LA NA­TURE À L’AS­SAUT DES VILLES DU FU­TUR

Déco Magazine - - ARCHI-NEWS - Ka­rine Zia­dé

Im­mense chan­tier à

ciel ou­vert, jungle de bé­ton… Pour cer­tains, Bey­routh est une ville aux vi­sages mul­tiples por­tant en­core par en­droits les stig­mates d’une guerre ci­vile fra­tri­cide. Une ci­té en pleine mu­ta­tion, fai­sant sou­vent fi des règles élé­men­taires d’ur­ba­nisme, et où les tours poussent comme des cham­pi­gnons dans un joyeux chaos bi­gar­ré. Pour l’ar­chi­tecte et ur­ba­niste Gia­nan­drea Bar­re­ca -res­pon­sable du mas­ter en Ur­ban Vi­sion & Ar­chi­tec­tu­ral De­si­gn de la Do­mus Aca­de­my de Mi­lan- c’est jus­te­ment «cette ar­chi­tec­ture hy­bride, aux lan­gages mul­tiples et com­plexes, ce mel­ting pot de cultures, formes, cou­leurs» qui rendent la ca­pi­tale in­té­res­sante.

Ar­té­facts vs na­ture

Car si pour Gia­nan­drea Bar­re­ca il n’y a pas de mo­dèle idéal, «chaque ville par son ca­rac­tère sin­gu­lier peut of­frir des as­pects at­trac­tifs», un lieu sus­cite néan­moins son ad­mi­ra­tion: Gênes, sa ville na­tale. Si­tuée dans la ré­gion li­gu­rienne, cette grande ci­té por­tuaire, coin­cée entre terre et mer, consti­tuait un ter­ri­toire à conqué­rir et a dû ain­si sur­mon­ter la ru­desse de ses élé­ments na­tu­rels afin de créer ses in­fra­struc­tures por­tuaires, fer­ro­viaires et rou­tières. Pour l’ar­chi­tecte ita­lien, la ci­té gé­noise re­pré­sente au­jourd’hui en­core un exemple de cette lutte constante entre ar­té­fact (phé­no­mène ar­ti­fi­ciel) et na­ture: «Gênes a trou­vé un cer­tain équi­libre entre res­pect de l’environnement et be­soins de l’homme, mais la ville a ses li­mites. Car les be­soins des ha­bi­tants ont chan­gé et tendent au­jourd’hui vers une meilleure co­ha­bi­ta­tion avec la na­ture. Elle reste néan­moins un point de ré­fé­rence à par­tir du­quel nous de­vons nous pro­je­ter pour ap­pré­hen­der au mieux notre fu­tur et pou­voir ain­si l’amé­lio­rer.» Ré­duire la dis­tance entre «l’ar­ti­fi­ciel et le na­tu­rel», telle est donc la vo­lon­té de Gia­nan­drea Bar­re­ca, le fil rouge de tous ses pro­jets. «J’ai­me­rais que mes édi­fices soient per­çus comme étant par­fai­te­ment in­té­grés à l’environnement et à l’his­toire du lieu, mais ayant en même temps une lon­gueur d’avance de par la tech­no­lo­gie les com­po­sant. Des construc­tions qui sont, en somme, en­ra­ci­nées dans un

À l’image de son em­blé­ma­tique com­plexe ar­chi­tec­tu­ral Bos­co ver­ti­cale,les construc­tions éco­lo­giques de l’ar­chi­tecte et ur­ba­niste mi­la­nais Gia­nan­drea Bar­re­ca ten­den­ta­vant tout à re­dé­fi­nir nos modes de vie de ci­ta­dins, en créant un fu­tur ur­bain où ar­chi­tec­ture et na­ture co­exis­te­raient étroi­te­ment. Ve­nu ani­mer le 14 mars der­nier,au centre d’art Ash­kalAl­wan, une confé­rence in­ti­tu­lée Ar­ti­fi­ciel vs na­tu­rel: une chance pour le fu­tur de l’ar­chi­tec­ture, l’ar­chi­tecte s’est confié en apar­té sur sa concep­tion de la­ville de de­main.

pas­sé mais éga­le­ment tour­nées vers l’ave­nir», dit-il avec in­sis­tance. Son pro­jet Pun­ta Mu­re­na, en cours de construc­tion à Alas­sio, illustre par­fai­te­ment cette concep­tion ar­chi­tec­tu­rale et ur­ba­nis­tique; équi­libre sub­til entre forme, na­ture, ma­té­riaux res­pec­tueux de l’environnement, dé­ve­lop­pe­ment du­rable et pro­jet de ré­ha­bi­li­ta­tion qu’il pro­meut. Car le pro­jet consiste jus­te­ment à res­tau­rer un an­cien parc pri­vé avec sa vil­la d’époque en in­té­grant, sur ses jar­dins ter­rasses, douze pe­tites mai­sons (60 mètres car­rés cha­cune) en bois, pré­fa­bri­quées et mon­tées sur pi­lo­tis.

Dé­ve­lop­pe­ment du­rable

Cette ap­proche, Gia­nan­drea Bar­re­ca la met­tra d’ailleurs en pra­tique dès ses an­nées es­tu­dian­tines, au sein du Grup­po A12, un col­lec­tif d’ar­chi­tectes qu’il fonde en 1993 et dont les ac­ti­vi­tés ex­pé­ri­men­tales se pour­sui­vront jus­qu’en 2016. Pré­sen­tées au cours de dif­fé­rentes bien­nales et ex­po­si­tions in­ter­na­tio­nales, les ins­tal­la­tions tem­po­raires de A12 ont été comme un pre­mier champ d’ap­pli­ca­tion des ré­flexions de l’ar­chi­tecte au­tour des thèmes de l’art, de la na­ture et de l’es­pace pu­blic. «On a vou­lu dé­mon­trer à tra­vers nos tra­vaux qu’il était pos­sible de créer de nou­velles ex­pé­riences de vie dans des en­vi­ron­ne­ments a prio­ri im­pro­bables. Ce fut un ter­rain pré­pa­ra­toire aux pro­jets à plus grande échelle.» Au­jourd’hui ses ac­ti­vi­tés tournent es­sen­tiel­le­ment au­tour de pro­jets ar­chi­tec­tu­raux (im­meubles, centres de loi­sirs et de di­ver­tis­se­ments…), d’amé­na­ge­ment et de de­si­gn ur­bain et se sont de­puis bien in­ter­na­tio­na­li­sées (Chine, Rus­sie, Oman…). Par­mi les plus em­blé­ma­tiques, le siège de Sie­mens à Mi­lan, dont la tech­no­lo­gique avan­cée en fait l’un des im­meubles ré­fé­rences en terme de fonc­tion­ne­ment éco­res­pon­sable; mais aus­si la vil­la Mé­di­ter­ra­née à Mar­seille qu’il conçoit avec son par­te­naire Ste­fa­no Boe­ri, un édi­fice hors normes qui dé­ve­loppe ses es­paces sur et sous la mer.

Bos­co ver­ti­cale: le pou­mon vert

Mais son pro­jet le plus am­bi­tieux -pri­mé, au de­meu­rant, par le pres­ti­gieux In­ter­na­tio­nal High­rise Award 2014reste sans conteste le Bos­co ver­ti­cale. Conçu avec le stu­dio Boe­ri, et l’aide d’hor­ti­cul­teurs et de bo­ta­nistes, Bos­co ver­ti­cale (ou fo­rêt ver­ti­cale) se com­pose de deux tours ré­si­den­tielles vé­gé­ta­li­sées de 80 et 112 mètres. Si­tués dans le quar­tier de Por­ta Nuo­va à Mi­lan, les deux édi­fices abritent près de 900 arbres, des mil­liers d’ar­bustes et 11 000 plantes; soit l’équi­valent d’un hec­tare de do­maine boi­sé ré­par­ti sur les murs et les ter­rasses. Ce pro­jet de re­fo­res­ta­tion ur­baine ver­ti­cale a pour but de re­dy­na­mi­ser le quar­tier, tout en y in­cluant une di­men­sion en­vi­ron­ne­men­tale et pay­sa­gère, mais vise aus­si à fa­vo­ri­ser la ré­in­té­gra­tion de la na­ture dans la ci­té. Elle per­met sur­tout une nou­velle re­la­tion du ci­ta­din à la vé­gé­ta­tion, en in­tro­dui­sant cette der­nière au coeur même de l’ha­bi­tat, tel un éco­sys­tème. «C’est aus­si la pre­mière fois qu’un pro­jet d’ar­chi­tec­ture in­cor­pore au­tant l’élé­ment na­tu­rel dans sa concep­tua­li­sa­tion, pré­cise Gia­nan­drea Bar­re­ca. Bos­co ver­ti­cale est un exemple unique d’ar­chi­tec­ture du­rable dans la­quelle les plantes, com­bi­nées au choix des ma­té­riaux et aux so­lu­tions tech­no­lo­giques, ré­duisent de 30 % la consom­ma­tion d’éner­gie des bâ­ti­ments, les pro­tègent du bruit, filtrent les par­ti­cules et aug­mentent la bio­di­ver­si­té ur­baine.» À l’heure des nou­veaux en­jeux en­vi­ron­ne­men­taux, et alors que la po­pu­la­tion hu­maine conti­nue à croître -créant dé­jà des mé­ga­poles de dix mil­lions d’ha­bi­tants- il de­vient im­pé­ra­tif que l’homme har­mo­nise son rap­port à la na­ture. Car pour ac­cueillir le nombre crois­sant de ci­ta­dins, «la ville du fu­tur de­vra se dé­ve­lop­per à la ver­ti­cale ou être to­ta­le­ment ou­verte à la na­ture qui pour­ra ain­si s’étendre, oc­cu­per le ter­rain de fa­çon ex­ten­sive et ponc­tuelle», ex­plique Gia­nan­drea Bar­re­ca. Il fau­dra, en d’autres termes, faire ren­trer la cam­pagne dans les villes. «Le but ul­time étant de ré­duire les émis­sions de gaz, d’ex­ploi­ter les ma­té­riaux na­tu­rels dis­po­nibles sur place ain­si que l’es­pace à dis­po­si­tion.» Les ar­chi­tectes se trouvent au­jourd’hui plus que ja­mais face à l’ur­gence d’une ac­tion res­pon­sable pour plus d’ur­ba­nisme du­rable. «Ce­la fait par­tie de notre de­voir et de notre res­pon­sa­bi­li­té», conclut en­fin l’ur­ba­niste.

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