Qui sont les éco­los ?

Vos Chiens - - Courrier - Pierre CORREARD

Las­cène se dé­roule peu avant la ren­trée sco­laire, à la caisse d’un hy­per­mar­ché si­tué, comme de bien en­ten­du, en pé­ri­phé­rie de l’une de ces mé­ga­lo­poles mo­dernes. Une dame âgée sort ses achats du cha­riot, les pose sur le ta­pis rou­lant et s’en­quiert au­près de la cais­sière (par­don! de l’hô­tesse de caisse) de la pos­si­bi­li­té d’ob­te­nir quelques em­bal-lages afin d’y lo­ger ses em­plettes. Sym­pa­thique, l’em­ployée lui tend quelques sacs en plas­tique que la cliente ar­range soi­gneu­se­ment dans son Cad­die après les avoir rem­plis.

C’est le mo­ment que choi­sit une jeune ma­man qui la sui­vait ac­com­pa­gnée de trois mou­tards braillards et tur­bu­lents pour vi­tu­pé­rer à la can­to­nade sur cette vieille gé­né­ra­tion qui a dé­mon­tré son in­cons­cience éco­lo­gique en gas­pillant les res­sources de la pla­nète sans se pré­oc­cu­per de ce qu’elle lais­sait der­rière elle. Et dont les des­cen­dants connaî­tront une exis­tence mi­sé­ra­ble­ment pol­luée à cause du mé­pris de leurs pré­dé­ces­seurs pour la pro­tec­tion de l’en­vi­ron­ne­ment.

Il est vrai, lui ré­pon­dit la grand-mère, que, la plus grande par­tie de ma gé­né­ra­tion ayant ar­rê­té ses études au ni­veau du cer­ti­fi­cat d’études, nos ins­ti­tu­teurs em­ployaient au mieux le peu d’an­nées que nous pas­sions avec eux en se conten­tant de nous ap­prendre à lire, écrire et par­ler le plus cor­rec­te­ment pos­sible notre langue ma­ter­nelle, nous in­cul­quer ce mi­ni­mum d’arith­mé­tique (qu’on ap­pe­lait pas en­core “ma­thé­ma­tiques”) et d’édu­ca­tion ci­vique né­ces­saires à la vie quo­ti­dienne. Même s’ils en avaient en­ten­du par­ler, nos en­sei­gnants ne pou­vaient nous édu­quer à une éco­lo­gie que nos pro­grammes sco­laires mé­con­nais­saient sou­ve­rai­ne­ment. Et dont, parce qu’igno­rant son exis­tence, nous ne pou­vions, évi­dem­ment, nous pré­oc­cu­per.

Il faut dire que, à notre époque, comme les grandes sur­faces n’exis­taient pas, tout le monde s’ap­pro­vi­sion­nait chez les com­mer­çants du quar­tier. No­tam­ment chez cet épi­cier qui était l’un des rares à pos­sé­der une au­to­mo­bile, four­gon­nette avec la­quelle il al­lait s’ap­pro­vi­sion­ner plu­sieurs fois par se­maine chez ces ma­raî­chers qui en­tou­raient alors la ville. Mais qui, de­puis, ont été rem­pla­cés par les par­kings de ces grandes sur­faces où, ga­rées par les cha­lands, des cen­taines de voi­tures pol­luent net­te­ment plus que ne le fe­raient les ca­mion­nettes de tous les bou­ti­quiers de la ci­té. Il est vrai, conti­nua-t-elle, qu’à mon époque gas­pilleuse, nous ne sor­tions pas du ma­ga­sin avec, comme vous, un cha­riot dé­bor­dant de bou­teilles en plas­tique rem­plies d’eau mi­né­rale. Car nos moyens ne nous per­met­taient pas de boire autre chose que l’eau du ro­bi­net. Vrai aus­si que, lorsque nous ache­tions du vin, soit le ca­viste rem­plis­sait au ton­neau les bou­teilles que nous lui ap­por­tions, soit, en échange des pleines, nous lui en re­met­tions des vides consi­gnées pour qu’elles soient re­tour­nées à l’usine, afin d’être la­vées et rem­plies à nou­veau.

Peut-être est-il moins coû­teux en éner­gie de, comme au­jourd’hui, cas­ser les verres dans des bacs de ré­cu­pé­ra­tion avant de ne les re­fondre qu’en par­tie ? L’épi­cier de quar­tier ré­cu­pé­rait les jour­naux pour em­bal­ler les ca­rottes, pommes de terre, sa­lades et autres lé­gumes, le bou­cher met­tait sa viande dans un pa­pier sul­fu­ri­sé. Con­di­tion­ne­ments qui per­met­taient en­suite d’al­lu­mer le poêle à char­bon au lieu, comme au­jourd’hui, d’en­fer­mer ces consom­mables dans un plas­tique tueur de tor­tues de mer. Mais, à cette époque, outre que nous ne sa­vions pas que la pla­nète pou­vait être pol­luée, nous igno­rions d’au­tant plus fa­ci­le­ment tous les mi­crobes ( voire “crobes” en­tiers) hé­ber­gés par ces em­bal­lages à base d’une cel­lu­lose bio­dé­gra­dable, elle, que n’exis­tait en­core au­cune ins­tance dé­par­te­men­tale, ré­gio­nale, na­tio­nale voire eu­ro­péenne em­ployant ces Sha­docks qui consacrent leur temps à en ré­gle­men­ter (ou in­ter­dire) l’usage. Ni, non plus et en­core moins, au­cun fonc­tion­naire mis­sion­né pour les dé­tec­ter. Nous nous ren­dions évi­dem­ment tous les jours chez le cré­mier du coin faire rem­plir le bi­don fa­mi­lial de ce lait cré­meux, non pas­teu­ri­sé, re­cou­vert d’une crème épaisse, dense (et dé­li­cieuse) ar­ri­vé le ma­tin même de la ferme, de ce lait que nous ne pou­vions ima­gi­ner as­sez traître pour dis­si­mu­ler sour­noi­se­ment Esche­ri­chia co­li et autres aus­si sym­pa­thiques bac­té­ries. Que, de toute fa­çon, notre sys­tème im­mu­ni­taire sa­vait en­core com­battre ef­fi­ca­ce­ment sans, bien en­ten­du, que nous en ayons conscience puisque per­sonne ne nous en avait ap­pris l’exis­tence.

C’est parce que ce­la nous ap­pa­rais­sait moins dis­pen­dieux que nous la­vions les couches de nos bé­bés, sans sa­voir que ce­la évi­tait d’en­com­brer les pou­belles de ces couches cu­lottes non re­cy­clables qui

n’exis­taient pas en­core. Et que notre linge était bouilli dans des les­si­veuses, rin­cé à la main puis mis à sé­cher en plein air sur ces éten­dages qui équi­paient tous les bal­cons. Nous igno­rions alors pro­fi­ter d’une l’éner­gie éo­lienne et so­laire gra­tuite en lieu et place de ma­chines dis­pen­dieuses parce que dé­vo­reuses d’élec­tri­ci­té. Seuls les aî­nés de nos en­fants étren­naient des vê­te­ments neufs. Dont ils pre­naient grand soin sa­chant que leurs ca­dets de­vraient les user après eux. Le même car­table du­rait de nom­breuses an­nées, les ca­hiers res­ser­vaient tant qu’on pou­vait y écrire, les crayons et gommes n’étaient rem­pla­cés qu’après leur com­plète usure. Car on ne je­tait pas ce qui pou­vait en­core ser­vir. Il est vrai qu’il s’agis­sait d’éco­no­mie(s), pas d’éco­lo­gie!

En ces temps gas­pilleurs d’éner­gie, comme nous ne connais­sions pas les es­ca­liers rou­lants et que seuls les im­meubles de stan­ding dis­po­saient d’as­cen­seurs, nous mon­tions les étages à pied et, bien que les au­to­mo­biles com­mencent à se ré­pandre, nous pré­fé­rions al­ler à l’épi­ce­rie du coin, à la bou­lan­ge­rie, au bu­reau de ta­bac à pied plu­tôt qu’en voi­ture. Ce qui nous per­met­tait de dis­cu­ter dans la rue avec les gens du quar­tier. On en­voyait nos en­fants à l’école en vé­lo ou à pied au lieu de les y conduire dans le car­rosse fa­mi­lial et, ain­si, d’ac­croître em­bou­teillages et émis­sions de CO². Mais en cette pé­riode d’igno­rance de l’éco­lo­gie, il y avait moins d’en­fants obèses et leurs pa­rents n’avaient pas be­soin de fré­quen­ter les salles de sport.

Pour nous rendre à l’autre bout de la ville, nous ne dis­po­sions que ces tram­ways et trol­ley­bus en­tiè­re­ment élec­triques que vos pères ont rem­pla­cé par des au­to­bus pol­luants avant que votre gé­né­ra­tion ne les en­voie à la casse pour re­mettre en ser­vice des tram­ways, alors que des trol­ley­bus coû­te­raient moins cher. Peu de fa­milles par­taient en va­cances. En­core n’était-ce pas à l’autre bout de la pla­nète mais dans une cam­pagne proche, sou­vent dans la fa­mille. Dé­pla­ce­ments bien en­ten­du ef­fec­tués en tran­sports en com­mun puisque peu de fa­milles dis­po­saient de l’une de ces voi­tures qui, au­jourd’hui, s’en­tassent sur les au­to­routes au grand dam à la fois de Bi­son Fu­té, de L’ANSES et de l’agence Eu­ro­péenne de l’en­vi­ron­ne­ment. Entre autres.

Concluant en ci­tant cette his­toire ima­gi­née par un cer­tain De La Fon­taine où il est ques­tion de paille et de poutre, la grand’mère s’est éton­née de cette cri­tique du com­por­te­ment des an­ciens ef­fec­tuée par une jeune gé­né­ra­tion à l’ori­gine de la pol­lu­tion. Et son­gea, in pet­to, que, comme ce mon­sieur Jour­dain qui fai­sait de la poé­sie sans le sa­voir, il était pro­bable qu’elle ait long­temps vé­cu en pra­ti­quant l’éco­lo­gie sans s’en dou­ter.

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