MIXED FEELINGS

Femme Magazine - - MADAMEABEYROUTH - L. Z.

D’abord, l’ex­ci­ta­tion. Celle que l’on res­sent quand le BUT EST EN­FIN AT­TEINT. Ou que le rêve s’est réa­li­sé. Pour de vrai. Le sou­la­ge­ment, aus­si, peut-être. Une frac­tion de se­conde. Mais qui va vite lais­ser la place à une cer­taine in­quié­tude. Celle qui étreint, lorsque l’on se rend compte de l’im­pos­si­bi­li­té d’un re­tour en ar­rière. Une fois que ce que l’on a tant vou­lu est en­fin là, à por­tée de main, il est en ef­fet sou­vent trop tard pour dire que l’on n’en veut plus. Non pas que l’en­vie ne soit plus là. Loin de là. Mais cette peur de l’in­con­nu. Peur de perdre ce que l’on était. De sa­voir que rien ne se­ra plus comme avant.

Une peur, mê­lée à l’ex­ci­ta­tion, noyée dans une sourde in­quié­tude, mais ac­com­pa­gnée de ce sen­ti­ment de sou­la­ge­ment… Car oui, à ce stade on ne peut plus rien y chan­ger. Ce qui est fait est fait. Ad­vienne que pour­ra. C’est le re­pos du guer­rier. Quels que soient les com­bats pro­chains qui de­vront être me­nés. Pro­fi­ter de l’ins­tant. Sa­vou­rer la vic­toire. Souf­fler. Se re­po­ser, un temps, sur ses lau­riers. Après, de­main est un autre jour. Alors oui, ac­cep­ter d’être heu­reux d’avoir en­fin ob­te­nu ce que l’on a tou­jours convoi­té. De la joie, donc. Sou­rire. Tout sim­ple­ment. Mais pour­quoi donc est-ce si com­pli­qué? Com­plexe se­rait le mot juste. Le terme adé­quat. Cher­cher ses mots. Dé­fi­nir ses sen­ti­ments. Se po­si­tion­ner. Adop­ter une at­ti­tude. Hé­si­ter… Puis se lais­ser al­ler. Tout en re­te­nue.

C’est que la vie n’est ja­mais si simple. Même réa­li­ser ses rêves les plus fous a un ar­rière-goût. Ce­lui de l’ac­com­plis­se­ment in­ache­vé. Car, comme pour l’en­fant que l’on était, que l’on est cer­tai­ne­ment res­té quelque part, un jouet perd un peu de son at­trac­ti­vi­té lors­qu’il n’est plus en vi­trine, mais bien dans notre pla­card. Que nous en ayons payé le prix, cher ou pas. Non, ce­la ne tient pas du ca­price… C’est ce fa­meux ins­tinct de chasse, propre à l’homme. Et à la femme. Qui, une fois sa proie à terre, s’en va conqué­rir des ter­ri­toires vierges. Ja­mais sa­tis­fait? Éter­nel re­com­men­ce­ment? Une fuite en avant? Ne ja­mais s’ar­rê­ter? La vie, est-ce donc de ce­la qu’il s’agit?

Ma­dame, du­bi­ta­tive, a des sen­ti­ments mi­ti­gés, à ce su­jet… Et si, plus exac­te­ment, le mo­teur qui l’ani­mait c’était cette en­vie de res­sen­tir cette plé­ni­tude lors­qu’elle a, non pas réa­li­sé un pre­mier rêve, un se­cond, un troi­sième… un dixième. Plus ou moins pe­tit, plus ou moins grand, plus ou moins ac­ces­sible… Mais lors­qu’elle est cer­taine d’avoir at­teint sa des­ti­na­tion. Cha­cun sa route. Cha­cun son propre ti­ming. L’im­por­tant est d’ar­ri­ver à bon port, ce­lui qui nous est dé­dié. Alors seule­ment, on s’ar­rête. En si bon che­min. On n’a plus peur. On ne s’in­quiète plus. Et l’on n’est même pas sou­la­gé. On est tout sim­ple­ment là où l’on doit être. À notre place. Bien ins­tal­lé. Le pas­sé et le présent s’em­boîtent, na­tu­rel­le­ment, et tout fait sens.

Créer, pro­duire, vivre… Lais­ser des tra­ces. La vie alors se char­ge­ra de les vé­hi­cu­ler, de les ef­fa­cer ou de les gra­ver à ja­mais. Dans la terre, ou dans la mé­moire des autres. Qu’im­porte. Tout ce que nous avons ac­com­pli, créé, n’est plus à nous. Lâ­ché dans la na­ture, cet ob­jet, ce livre, cette toile de pein­ture, même ce sou­rire que nous avons fait à un pas­sant lui ap­par­tient main­te­nant. Il en fe­ra ce qu’il vou­dra.

Cha­cun a une bonne rai­son d’être ici-bas, de pas­sage. Ou plu­tôt cha­cun de­vrait faire en sorte que ce pas­sage soit une bonne idée, au fi­nal.

S’écou­ter, puis avan­cer, à ce rythme-là. Son propre rythme. L’is­sue est iné­luc­table. Et la vie, im­pla­cable, suit son cours.

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