Paul Ma­thieu, Cha­han Mi­nas­sian, une touche re­con­nais­sable.

C’est un avant-gar­diste certes, mais aus­si un homme at­ta­ché au pas­sé pour qui l’his­toire est une ins­pi­ra­tion. En vi­site à Bey­routh pour la pre­mière fois, le de­si­gner Paul Ma­thieu est ve­nu tâ­ter le pouls des Li­ba­nais et pré­sen­ter sa col­lec­tion Contour à la

Déco Magazine - - SOMMAIRE - Da­nièle He­noud

À le voir

si élé­gant et simple, on com­prend tout de suite com­ment Paul Ma­thieu réus­sit à conju­guer pu­re­té et luxe dans les formes qu’il donne à ses ob­jets, son mo­bi­lier et ses lu­mi­naires. Gra­cieux, fluides et sur­tout dif­fé­rents. Et pour­tant il an­nonce d’em­blée: «Je ne suis pas très concep­tuel. Je suis dans l’ins­tant.» Il n’est pas non plus de ceux, nom­breux, qui amorcent un chan­ge­ment de car­rière. Lui, pré­fère évo­quer avec nos­tal­gie sa fa­mille au sein de la­quelle il a gran­di dans une mai­son en pierre de la ré­gion lyon­naise, en­tou­ré de meubles Knoll et de formes (un père sculp­teur), do­té de­puis d’un flair ar­tis­tique et d’une vi­sion mi­ni­ma­liste. Dès l’âge de 10 ans, le jeune gar­çon a dé­jà ses idées; il pro­pose des chan­ge­ments de dé­co­ra­tion dans leur in­té­rieur tra­di­tion­nel avec en lui, bien an­crée, «cette li­ber­té de créer» qu’il dé­fen­dra tout au long de son par­cours. Un par­cours qui dé­marre dans les an­nées 70 «avec des études clas­siques de beaux-arts lors­qu’on ne par­lait pas com­mu­né­ment de de­si­gn.» Sa pas­sion pour le mo­bi­lier, les formes, l’éclai­rage et la pho­to­gra­phie s’ajoute à une base tech­nique et aca­dé­mique qu’il com­plè­te­ra au Bri­tain’s West Sur­rey Col­lege of Art & De­si­gn. Lors d’une ex­po­si­tion de Da­vid Ho­ck­ney, il est sé­duit et im­pres­sion­né par les pay­sages, les col­lines, les pal­miers et les voi­tures dé­ca­po­tables de Los An­geles. L’Ame­ri­can Dream l’em­barque ain­si vers la bouillon­nante ci­té des anges. Pous­sé par un be­soin de créa­ti­vi­té, il dé­cide de «faire de la dé­co», com­mence par «en­trer chez les gens par la porte de [ses] pein­tures» puis ouvre son pre­mier stu­dio de de­si­gn, pro­lon­gé par des «an­tennes» im­plan­tées à Pa­ris et Aix-en-Pro­vence. Des ren­contres sui­vront et dé­clen­che­ront des op­por­tu­ni­tés, comme celle avec un Ca­li­for­nien ha­bi­té par le rêve fran­çais. Grâce à lui, Paul Ma­thieu re­dé­couvre les sculp­tures, la pierre, les im­meubles fran­çais avec un re­gard neuf. En­semble, ils dé­corent un ap­par­te­ment du XVIIe de 300 m² avec une «mise en scène théâ­trale. Nous nous sommes ex­pri­més en toute li­ber­té. Quand on n’a pas sui­vi des études de de­si­gn, on entre dans un pro­jet sans contraintes et le client fi­nit par se prê­ter au jeu.»

Forces ba­roques

Il qua­li­fie d’ex­tra­or­di­naire une autre ren­contre qui se pro­duit dans les an­nées 90: celle avec la de­si­gner lé­gen­daire An­drée Put­man qui «tombe amou­reuse du vo­ca­bu­laire ar­tis­tique que nous avions trou­vé.» La col­la­bo­ra­tion dé­bute avec des col­lec­tions édi­tées, à l’époque, par Ecart In­ter­na­tio­nal, que la de­si­gner a créé pour res­sus­ci­ter les ta­lents ou­bliés du mo­bi­lier des an­nées 30. À New York, il croise Ralph Puc­ci qui de­puis re­pré­sente fi­dè­le­ment ses col­lec­tions, par­mi les­quelles Aria, Ma­de­leine, ain­si que ses lu­mi­naires en bronze et verre de Mu­ra­no. Paul Ma­thieu es­saie «d’ou­blier tout le ba­gage et les références», convain­cu que les connais­sances ac­quises peuvent par­fois frei­ner la créa­tion. Fi­dèle à sa fa­çon de pen­ser et de tra­vailler, il se dé­place tou­jours avec son ca­hier de cro­quis, ses pen­sées en quelque sorte. À Aix-en-Pro­vence, il est char­gé de «faire re­naître le mo­bi­lier li­tur­gique de l’église de la Ma­de­leine». Ses forces ba­roques, sa mu­sique l’ins­pirent. Il conçoit un chan­de­lier de 300 kg réa­li­sé par les souf­fleurs de Mu­ra­no. «Il n’ap­porte pas la lu­mière, il la porte», pré­cise-t-il. En quête de cette per­fec­tion in­dis­pen­sable à son tra­vail, Ma­thieu va jus­qu’à cher­cher son marbre dans des car­rières en Inde. Ce­lui qui rêve de­puis long­temps de ren­con­trer les maîtres ar­ti­sans, ver­riers, sculp­teurs, fon­deurs, les dé­couvre dans le nord-est de la France, pour le bronze qu’ils ma­ni­pulent avec brio et qu’il uti­li­se­ra pour les sièges et une par­tie des lustres. «J’ai tou­jours es­sayé d’avoir le meilleur. Ne prendre qu’une chose mais la vraie. C’est une éner­gie qui élève», confie le de­si­gner.

Contour, col­lec­tion en­ve­lop­pante

Ap­pri­voi­ser le bronze lui donne en­vie de créer la col­lec­tion Aria. Du sur-me­sure pur, avec des lignes or­ga­niques et fé­mi­nines dans la chaise mé­ri­dienne ain­si que dans le lustre à cinq branches re­vi­si­té pour des ap­par­te­ments pri­vés. Le pré­sident de Luxu­ry Li­ving, le re­gret­té Al­ber­to Vi­gna­tel­li, a le coup de foudre pour cette col­lec­tion qui se­ra à l’ori­gine de Contour. Paul Ma­thieu reste dans cette même dé­marche ar­tis­tique, «des­si­ner le plus li­bre­ment pos­sible sur la feuille blanche, prendre des élé­ments et com­men­cer à construire pour mettre la col­lec­tion en route.» À chaque fois, il ac­croche les cro­quis au mur, vit avec puis les dé­croche et les range avant un voyage. À son re­tour le mur est blanc, vide. C’est là qu’il le couvre de nou­veau et com­mence à créer. À Bey­routh qu’il dé­couvre pour la pre­mière fois après une ren­contre avec Is­sam Shou­cair, CEO de la ga­le­rie Luxu­ry by TREND, au Sa­lone del Mo­bile de Mi­lan en 2017, Paul Ma­thieu avoue se re­trou­ver dans une ville qui exis­tait dé­jà dans sa tête. «Je dé­couvre le raf­fi­ne­ment et la spon­ta­néi­té dans cet en­vi­ron­ne­ment mul­ti­cul­tu­rel. Et des gens ex­tra­or­di­naires, fans de mon mo­bi­lier.» Au­près des pièces Trus­sar­di Ca­sa, He­ri­tage Col­lec­tion et Bent­ley Home, la col­lec­tion Contour meuble l’es­pace avec beau­té, grâce à son jeu de formes «en­ve­lop­pantes» et ses tex­tures, ses pieds ico­niques en al­liage de mé­tal, ses tables, buf­fets et des­sertes en laque. Le vi­si­teur suit les courbes d’un meuble comme celles d’un corps hu­main. «Je peux pous­ser les li­mites de mon de­si­gn grâce au sa­voir-faire ita­lien.» Au mi­lieu de toutes les pièces Contour, le so­fa Ca­ra est po­sé tel un coup de coeur du de­si­gner et se laisse dé­si­rer. Paul Ma­thieu avoue ne pas ren­trer dans un cadre, pré­fé­rant ac­cu­mu­ler des images, les lais­ser faire leur che­min jus­qu’à lui. Il pense dé­jà à l’étape sui­vante, concluant avec poé­sie: «J’ai en­vie de re­trou­ver des pièces de dif­fé­rentes col­lec­tions dans un même es­pace et de les re­gar­der conver­ser en­semble.»

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