re­prennent en­fin la séance, Man Ray se sent si à l’aise qu’il lui vient à l’es­prit de « sug­gé­rer des poses plus in­times, comme si per­sonne ne les voyait » — il dé­trui­rait les né­ga­tifs après leur avoir don­né les pho­tos, pro­met–il. Le pho­to­graphe ne passe pas à l’acte, mais de son fan­tasme, une pho­to garde la trace. Le ma­ha­rad­jah, en robe de chambre en soie, en­lace sa jeune épouse. —›

Qu’une séance éro­tique ait pu tra­ver­ser les pen­sées du pho­to­graphe montre à quel point Rao Hol­kar II se sen­tait libre en France, sans sou­ci du pro­to­cole, et était sus­cep­tible de créer un cli­mat où rien ne pa­rais­sait in­ter­dit. Les sou­ve­nirs de Man Ray nous ap­prennent que le ma­ha­rad­jah condui­sait très vite, même sous une pluie bat­tante et en ba­var­dant, et qu’il ai­mait ce qu’on n’ap­pe­lait pas en­core les dis­co­thèques. Le soir, ils se rendent en­semble dans un res­tau­rant dan­sant, avec évi­dem­ment toute une tri­bu et un pro­fes­seur d’an­glais. Man Ray note que la table « plie sous les fleurs » et les meilleurs vins. La dolce vi­ta ? Rao Hol­kar II est dé­ci­dé­ment un pré­cur­seur. Jet pri­vé, wa­gon et ba­teaux, tous des­si­nés par son ami Mu­the­sius, sont son quo­ti­dien. Il re­pré­sente la jet–set avant l’heure, mais une jet–set lente et calme, si on ose ce pa­ra­doxe. Une pho­to montre no­tam­ment le couple à la soi­rée de ga­la, à Hol­ly­wood, d’une avant–pre­mière d’un film de Dou­glas Fair­banks, elle en sa­ri oc­ci­den­tal de soie blanc, lui, comme tou­jours, en smo­king.

En France, Rao Hol­kar II se sen­tait libre, sans sou­ci du pro­to­cole, dans un cli­mat où rien ne pa­rais­sait in­ter­dit.

Dans le jour­nal Co­moe­dia du 12 sep­tembre 1932, on lit que « le maître ver­rier An­dré Hu­ne­belle vient de ter­mi­ner un grand pan­neau dé­co­ra­tif sur glace pour le pa­lais du ma­ha­rad­jah d’in­dore. Oeuvre unique qui se­ra ex­po­sée, avant son en­voi aux Indes, 2 ave­nue Vic­tor–em­ma­nuel–iii ». Le pa­lais fu­tu­riste Ma­nik Bagh, à cinq cents ki­lo­mètres de Bom­bay, dans l’état ac­tuel du Madhya Pra­desh est presque ache­vé. Eckart Mu­the­sius y tra­vaille jour et nuit, il conçoit lui–même les lu­mi­naires et choi­sit chaque meuble si­gné par des de­si­gners au­jourd’hui cé­lé­bris­simes mais dont la pré­sence chez un prince est une hé­ré­sie car toutes les pièces (in­dus­trielles) sont conçues en sé­rie. Char­lotte Per­riand four­nit sa cé­lèbre chaise longue, qu’elle cus­to­mise en peau de léo­pard, Ei­leen Gray, son fau­teuil « Tran­sat » de 1927, ou en­core Djo– Bour­geois signe une table ronde en verre au fût de mé­tal. Et Le Cor­bu­sier ? On lui achète quelques bri­coles. Le pa­lais est ce qu’on ap­pelle un chef–d’oeuvre d’art to­tal. Il n’existe au­cune bâ­tisse com­pa­rable, ni en Inde, ni en Eu­rope. L’éton­nant ne tient pas à son faste, mais à sa nu­di­té. Le plus sur­pre­nant tient à son sys­tème de cli­ma­ti­sa­tion unique. Car Mu­the­sius ne s’est pas conten­té de trans­por­ter un bout d’ar­chi­tec­ture eu­ro­péenne type Le Cor­bu­sier en Inde. Il a ré­flé­chi à « un pa­lais à vivre », le pre­mier, écrit Mu­the­sius dans un ca­ta­logue, « à com­bi­ner la culture pri­vée eu­ro­péenne avec le mode vie à l’in­dienne » et « dont tous les aménagements sont adap­tés en fonc­tion des condi­tions cli­ma­tiques éprou­vantes ». L’ar­chi­tecte in­gé­nieur in­vente donc l’air condi­tion­né avec pu­ri­fi­ca­tion de l’air, in­so­nore. Pour plus de fraî­cheur coule dans le jar­din un plan d’eau dans le­quel scin­tille l’ombre des arbres tro­pi­caux, éclai­ré par des lampes ca­chées dans les branches. À lire son des­crip­tif du pa­lais, son cou­loir et sa cui­sine sou­ter­rains pour que le ma­ha­rad­jah et ses in­vi­tés ne soient pas in­com­mo­dés par l’odeur forte du cur­ry, sa bou­lan­ge­rie éga­le­ment en sous–sol, sa ligne té­lé­pho­nique pour les com­mu­ni­ca­tions in­ternes, on songe aux in­ven­tions fan­tasques de Jacques Ta­ti, des dé­cen­nies plus tard, dans son film Play­time. Mu­the­sius songe à tout : aux cou­leurs des meubles et des murs, qui doivent mettre en va­leur celles des vê­te­ments des vi­si­teurs hin­dous, sou­vent très vives. Le pa­lais, corps ex­té­rieur du prince, lui res­semble en par­tie. Il est aus­si dé­pouillé que Rao Hol­kar aime les lignes pures. Et évi­dem­ment son ab­sence de faste pro­voque la stu­peur in­cré­dule de ces in­vi­tés in­diens pri­sant les pa­lais sur­char­gés et ba­roques. Rao Hol­kar re­fuse tout au­tant l’ac­cro­chage des tra­di­tion­nels por­traits en te­nue d’ap­pa­rat, pleins de fils d’or et de fan­fre­luches. À la place, il af­fiche dans la salle de ré­cep­tion, deux toiles de Bernard Bou­tet de Mon­vel. La pre­mière le montre, l’air joueur, en cape noire à dou­blure de soie blanche, dans un smo­king éga­le­ment neige jus­qu’au noeud pa­pillon. La se­conde est d’ins­pi­ra­tion sur­réa­liste : le prince, as­sis dans un fau­teuil blanc, comme en tailleur, semble dis­pa­raître dans di­verses couches de blanc, qui mettent en va­leur ses mains fines. Les deux toiles, pour­tant ré­vé­la­trices au­tant de sa fantaisie que de son élé­gance, en­gendrent, comme le pa­lais, un tol­lé. Où sont les ha­bits prin­ciers ? —›

Sans cu­rio­si­té, la ri­chesse ne sert qu’à re­pro­duire du même tout en vi­vant, certes, confor­ta­ble­ment. Po­li­ti­que­ment, le ma­ha­rad­jah tente des avan­cées in­édites avant lui, comme de don­ner des pou­voirs de ges­tion lo­cale aux sar­panchs des vil­lages, ces chefs élus par un con­seil de cinq vil­la­geois, ou d’ou­vrir les temples aux in­tou­chables et aux femmes. Es­thé­ti­que­ment, l’acui­té du ma­ha­rad­jah ne cesse de si­dé­rer. L’in­ter­ces­seur, ce­lui qui lui fait vi­si­ter des ate­liers et ren­con­trer des ar­tistes, se nomme Hen­ri–pierre Ro­ché. Dans un texte qu’il écri­vit pour la re­vue L’OEIL en 1957, l’écri­vain si­tue leur pre­mière ren­contre à Ox­ford, ce qui sup­pose qu’elle a lieu lorsque le ma­ha­rad­jah était en­core très jeune. Par le tru­che­ment de l’écri­vain, Rao Hol­kar II fait une ren­contre ca­pi­tale : celle du sculp­teur Cons­tan­tin Bran­cu­si, dont chaque oeuvre était conçue pour exis­ter en so­li­da­ri­té avec un es­pace pré­cis. Lorsque Hen­ri– Pierre Ro­ché dé­crit cette vi­site à Bran­cu­si, c’est lui aus­si la tran­quilli­té et la dis­cré­tion du prince qu’il note : « Le vi­si­teur re­gar­da toutes les oeuvres avec une len­teur et un calme de conte de fées. Il n’avait pas, à cette époque, beau­coup d’ar­gent. Il ti­ra son pe­tit car­net de sa poche et en­tre­prit des cal­culs soi­gneux. Il vou­lait sim­ple­ment ache­ter les trois oeuvres ca­pi­tales et soeurs, qui étaient là : un grand Oi­seau dans l’es­pace en marbre noir, un en marbre blanc et un en bronze po­li. »

Po­li­ti­que­ment, le ma­ha­rad­jah tente des avan­cées in­édites. Es­thé­ti­que­ment, son acui­té ne cesse de si­dé­rer.

C’est donc lors­qu’il est en­core sous tu­telle, qu’il pro­jette dé­jà de faire bâtir par le sculp­teur rou­main un temple « po­sé sur la pe­louse, près de son pa­lais, tom­bé du ciel, sans porte ni fe­nêtre, avec une en­trée sou­ter­raine, ou­vert à tous, mais à un à la fois, seule­ment ». Et avec une pe­tite fente dans le pla­fond pour qu’un des oi­seaux « fût frap­pé en plein par le so­leil de mi­di tel jour sa­cré de l’an­née ». Il y eut la guerre, une crise fi­nan­cière, la mort de la ma­ha­ra­ni en 1934, un re­ma­riage en 1939 avec une belle Amé­ri­caine, Margaret Law­ler, in­fir­mière, la nais­sance d’un bé­bé, Ri­chard Hol­kar, prince in­dien aux yeux bleus, un di­vorce en 1942. Puis la dis­pa­ri­tion de l’état d’in­dore en 1948. La vie change à toute vi­tesse. Il n’y avait plus d’ave­nir pour les ma­ha­rad­jahs et Rao Hol­kar, qui al­lait pê­cher la truite avec son fils Ri­chard, en avait toute conscience et l’éle­va de ma­nière à ce qu’il soit sans illu­sion. Le temple d’amour et de paix ne fut ja­mais cons­truit, même si Bran­cu­si fit un voyage d’un mois à Ma­nik Bagh, où il se lia d’ami­tié avec un élé­phant. Ce­pen­dant, vingt–cinq ans après sa pre­mière en­tre­vue, ra­conte Hen­ri–pierre Ro­ché, Rao Hol­kar re­tour­na vi­si­ter l’ate­lier de Bran­cu­si afin de contem­pler la ma­quette du temple ja­mais cons­truit. « Ils étaient as­sis avec les ge­noux pliés sur le cô­té, comme la pre­mière fois, et ils se tai­saient. »

VOGUE HOMMES Tou­jours ti­ré à quatre épingles, le ma­ha­rad­jah Ye­sh­want Rao Hol­kar II aime l’eu­rope. Étu­diant à Ox­ford, il dé­couvre Pa­ris et Ber­lin et se pas­sionne pour le Bau­haus et le design.

Grand voya­geur, le ma­ha­rad­jah sé­journe ré­gu­liè­re­ment en France, où il a deux mai­sons, entre Pa­ris et la Côte d’azur, ou aux États-unis (ci–contre, en 1943).

Sous l’ob­jec­tif de Man Ray en France (ci–contre) ou à une pre­mière d’un film avec Dou­glas Fair­banks à Hol­ly­wood (en bas), le ma­ha­rad­jah et la ma­ha­ra­ni sont des fi­gures mon­daines par­tout cour­ti­sées.

Conçu par Eckart Mu­the­sius, le pa­lais de Rao Hol­kar II est un chef–d’oeuvre dé­pouillé, un concen­tré de mo­der­ni­té eu­ro­péenne à cent lieues du ba­roque des pa­lais in­diens.

Mo­derne et jet–set­ter avant l’heure, le ma­ha­rad­jah condui­sait très vite et fré­quen­tait les res­tau­rants dan­sants, les an­cêtres des dis­co­thèques, avec évi­dem­ment toute une tri­bu.

Briè­ve­ment re­ma­rié après la mort de la ma­ha­ra­ni avec l’amé­ri­caine Margaret Law­ler (ci–contre), dont il au­ra un fils, le ma­ha­rad­jah convo­le­ra en­suite avec Eu­phe­mia Watt (ci–des­sous) à Los An­geles.

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