HEINY SROUR

SON COM­BAT EN FA­VEUR DES FEMMES

Femme Magazine - - RENCONTRE - N.R.

PION­NIÈRE DU CI­NÉ­MA, HEINY SROUR EST LA PRE­MIÈRE FEMME LI­BA­NAISE ET ARABE À AVOIR ÉTÉ SÉ­LEC­TION­NÉE À CANNES EN 1974 AVEC SON DO­CU­MEN­TAIRE «L’HEURE DE LA LI­BÉ­RA­TION A SON­NÉ» , QUI A ÉTÉ PRO­JE­TÉ EN CLÔ­TURE DE LA 13ème ÉDI­TION DU FES­TI­VAL DU FILM LI­BA­NAIS. FÉ­MI­NISTE, FEMME PASSIONNELLE ET PAS­SION­NÉE DE SES IDÉAUX ET CONVIC­TIONS, HEINY SROUR RA­CONTE.

C’est au nom de la femme, de la fé­mi­ni­té et du fé­mi­nisme que Heiny Srour a pi­lo­té sa vie, sa pro­fes­sion, ses bon­heurs et ses mal­heurs. «On paie très cher le prix d’être pion­nière», dit-elle. Pre­mière femme ci­néaste à tour­ner sur la ligne rouge, Heiny Srour a pas­sé trois mois, en 1971, dans la pro­vince de Dho­far, aux cô­tés du Front po­pu­laire pour la li­bé­ra­tion d’Oman, sous les bom­bar­de­ments, dans les dé­serts, tra­ver­sant 800 km à pied, par­fois 14 heures d’af­fi­lée au risque de sen­tir son corps la lâ­cher, et sou­hai­ter la mort pour ne pas mettre en pé­ril la vie des per­sonnes qui l’ac­com­pagnent, qu’il s’agisse de son équipe ou des membres du Front, man­geant du riz une fois par jour, deux tasses de thé par jour, dor­mant à même le sol, dans des grottes…

«Ja­mais je n’au­rais pen­sé être ca­pable de le faire», af­fir­met-elle, elle, la fille gâ­tée is­sue d’un mi­lieu bour­geois, vi­vant dans le ghet­to des uni­ver­si­tés fran­çaises, sourde aux re­ven­di­ca­tions po­pu­laires. Mais elle était consciente po­li­ti­que­ment, vu son ap­par­te­nance à la gauche arabe, même si celle-ci l’a dé­çue, et sur­tout une fé­mi­niste achar­née, «une fé­mi­niste vain­cue» , comme elle le dit.

GUI­DÉE PAR L’OP­PRES­SION SPÉ­CI­FIQUE DE LA FEMME

Née en 1945 à Bey­routh, elle fonde à l’âge de 16 ans un groupe fé­mi­niste où filles et gar­çons dis­cu­taient de la ques­tion de la femme, puisque, se­lon Heiny, les hommes aus­si sont op­pri­més dans nos so­cié­tés. C’est là qu’elle dé­couvre que «la femme au Li­ban a ju­ri­di­que­ment les mêmes droits qu’en Ara­bie Saou­dite, même si elle porte des bi­ki­nis et des mi­ni­jupes.» Mais le groupe se dis­perse, se rap­pel­let-elle, «les femmes pré­fé­rant mettre leur éner­gie dans le com­bat es­tu­dian­tin.»

Plus tard, dans le cadre de ses re­cherches pour sa thèse de doc­to­rat, une étude com­pa­ra­tive entre sa consoeur li­ba­naise et la femme arabe, à chaque fois qu’elle in­ter­ro­geait les membres d’un par­ti po­li­tique sur l’op­pres­sion spé­ci­fique de la femme, ces der­niers dé­tour­naient le su­jet, af­fir­mant que quand la li­bé­ra­tion arabe au­ra lieu la femme se­ra au­to­ma­ti­que­ment af­fran­chie. «À l’ex­cep­tion, pré­cise-telle, du par­ti com­mu­niste li­ba­nais qui était conscient de l’op­pres­sion spé­ci­fique de la femme». En 1969, elle ren­contre le dé­lé­gué du Front po­pu­laire pour la li­bé­ra­tion d’Oman, qui parle non seule­ment de la femme op­pri­mée par l’im­pé­ria­lisme et la so­cié­té des classes, mais aus­si de «ce que la femme res­sent de pire: l’op­pres­sion du père, du ma­ri, du frère, du chef de tri­bu. C’était une nou­veau­té dans la gauche arabe. Moi, je n’ai fait ce film que parce que le front était fé­mi­niste», af­firme Heiny Srour.

En 1965, dans la ré­gion du Dho­far, une gué­rilla hors du com­mun s’or­ga­nise contre le fils de Saïd ibn Taï­mour, le Sul­tan d’Oman, qui vient d’être rem­pla­cé suite à un coup d’État or­ga­ni­sé par les

ser­vices se­crets an­glais. L’Heure de la li­bé­ra­tion a son­né est un do­cu­men­taire sans conces­sion sur l’his­toire d’une ré­vo­lu­tion en train de se faire, l’unique ré­cit d’une guerre ou­bliée.

SEULE CONTRE TOUS

Avec ce film, Heiny Srour de­vient en 1974 la pre­mière femme arabe à être sé­lec­tion­née à Cannes. Et peut-être aus­si la pre­mière femme ci­néaste dont le film est pro­je­té à Cannes. Pour­tant, elle n’a pas fait d’études ci­né­ma­to­gra­phiques, seule­ment des études d’an­thro­po­lo­gie à Pa­ris.

Pen­dant deux ans, elle cherche in­las­sa­ble­ment un fi­nan­ce­ment pour son film. «Mais tous les pro­duc­teurs me pre­naient pour une folle. On me l’a tel­le­ment ré­pé­té que j’étais ter­ri­fiée à l’idée de fi­nir dans un asile, comme May Zia­dé qu’on a en­fer­mée parce qu’elle était trop en avance sur son temps. » Et même lors de la pro­jec­tion du film, les re­marques qu’elle en­tend vont dans ce sens: «Quelle fille bi­zarre! Ce n’est ni un homme ni une femme!», «Ce n’est pas pos­sible qu’elle ait pu faire un film pa­reil! Une femme ne peut pas faire des films, sur­tout pas des films po­li­tiques!»…

Se bat­tant et com­bat­tant toute seule, ce film a chan­gé, a cham­bou­lé sa vie. Elle ac­quiert la convic­tion que la li­bé­ra­tion de la femme est pos­sible, qu’il ne s’agit pas sim­ple­ment de slo­gans et de pa­roles. Elle l’a vu sur le ter­rain, et même, «le film est beau­coup moins fé­mi­niste que la réa­li­té. Je me suis com­por­tée en lâche, je n’ai pas dit toute la vé­ri­té.» Mais même cette vé­ri­té tron­quée lui a va­lu une vie de mi­sère, de com­bat per­pé­tuel. «J’ai vé­cu dans la pau­vre­té, j’ai dor­mi avec les clo­chards et les men­diants au Sa­mu so­cial, parce qu’on a pi­ra­té mon film à Bah­reïn, parce que j’ai vou­lu dis­tri­buer le film de ma­nière mi­li­tante.» Mais elle ne re­grette rien, et «s’il fal­lait le re­faire, je le re­fe­rai. Le film a sau­vé des vies hu­maines, a chan­gé des des­ti­nées hu­maines.»

BEY­ROUTH AMNÉ­SIQUE

Dis­cu­ter avec Heiny Srour c’est né­ces­sai­re­ment re­mon­ter dans ses sou­ve­nirs qui s’en­tre­mêlent, où les su­jets s’em­boîtent, ne ces­sant de re­ve­nir sur les images qu’elle a tour­nées dans ses films, dont les longs mé­trages L’heure de la li­bé­ra­tion a son­né et Lei­la et les loups (1984) ou des courts, dont Femmes du Viet­nam (1998).

S’en­tre­te­nir avec Heiny Srour c’est aus­si évo­quer Bey­routh, le Li­ban où n’elle n’était plus re­ve­nue de­puis 1981, quand elle a tour­né Lei­la et les loups, sauf une fois à la sau­vette en 2016. Por­teur de mau­vais sou­ve­nirs, il y avait comme un bar­rage psy­cho­lo­gique entre elle et son pays na­tal. Mais au­jourd’hui, elle est re­ve­nue pour pré­sen­ter son film, grâce aux ef­forts des or­ga­ni­sa­teurs du Fes­ti­val du Film Li­ba­nais, et sa di­rec­trice Wa­fa’a Cé­line Ha­la­wi. Une re­vanche? « Oui, mais je n’aime pas par­ler en termes de re­vanche. C’est plu­tôt une jus­tice, une jus­tice ren­due à la mé­moire de ces femmes du Front, ces ado­les­centes ex­traor­di­naires qui ana­lysent avec une telle lu­ci­di­té la condi­tion de la femme. C’est une grande le­çon pour les femmes du monde en­tier.»

Le film a été ré­cem­ment res­tau­ré, grâce à la Ci­né­ma­thèque fran­çaise et le Centre du ci­né­ma, bé­né­fi­ciant quatre fois plus de fonds que ceux ac­cor­dés au gé­nie du ci­né­ma fran­çais, Alain Res­nais, alors même qu’elle n’y avait pas droit. Il l’a été en rai­son de sa va­leur his­to­rique, comme le seul et unique té­moi­gnage tour­né au plus pro­fond de l’ex-zone li­bé­rée du Dho­far. Le film de­vrait éga­le­ment sor­tir en for­mat DVD, grâce aux ef­forts de Na­di Le­kol Nass et son fon­da­teur Na­ja al-Ash­kar «qui mi­lite avec très peu de moyens en fa­veur de la sau­ve­garde de la mé­moire. C’est fon­da­men­tal. Car un peuple amné­sique est un peuple dé­bous­so­lé. Comme il ne connaît pas son pas­sé, il ne peut pas ima­gi­ner son ave­nir. On le voit bien à Bey­routh.»

«UN PEUPLE AMNÉ­SIQUE EST UN PEUPLE DÉ­BOUS­SO­LÉ.»

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