Charles Cau­dre­lier Le grand Charles

Il a l’air pres­sé, le vain­queur de la der­nière Vol­vo Ocean Race, quand il ar­rive sur la ter­rasse de ce ca­fé du port de La Tri­ni­té. Une fois as­sis pour­tant, il se dé­gage de lui une vraie force tran­quille.

Voile Magazine - - Sommaire - Pro­pos re­cueillis par Pierre-Yves Pou­lain. Pho­tos : Eloi Sti­chel­baut/Dong­feng Ra­cing Team.

UNE EN­FANCE sans his­toire à Foues­nant, dans une ferme où son père élève des che­vaux et fait un peu de ba­teau. Charles, lui, ado­les­cent, pré­fère la planche à voile. « Je n’ai pas fait le cir­cuit clas­sique, Op­ti­mist, La­ser, etc. Mais un jour mon père m’a em­me­né voir le dé­part d’une étape de la So­li­taire du Figaro, et là, ça été le dé­clic. Je me suis dit : c’est ça que je veux faire ». Suivent des études de Ma­rine mar­chande, un ser­vice mi­li­taire qui lui per­met de s’en­traî­ner au centre de Port-la-Fo­rêt, où il ren­contre un cer­tain Franck Cam­mas. Pre­mière par­ti­ci­pa­tion à la So­li­taire en 1999, il fi­nit 9e et pre­mier bi­zuth, à vingt-cinq ans. Puis, en 2004, c’est lui qui monte sur la plus haute marche du po­dium. Il a dé­jà trente ans, mais ne compte pas s’ar­rê­ter là. La grande marche sui­vante est la vic­toire de la Tran­sat Jacques Vabre, avec Marc Guille­mot, sur Sa­fran. A par­tir de là tout s’en­chaîne, lorsque Franck Cam­mas lui pro­pose de s’oc­cu­per de son rou­tage pour la Route du Rhum 2010. Une édi­tion qu’il gagne, évi­dem­ment. « Franck et moi avons le même âge, ce n’est donc pas un men­tor au sens pre­mier du terme, mais c’est évident qu’en tra­vaillant avec lui j’ai énor­mé­ment ap­pris. Franck c’est une ma­chine ! (rires). Lors­qu’il m’a pro­po­sé de le re­joindre sur sa pre­mière Vol­vo, je n’ai pas hé­si­té une se­conde. » En 2012, Cam­mas et l’équi­page de Grou­pa­ma rem­portent la Vol­vo. Pour Charles, la pro­chaine étape, c’est de prendre la barre à son tour. Il est ser­vi le 26 fé­vrier 2014, jour de ses qua­rante ans, lorsque la marque de ca­mions chi­nois Dong­feng lui pro­pose de skip­per son pre­mier ba­teau, et d’as­sem­bler une équipe com­po­site. Le chal­lenge est de taille, et il est am­ple­ment re­le­vé : Charles hisse son ba­teau sur la troi­sième marche du po­dium, avec deux vic­toires d’étape. De quoi don­ner en­vie de re­ve­nir au com­bat lors de l’édi­tion sui­vante, un plan que le spon­sor va­lide im­mé­dia­te­ment pour lui don­ner plus de temps de pré­pa­ra­tion. La suite est connue : au terme d’une course pal­pi­tante de 44 000 milles,

Dong­feng s’im­pose de­vant Mapfre d’un tout pe­tit mille… Du ja­mais vu !

On vous a vu ba­tailler dans toutes les étapes avec plus ou moins de chance, mais un temps cu­mu­lé tou­jours avan­ta­geux pour, au fi­nal, l’em­por­ter sur un coup de po­ker. Quel est le se­cret de cette réus­site ?

C’était un vrai chal­lenge. D’abord, for­mer des gars qui n’ont ja­mais fait de course au large. Ça pa­raît ano­din mais nos équi­piers chi­nois, pour la plu­part, n’avaient ja­mais pas­sé une nuit à bord lors­qu’on les a em­bau­chés. Le se­cret, si c’en est un, c’est de ne pas avoir mi­sé sur les pal­ma­rès spor­tifs des can­di­dats, mais sur leur ca­pa­ci­té prou­vée à prendre des dé­ci­sions, à ré­agir, à s’adap­ter, même dans des condi­tions de grande fa­tigue. C’est de ça qu’on a be­soin à bord d’un tel ba­teau, dans une course qui est vrai­ment très exi­geante. Si je de­vais faire la com­pa­rai­son avec le foot­ball, quand on a ga­gné avec Franck en 2012, on était un peu comme les Bleus de 2018 : une bande de jeunes co­pains, d’un âge proche, qui se connaissent dé­jà et s’en­tendent bien. Pas be­soin de tra­vailler un es­prit d’équipe, il est dé­jà là, on forme un tout co­hé­rent, sous la hou­lette d’un coach que tout le monde res­pecte na­tu­rel­le­ment. La VOR qu’on vient de rem­por­ter, on la gagne avec une équipe qui res­semble plus à celle des Bleus de 1998 : un as­sem­blage de ta­lents très sin­gu­liers, avec une mul­ti- cultu­ra­li­té, des par­cours très dif­fé­rents. Bref, mon job, ça a sur­tout été de dé­tec­ter le meilleur ta­lent de cha­cun, de faire en sorte qu’on dé­ve­loppe une rage de vaincre com­mune, et que tout ce pe­tit monde co­ha­bite har­mo­nieu­se­ment, no­tam­ment avec l’ar­ri­vée de femmes dans notre équipe, ce qui change for­cé­ment la donne.

On a par­fois l’im­pres­sion que lorsque les Fran­çais s’ex­priment dans les « live », ils sont les seuls à par­ta­ger leurs émo­tions. Y a-t-il une vraie dif­fé­rence cultu­relle ?

Clai­re­ment, oui ! Nous sommes beau­coup plus la­tins que les autres. Sans tom­ber dans le cli­ché, les Chi­nois par exemple ne gèrent pas leurs émo­tions de la même fa­çon, ils n’aiment pas trop mon­trer leurs fai­blesses. Et pour­tant c’est très im­por­tant de pou­voir les iden­ti­fier. Quand Pascal (Bi­dé­gor­ry) lâche un vrai gros mot et avoue s’être plan­té, ça étonne tout le monde mais fi­na­le­ment c’est très hu­main, et quelque part ça ras­sure de sa­voir qu’on peut échouer. Le tout c’est d’ap­prendre de ses er­reurs, et de sa­voir lâ­cher la pres­sion. Sans ci­ter de noms, j’ai vu des skip­pers d’autres ba­teaux se la jouer un peu « bloc de glace » , im­pas­sibles, en mode « c’est bon je gère » , et puis, hors ca­mé­ra, écla­ter ner­veu­se­ment de­vant des équi­pages qui sem­blaient dé­cou­vrir cette fa­cette ! Car la pres­sion est énorme, on n’ima­gine pas. Quand on se fait dou­bler sur la fi n d’une étape, alors qu’on a été lea­der pen­dant plu­sieurs jours, for­cé­ment ça

énerve. D’ailleurs, c’est sû­re­ment ça qui nous a sau­vés. On était tel­le­ment en co­lère après les étapes de New­port et l’ar­ri­vée en Suède qu’on a dé­ci­dé d’uti­li­ser cette co­lère, on l’a quelque part trans­for­mée en rage de vaincre, en en­vie de prendre des risques. D’où ce coup de po­ker. Cette vic­toire elle est hu­maine, fi­na­le­ment. Ce n’est pas un coup de chance ou une ri­sée sup­plé­men­taire, c’est une ges­tion ga­gnante des émo­tions.

Le for­mat de la course va chan­ger avec l’ar­ri­vée des IMOCA. C’est une bonne nou­velle ?

Hon­nê­te­ment, pour le mo­ment je suis scep­tique. Cette der­nière édi­tion a été gé­niale parce qu’avec des ba­teaux iden­tiques, c’est vrai­ment l’équi­page qui fait la dif­fé­rence. Ça et les choix de dé­pense, se­lon la vo­lon­té du skip­per : in­ves­tir dans des jeux de voiles ou bien gar­der plus de bud­get pour ré­mu­né­rer les ma­rins. Quand vous voyez des équi­pages prendre le dé­part pour la hui­tième fois, c’est qu’il y a un vrai bu­si­ness der­rière tout ça, mais bon, cha­cun fait comme il veut. Après, les VOR 65 sont des ba­teaux as­sez lourds mais so­lides, et conçus pour ce type de course. Le pa­ri des or­ga­ni­sa­teurs, c’est qu’avec des IMOCA ça va al­ler beau­coup plus vite, et don­ner en­core plus de spec­tacle. Mais à mon sens, ça va éli­mi­ner les bé­né­fices de la mo­no­ty­pie. Il va y avoir un grand écart entre les équipes à gros bud­get, qui veulent dé­mon­trer une tech­no­lo­gie in­no­vante, et les pe­tites équipes à bud­get plus mo­deste, qui vont pou­voir ar­ri­ver avec des ba­teaux d’an­cienne gé­né­ra­tion. Bref, ça crée une D1 et une D2, si on reste dans la com­pa­rai­son avec le foot. Leur se­cond pa­ri, c’est qu’il y au­ra plus de concur­rents, ce qu’ils ont tou­jours cher­ché à faire d’ailleurs, y com­pris en of­frant des condi­tions d’ac­cès dif­fé­rentes aux en­trants de der­nière mi­nute dans la der­nière édi­tion – une pra­tique que l’on peut trou­ver très dis­cu­table. Tout ce­la est une af­faire de sous, évi­dem­ment, mais spor­ti­ve­ment, je pense que la course peut y perdre.

Al­lez-vous re­prendre le dé­part de la pro­chaine VOR ? Avez-vous d’autres pro­jets ?

En tant que na­vi­gant non, mais je suis tou­jours sous contrat avec Dong­feng, je forme des équi­pages. Peut- être un rôle de consul­tant, mais j’ai aus­si d’autres pro­jets en tête… On parle sou­vent de « grand che­lem ». J’ai ga­gné une So­li­taire du Figaro et une VOR. Cer­tains disent que la troi­sième étoile à ga­gner c’est une mé­daille olym­pique. Pour ma part, c’est soit un Ven­dée Globe, soit l’Ame­ri­ca’s Cup. J’ai qua­rante-quatre ans, le Ven­dée je me dis qu’il me reste en­core deux édi­tions où je peux le ten­ter « pour la gagne » avant de pen­ser à na­vi­guer au­tre­ment, dé­fendre une cause, faire du ba­teau pour voya­ger, ex­plo­rer des contrées nou­velles, pro­fi­ter de ma pe­tite fa­mille. Mais oui, le Ven­dée, ça me plai­rait bien. Après, on dis­cute pas mal avec Franck en ce mo­ment du team fran­çais pour la Cup, j’es­saie de voir si je peux l’ai­der à trou­ver des spon­sors, me rendre utile. Ça coûte très cher la Cup, et il y a du très haut ni­veau, avec des jeunes qui ont les dents qui rayent le par­quet. Il faut voir com­ment une ex­pé­rience comme la mienne peut être utile. Af­faire à suivre !

En par­lant de jeunes ta­lents, quelles sont, d’après vous, les fu­tures stars à suivre ?

Clai­re­ment ce­lui qui m’im­pres­sionne beau­coup en ce mo­ment est Pe­ter Bur­ling. Le gars n’a que vingt-huit ans et en sor­tant de l’olym­pisme il gagne sa pre­mière Cup. Res­pect ! On l’a vu dans la Vol­vo, à l’aise dans toutes les condi­tions. Moins loin de chez nous, il y a aus­si Ni­co­las Lun­ven, Fa­bien De­la­haye ou en­core Sé­bas­tien Si­mon qui dé­marre en IMOCA. C’est cette gé­né­ra­tion, un peu à la Ga­bart, où les jeunes s’adaptent su­per vite, et font preuve d’une grande in­tel­li­gence. Un peu comme nos foot­bal­leurs, quoi !

Le VO 65, un ba­teau cos­taud et un mo­no­type qui a por­té la com­pé­ti­tion à un ni­veau d’in­ten­si­té ja­mais vu sur un tour du monde.

44 000 milles à ré­ga­ter au cou­teau... et beau­coup de res­pect à l’ar­ri­vée entre Charles Cau­dre­lier et Xa­bi Fer­nan­dez.

Le Team Dong­feng a beau­coup in­ves­ti dans le col­lec­tif, al­lant jus­qu’à re­non­cer à des re­cru­te­ments pres­ti­gieux pour pré­ser­ver le groupe.

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