Bil­bao, une ville, un mu­sée.

Au­jourd’hui on ba­gue­naude à Bil­bao en tou­riste com­blé, des hau­teurs de l’Artxan­da jus­qu’aux ruelles mé­dié­vales de Cas­co Vie­jo. Fi­nie, la ville à la triste fi­gure! Mo­teur de cette mé­ta­mor­phose: le mu­sée Gug­gen­heim, inau­gu­ré en 1997. Le spec­ta­cu­laire édi­fic

Déco Magazine - - SOMMAIRE - Va­lé­rie Ap­pert

Se­rait-ce un

conte de fée? L’his­toire, en tout cas, en a tous les in­gré­dients: une bonne mar­raine, une ba­guette ma­gique et une ci­trouille/car­rosse. Res­pec­ti­ve­ment in­car­nées par l’ar­chi­tecte amé­ri­ca­no-ca­na­dien Frank O. Geh­ry, un mu­sée à la sil­houette in­édite et une ville qui, de cras­seuse et en­fu­mée, s’est mé­ta­mor­pho­sée en des­ti­na­tion tou­ris­tique de pre­mier plan. Tant et si bien qu’au­jourd’hui le vi­si­teur grimpe dans le fu­ni­cu­laire qui le his­se­ra jus­qu’au mont Artxan­da pour contem­pler la ville de haut, s’at­tarde avec plai­sir dans l’En­sanche de­vant la fa­çade du Grand Théâtre ou les étals co­lo­rés de la Ri­be­ra, le plus grand mar­ché cou­vert d’Eu­rope aux ver­rières fraî­che­ment ré­no­vées, puis s’en­fonce dans le centre his­to­rique pour faire le tour des bars. Avant de tour­ner ca­saque en di­rec­tion de l’Aban­doi­bar­ra car, quoi que l’on fasse, c’est bien le «Gug­gen­heim» que l’on veut voir. Tous les che­mins, calle del El­ca­no, ave­ni­da de Sa­bi­no Ar­ra­ra, gran via de Don Die­go Lo­pez de Ha­ro, ma­gni­fiques ave­nues ré­amé­na­gées, mènent dé­sor­mais dans ce quar­tier ver­doyant plan­té d’oeuvres ar­chi­tec­tu­rales et ar­tis­tiques où s’est jouée la mu­ta­tion de Bil­bao. Qui au­rait dans les an­nées 80 mi­sé une pe­se­ta sur l’at­trac­ti­vi­té des rives du Ner­vion, ri­vière mal­odo­rante char­riant à peu près tout et n’im­porte quoi?

Gug­gen­heim, Bil­bao: parce que c’était lui, parce que c’était elle

En­cais­sée dans la val­lée, Bil­bao est alors une ville in­dus­trielle et por­tuaire en souf­france, les­si­vée par la crue mé­mo­rable de 1983 et un chô­mage qui touche 40% de la po­pu­la­tion. Pru­dem­ment contour­née par les tou­ristes qui lui pré­fèrent la riante San Se­bas­tian. La fon­da­tion Sa­lo­mon R. Gug­gen­heim qui cherche à im­plan­ter en Eu­rope sa cin­quième fran­chise hé­site entre Salz­bourg et Bil­bao. Elle a dans sa manche un ar­chi­tecte de re­nom, Frank O. Geh­ry, qui sur­vo­lant en hé­li­co­ptère (dit-on!) la courbe sen­suelle de la ri­vière basque y des­sine dé­jà men­ta­le­ment celles qui pré­fi­gurent son ou­vrage. En 1997, l’ex­tra­va­gant mu­sée Gug­gen­heim est inau­gu­ré, mal­gré les contro­verses et les ré­ti­cences. Suc­cès im­mé­diat. Le Gug­gen­heim s’im­pose d’em­blée comme l’ar­chi­tec­ture ico­nique du XXIe siècle, at­ti­rant un mil­lion de vi­si­teurs par an, et ré­veille, par ri­co­chet, la fibre tou­ris­tique de Bil­bao: un parc hô­te­lier mul­ti­plié par deux, une éco­no­mie en­fin flo­ris­sante et une ap­pé­tence nou­velle pour l’ar­chi­tec­ture d’avant-garde. C’est «l’ef­fet Gug­gen­heim», un mi­racle lo­cal dont même les écoles de com­merce de Bil­bao font leur sel en dé­cor­ti­quant son pro­ces­sus dans un cours spé­ci­fique.

«L’im­pact du mu­sée n’au­rait pas été le même si Bil­bao ne s’était pas en­ga­gé dans un plan plus vaste de re­nou­vel­le­ment ur­bain», tem­père Pa­blo Otao­la, in­gé­nieur et res­pon­sable du pro­jet ac­tuel Zor­rot­zaurre, qui re­çoit à lon­gueur d’an­née des ur­ba­nistes et des po­li­tiques eu­ro­péens prêts à im­por­ter la re­cette. Je suis tou­jours sur­pris que l’ef­fet Gug­gen­heim per­dure car ce­la fait dé­jà vingt ans. Mais la ville fran­çaise de Lens, do­tée d’un Louvre, ou celle de Metz avec le nou­veau Centre Pom­pi­dou n’ont pas for­cé­ment connu le même es­sor. D’ailleurs, im­plan­té à Ma­drid, le Gug­gen­heim n’au­rait peut-être rem­por­té qu’un

de­mi-suc­cès.» Trois pro­jets ont ac­com­pa­gné la concep­tion du mu­sée: l’as­sai­nis­se­ment de la ville, le dé­pla­ce­ment du port dix ki­lo­mètres plus loin et la construc­tion d’un mé­tro. Nor­man Fos­ter est le pre­mier ar­chi­tecte in­ter­na­tio­nal à in­ter­ve­nir en 1988: son mé­tro, ra­tion­nel, qui donne im­mé­dia­te­ment à la ville une di­men­sion mé­tro­po­li­taine, ne com­porte au­cun cou­loir, les as­cen­seurs at­ter­ris­sant di­rec­te­ment sur les quais. Les drôles de coques trans­pa­rentes qui coiffent les sor­ties sont af­fec­tueu­se­ment bap­ti­sées «fos­te­ri­nos» par les usa­gers. Le pro­jet de ré­amé­na­ge­ment du quar­tier d’Aban­doi­bar­ra le long de la ri­vière, en­fin dé­bar­ras­sé de ses in­fra­struc­tures in­dus­trielles et por­tuaires, est me­né par Bil­bao Ria 2000, une so­cié­té de ca­pi­tal pu­blic qui re­groupe mu­ni­ci­pa­li­té, ré­gion, État… «La plu­part des ad­mi­nis­tra­tions, confiantes, ont cé­dé les ter­rains gra­tui­te­ment. Ce fut la grand force du pro­jet», pré­cise Pa­blo Otao­la qui en était à l’époque le di­rec­teur gé­né­ral.

Ar­chi­tec­ture du XXIe siècle le long de la ri­vière

C’est un ap­pel d’air qui dans dès les an­nées 2000 pro­fite aux stars de l’ar­chi­tec­ture, comme aux ar­chi­tectes basques et aux ar­tistes in­ter­na­tio­naux. L’Es­pa­gnol San­tia­go Ca­la­tra­va jette au-des­sus de la ri­vière un pont pié­ton­nier blanc ar­qué comme une voile de ba­teau, sans faire concur­rence à la re­mar­quable pas­se­relle-li­bel­lule de Pe­dro Ar­rupe, ni au pont de la Salve, une im­pro­bable struc­ture en bé­ton vert dé­sor­mais in­té­grée dans le Gug­gen­heim même et que Da­niel Bu­ren a do­té, pour les dix ans du mu­sée, d’un grande porte rouge. Tou­jours au bord de la ri­vière, à lon­ger d’est en ouest, on doit au Ja­po­nais Ara­ta Iso­za­ki un es­pace qui re­crée la Piaz­za di Spa­gna de Rome, avec un grand es­ca­lier entre deux tours jumelles. Et à Cé­sar Pel­li

la tour Iber­dro­la, 20 000 m² de fa­çade en verre au mi­lieu de la ver­dure. On ne ra­te­ra ni Eus­kal­du­na, le nou­veau Pa­lais des con­grès et de la mu­sique, ni le dé­li­cieux mu­sée ma­ri­time un peu per­du dans la zone en déshé­rence des chan­tiers na­vals. Ce­rise sur le gâ­teau, chef-d’oeuvre sur la col­line: la Bil­bao Are­na de l’agence ACXT, do­mine la ville de sa splen­dide en­ceinte ha­billée de feuilles mé­tal­liques dont les nuances vertes évo­luent se­lon la lu­mière du jour.

Der­nier chan­tier de ré­gé­né­ra­tion ur­baine, et non des moindres, ce­lui qui trans­for­me­ra une longue pres­qu’île in­dus­trielle et pol­luée, en­châs­sée dans le Ner­vion, en un quar­tier ré­si­den­tiel et d’af­faires. Ter­ri­toire de deux ki­lo­mètres de long sur 200 mètres de large, où vivent en­core 400 in­su­laires ac­cro­chés à leur pa­tri­moine, Zor­rot­zaurre est ap­pe­lé à de­ve­nir le Man­hat­tan de Bil­bao. Le mas­ter plan, des­si­né en 2001, est si­gné… Za­ha Ha­did, ex­cu­sez du peu. Lar­ge­ment mo­di­fié de­puis, il en garde «tou­te­fois l’es­prit et Les idées», re­prend Pa­blo Otao­la qui as­sure qu’entre les nou­veaux lo­ge­ments et les fu­tures en­tre­prises à hautes tech­no­lo­gies sur­vi­vront dix-neufs édi­fices in­dus­triels ré­af­fec­tés. La mé­moire du lieu! Au­jourd’hui, Zor­rot­zaurre est en­core un en­semble de friches à moi­tié squat­té, avec la bé­né­dic­tion de la ville, par des as­so­cia­tions créa­tives et dy­na­miques. Le bras de terre qui re­liait la pres­qu’île à la rive a été sup­pri­mé, rem­pla­cé par un pre­mier pont, court mais élé­gant. Bap­ti­sé comme il se doit pont Frank Geh­ry.

Tu­lipes, de Jeff Koons, de­vant le mu­sée.

Pont de Ca­la­tra­va comme une voile de ba­teau.

Pa­lais des con­grès et de la mu­sique Pa­la­cio Eus­kal­du­na.

D’éton­nantes oeuvres d’art de­vant le Mu­sée ma­ri­time.

La tour Iber­dro­la, de­puis la pas­se­relle-li­bel­lule.

Le mu­sée Gug­gen­heim, entre ville et ri­vière.

OEuvres d'art dans l'an­cien bas­sin por­tuaire.

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