Noé Du­chau­four-La­wrance, COURBE DE VIE

Va­lé­rie Ap­pert

Déco Magazine - - PORTRAIT -

Il vient de si­gner une fa­mille de huit pièces pour Bern­hardt De­si­gn et Saint-Louis et a pré­sen­té une lampe de table au der­nier sa­lon Eu­ro­luce de Mi­lan. De­puis quinze ans, Noé Du­chau­four-La­wrance fait l’ac­tua­li­té. Ar­chi­tec­ture d’in­té­rieur, de­si­gn d’ob­jets, par­te­na­riats avec des ma­nu­fac­tures royales… Le dis­cret pe­tit prince du de­si­gn, qui a plus d’une courbe dans son sac, in­suffle à son tra­vail une di­men­sion or­ga­nique et sin­gu­lière.

Le Pa­ri­sien est

un mon­sieur Jour­dain de l’ar­chi­tec­ture in­té­rieure: il a cô­toyé du Noé Du­chau­four-La­wrance sans le sa­voir, pour peu qu’il ait pris un verre dans l’at­mo­sphère am­brée du Ciel de Pa­ris, au som­met de la tour Mont­par­nasse, ou fré­quen­té la coque lai­teuse de la ga­le­rie BSL dans le Ma­rais. De la courbe, du cocon, des lignes qui re­lèvent tout au­tant de l’Art nou­veau que du ré­tro­fu­tu­risme des an­nées 70. De la dou­ceur en somme, comme celle qui émane du per­son­nage. De­si­gner re­con­nu, créa­teur de tables à pattes fines et de fau­teuils plus ron­de­lets, Noé Du­chau­four-La­wrance a ce­ci de com­mun avec les bons vins et les beaux ob­jets en cuir: il se bo­ni­fie au fil des ans; mèches plus poivre que sel au-des­sus d’une paire de mi­rettes cou­leur blue jean. Et une ca­pa­ci­té d’écoute qui ajoute au charme de l’en­semble. Il re­çoit, tout simple, dans son agence près de Bas­tille où son équipe met en vo­lume, après d’in­ces­sants al­lers-re­tours, les ob­jets qu’il crayonne sur son ca­le­pin, loin des at­mo­sphères élec­triques de la de­si­gno­sphère. «Beau­coup de de­si­gners sont ty­ran­niques, ils savent se faire res­pec­ter et sor­tir, de ce fait, leur pro­jet à la date vou­lue. Moi, je ne peux rien im­po­ser, ni à quel­qu’un ni à la ma­tière. Je suis ou­vert à la cri­tique mais tou­jours at­ten­tif à ce que l’his­toire de l’ob­jet soit bien an­crée avant qu’il ne soit édi­té.»

Ar­bo­res­cence et sen­sua­li­té

Qu’est-ce qui l’a fait connaître du grand pu­blic? Peut-être ce pa­cka­ging en forme de lin­got do­ré des­si­né pour le par­fum One Mil­lion de Pa­co Ra­banne et ven­du… à des mil­lions d’exem­plaires? À moins que ce­la n’ait com­men­cé avec le Sketch, le res­tau­rant de Mou­rad Az­zouz à Londres, dont il a as­su­ré en 2002 la di­rec­tion ar­tis­tique. Un environnement fu­tu­riste tout en coques pas­tel dans une de­meure vic­to­rienne. Ce dé­cor ins­pi­ré par le film 2001 Odys­sée de l’es­pace trouve son point d’orgue dans ses toi­lettes en forme d’oeuf. Le pro­jet inau­gure d’em­blée la di­men­sion im­mer­sive de ses créa­tions. Le jeune tren­te­naire, qui a créé son agence en 2003, signe dans la fou­lée le res­tau­rant d’Alain Senderens, ajou­tant sa touche contem­po­raine aux lignes du maître Ma­jo­relle, plus tard les bou­tiques Mont­blanc dont les courbes évoquent for­cé­ment les dé­liés de l’écri­ture cur­sive, et un cha­let en Sa­voie, la Trans­hu­mance, tout en vo­lumes or­ga­niques, à l’image des mon­tagnes voi­sines.

La courbe, tou­jours. «Parce qu’il y a plus de sen­sua­li­té et d’échange. Dans la vie, on n’évo­lue pas se­lon des lignes droites mais se­lon des courbes, ex­plique le créa­teur qui s’est aus­si illus­tré

dans l’amé­na­ge­ment de res­tau­rants ou d’aé­ro­ports, de SaintT­ro­pez à To­kyo. Quand je conçois un es­pace, je pense tou­jours au tra­jet qu’il va in­duire et donc à la flui­di­té de la cir­cu­la­tion.» Des formes souples et na­tu­relles tout aus­si iden­ti­fiables dans ses meubles et ses ob­jets, car il tra­vaille toutes les échelles, à l’at­ten­tion de mai­sons d’édi­tion comme Cin­na, Cec­cot­ti, Ligne Ro­set, ou de grandes ma­nu­fac­tures fran­çaises comme Sèvres ou le Mo­bi­lier na­tio­nal. Sou­vent, ses pièces sont ar­bo­res­centes, comme si en elles de­vait s’ins­crire le ca­rac­tère uni­ver­sel de la na­ture: vase Ro­seau pour Ligne Ro­set, mé­ri­dienne Bor­ghese pour La Chance, dont les cous­sins ont été ins­pi­rés par les pins pa­ra­sols de la vil­la Bor­ghese à Rome, ou Na­tu­ro­sco­pie réa­li­sée à la de­mande de la ga­le­rie BSL. Cet en­semble d’éta­gères, de tables et de lu­mi­naires opère comme une re­trans­crip­tion lit­té­rale de la na­ture, res­sus­ci­tant par de pe­tits mi­roirs ou des jeux de leds les sen­sa­tions res­sen­ties en plein air, re­flets du so­leil ou bruis­se­ment des feuilles sous le vent.

Au-de­là de la fonc­tion

D’ailleurs, ce pour­rait être des sculp­tures. Is­su d’un mi­lieu ar­tis­tique (père po­ly­tech­ni­cien re­con­ver­ti en sculp­teur, mère pro­fes­seur de des­sin), Noé Du­chau­four-La­wrance a failli suivre la voie pa­ter­nelle. Mais du fond de sa Bre­tagne, il dé­couvre ado­les­cent dans les pages de La Re­doute le tra­vail «gra­phique et sculp­tu­ral» de Starck. Un jour, son beau-père, in­gé­nieur en lin­guis­tique (qui, en l’adop­tant, lui a lé­gué la deuxième par­tie de son long pa­tro­nyme), lui sou­met un ar­ti­cler­ticle sur Ron Arad. «Il était ques­tion de chaîne hi-fi en bé­ton et d’éta­gères en mé­tal!, s’en­thou­siasme le de­si­gner, di­plô­mé en sculp­ture mé­tal et en mé­tiers d’art.’art. J’ai vu une af­fi­ni­té, et un po­ten­tiel, entre la sculp­tu­re­culp­ture et le de­si­gn. Au­jourd’hui en­core, j’ai en­viee d’al­ler cher­cher au-de­là de la ré­ponse au pur be­soin,oin, à la fonc­tion­na­li­té. Le mo­bi­lier est un moyen d’ac­cé­derc­cé­der à la sculp­ture sans avoir à gé­rer des pro­blè­meses d’ego car il y a dans le de­si­gn une hu­mi­li­té qu’il n’y a pas dans l’art. Sans être un de­si­gner ba­ro­quee ou ex­tra­va­gant, je ne suis pas non plus mi­ni­ma­liste, aliste, j’ai be­soin d’es­pace pour m’ex­pri­mer.» Et ré­vé­ler ce pe­tit «pas de cô­té» spi­ri­tuel et sou­rian­triant avec le­quel il trans­forme un ob­jet en jeu d’es­prit: un ta­bou­ret Ki­ji (chez Cin­na) qui doit son nom à son piè­te­ment en forme de K, une Pan­ton Chair re­vi­si­tée (la coque Pan­ton est po­sée sur une struc­ture de chaise Tho­net!). Pour Bac­ca­rat, il des­sine un can­dé­labre… sans cris­tal mais fi­dèle à l’es­prit mai­son, une sil­houette de lu­mi­naire, mieux: un fan­tôme, ca­ché dans un mi­roir mais ré­vé­lé par la lu­mière. «C’était un pied de nez à la créa­tion ins­ti­tu­tion­nelle, mais sans vo­lon­té de pro­vo­quer. Même si j’ai ins­tal­lé un style, une écri­ture, rien ne m’em­pêche de les cas­ser. Je fais ce mé­tier pour cette li­ber­té, j’aime les dé­marches qui durent toute une vie.»

Bu­reau Man­ta pour Cec­cot­ti Co­lez­zio­ni.

Cha­let la Trans­hu­mance en Sa­voie.

Une coque en Co­rian dans la ga­le­rie BSL.

Le res­tau­rant lon­do­nien Sketch.

Le Ciel de Pa­ris.

Restaura Res­tau­rant d'Alain Senderens.

Table Man­grove.

Ré­ma­nence pour Bac­ca­rat.

Éta­gè­regÉ­ta Na­tu­ro­sco­pie.p

Des­serte Man­ta.

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