JO­CE­LYNE SAAB LE DE­VOIR DE TRANS­MIS­SION

«JO­CE­LYNE SAAB, LA PION­NIÈRE DU CI­NÉ­MA LI­BA­NAIS» , C’EST SOUS CET IN­TI­TU­LÉ QUE SE TIENT L’EX­PO­SI­TION-RÉ­TROS­PEC­TIVE QUE LUI CONSACRE MACAM. À CETTE OC­CA­SION, FEMME S’EST EN­TRE­TE­NUE AVEC LA CI­NÉASTE.

Femme Magazine - - EXPOSITION - N.R

Même à dis­tance, au té­lé­phone de­puis le Ja­pon où elle se trou­vait, mal­gré tout un che­min pa­vé d’obs­tacles qui conti­nuent à s’amon­ce­ler, Jo­ce­lyne Saab a tou­jours des pé­pites de lu­mière dans la voix. Au­jourd’hui, se tient à Macam (jus­qu’au 16 sep­tembre), une ex­po­si­tion­ré­tros­pec­tive in­ti­tu­lée à juste titre «Jo­ce­lyne Saab, la pion­nière du ci­né­ma li­ba­nais» . La pre­mière ques­tion qui jaillit, brû­lante: pense-t-elle que le Li­ban la re­con­naît à sa juste va­leur? «C’est clas­sique, ré­pond-elle. On a tou­jours, sur­tout à l’âge que j’ai, l’en­vie de se voir re­con­naître par les siens. Mais non, je ne crois pas. Je ne cherche même pas, je ne cherche même plus. Mais c’est sûr que c’est un dé­sir pro­fond. Je n’ai pas en­vie qu’on m’ou­blie sur une éta­gère. Mais c’est plus pro­fond que ce­la: sa­voir que ce qu’on a fait compte.»

L’oeuvre de Jo­ce­lyne Saab a une va­leur pa­tri­mo­niale, elle porte en elle la mémoire d’un pays, son pays, le Li­ban. «Il fau­drait re­gar­der ce qu’on a fait, mais les gens ou­blient.» Il faut mon­trer l’oeuvre de Jo­ce­lyne Saab, ses films, ses do­cu­men­taires, les mon­trer et les re­mon­trer, pour ne pas ré­pé­ter les mêmes er­reurs du pas­sé. Mais voi­là, en l’ab­sence d’un ser­vice na­tio­nal, en l’ab­sence de l’État et de ses ins­ti­tu­tions, c’est tou­jours le sec­teur pri­vé qui se charge de toutes les fonc­tions, même pu­bliques. Le Li­ban officiel, souvent, ne rend hom­mage que quand c’est trop tard!

Les films de Jo­ce­lyne Saab sont au­jourd’hui fa­ci­le­ment ac­ces­sibles, il suf­fit de quelques pe­tits clics sur le net, ils sont dis­po­nibles sur Vi­meo. Et Jo­ce­lyne es­père tou­jours les sor­tir en cof­fret DVD. Que le plus grand nombre de per­sonnes puisse les voir, elle a de tout temps es­sayé de le faire, elle es­saie sans ar­rêt; elle les pro­je­tait dans des fes­ti­vals, dans des tour­nées scolaires, dans la ca­pi­tale et en ré­gions. À toute per­sonne qui le lui de­mande, elle est prête à les don­ner, gra­tui­te­ment, sur­tout dans le cadre de pro­jec­tions scolaires. «C’est tel­le­ment im­por­tant le pa­tri­moine», dit-elle. Jo­ce­lyne Saab est convain­cue qu’elle a le de­voir de trans­mis­sion. Et c’est pour ce­la qu’elle conti­nue tou­jours à se battre.

«LE SUC­CÈS, CE N’EST RIEN»

Le suc­cès lui im­porte peu. «Le suc­cès ce n’est rien, dit-elle. On le prend peut-être pour avoir le cou­rage de conti­nuer à faire, mais il s’en va très vite. C’est la trans­mis­sion qui compte. Quand on a le suc­cès, on au­ra le de­voir de trans­mis­sion.» Même la réus­site de Jo­ce­lyne est mar­gi­na­li­sée. Long­temps com­bat­tue pour sa fran­chise, pour son en­ga­ge­ment, pour ses images, pour la mémoire, pour le corps qu’elle dé­fend dans son oeuvre. Et com­ment ne pas par­ler de corps, quand on est né au Li­ban, quand on a vé­cu la guerre, quand on a vu sa mai­son brû­ler dans les an­nées 80, quand on a af­fron­té le dan­ger mille et une fois, quand on a été je­té face à la mort tant de fois. Ce corps qui au­jourd’hui souffre de fon­da­men­ta­lisme, sur­tout le corps de la femme et tout ce qu’il su­bit. «C’est un re­tour au non-res­pect de l’être humain», af­firme Jo­ce­lyne qui a re­çu des me­naces de mort en Égypte après la sor­tie de son film Du­nia trai­tant de l’ex­ci­sion, cette pratique an­ces­trale tou­jours ap­pli­quée dans cer­taines ré­gions du monde. Elle se rap­pelle tou­jours du re­gard, ce re­gard dur, lourd à por­ter, qu’on je­tait sur elle dans les rues du Caire, quand elle tour­nait son film. Après Du­nia, et la vio­lente ré­ac­tion que le film a sus­ci­tée, elle se lance, dans le fa­tras des souks égyp­tiens, à la re­cherche des pou­pées de type Bar­bie, dé­ca­pi­tées, désar­ti­cu­lées, pous­sié­reuses, qu’elle met en scène pour mon­trer «la vi­sion de l’Oc­ci­dent par l’Orient». Étape char­nière de son par­cours, quand elle com­mence à s’in­té­res­ser aux arts plas­tiques, pho­to­gra­phie, ins­tal­la­tion, vi­déos, à l’ins­tar de ses vi­déos, Ca­fé du genre ou One dol­lar a day pro­je­tées à Macam.

Jo­ce­lyne Saab est née en 1948, «l’an­née de la Nak­ba, m’avait-elle af­fir­mé une fois. Ça te poursuit toute ta vie.» Dès

son jeune âge, por­tée vers l’image et le ci­né­ma, elle en­tre­prend tou­te­fois des études d’éco­no­mie politique qu’elle ter­mine à Pa­ris. C’est là où en­fin elle touche à l’image, em­bau­chée en tant que jour­na­liste-re­por­ter pour les chaînes fran­çaises, comme le rap­pelle l’ou­vrage «Jo­ce­lyne Saab, la mémoire in­domp­tée» de Ma­thilde Rouxel (Dar An-Na­har). En 1975, la guerre éclate au Li­ban, Jo­ce­lyne y re­vient pour com­prendre et do­cu­men­ter, d’abord à tra­vers des re­por­tages ( Le Li­ban dans la tour­mente, Bey­routh, ma ville, Les en­fants de la guerre…), en­suite à tra­vers les films de fic­tion ( Une vie sus­pen­due, ou l'Ado­les­cente, sucre d’amour), Il était une fois Bey­routh, What’s going?…).

LA MÉMOIRE D’UN PAYS

Le pro­jet d’une ci­né­ma­thèque, cette ci­né­ma­thèque qui voit le jour au­jourd’hui, Jo­ce­lyne Saab l’avait dé­jà à coeur et l’avait en­ta­mé de­puis les an­nées 90. À la fin de la guerre, elle s’était lan­cée dans un pro­jet de re­cons­ti­tu­tion de la Ci­né­ma­thèque Li­ba­naise, comme le rap­pelle Ma­thilde Rouxel, cu­ra­trice de l’ex­po-ré­tros­pec­tive. la ci­néaste par­court le monde et par­vient en trois ans à ras­sem­bler plus de 400 films qui se re­coupent autour d’un thème cen­tral: le Li­ban. Les pel­li­cules col­lec­tées réunissent non seule­ment un grand nombre de films li­ba­nais, mais aus­si des films d’ac­tua­li­té qui té­moignent de l’his­toire politique et cultu­relle du Li­ban, d'autres tour­nés au Li­ban par des étran­gers, oc­ci­den­taux ou arabes. Lan­cé sous le nom de Mille et une images, ce pro­jet per­mit la res­tau­ra­tion d’une quin­zaine de films, qu’elle a don­nés au mi­nis­tère de la Culture, et qui furent pro­je­tés dans le monde en­tier pen­dant plus de 10 ans. Mais au sor­tir de la guerre, la culture n’était pas une prio­ri­té, en­core moins la re­cons­truc­tion d’une ci­né­ma­thèque.

Cette phase, Jo­ce­lyne Saab l’évoque tout en sa­luant les ef­forts du sec­teur pri­vé et des in­di­vi­dus qui s’acharnent à per­pé­tuer la mémoire d’un pays, à tout prix, au­de­là des fi­nan­ce­ments exor­bi­tants que né­ces­sitent de telles en­tre­prises. Loin de por­ter un re­gard acerbe ou cy­nique sur le monde, Jo­ce­lyne Saab est tou­jours une ré­vol­tée, avec son « ca­rac­tère de com­bat­tant».

«LE SUC­CÈS CE N’EST RIEN, IL S’EN VA TRÈS VITE. C’EST LA TRANS­MIS­SION QUI COMPTE.»

Après avoir fil­mé les ré­fu­giés sy­riens dans la Bé­kaa, elle planche ac­tuel­le­ment sur un montage do­cu­men­taire d’ar­chives, entre le Ja­pon et la Pa­les­tine, autour de la fi­gure de Mei Shi­ge­no­bu. Et en sep­tembre sor­ti­ra un livre re­tra­çant 40 ans de pho­to­gra­phies et de pho­to­grammes. À l’en­tendre par­ler avec un tel en­goue­ment de son pro­jet, de ses pro­jets, de la vie même, les pé­pites de lu­mière éclairent son in­ter­lo­cu­teur.

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