Pau­la Ya­cou­bian:

La dé­pu­tée nou­vel­le­ment élue se re­belle contre la classe po­li­tique

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Seule une puis­sante vo­lon­té peut faire dé­pla­cer des mon­tagnes... La dé­pu­tée Pau­lette Si­ra­kan Ya­gho­bian, alias Pau­la Ya­cou­bian a pla­cé la barre très haut.

Pau­la la re­belle est une sur­douée qui a de qui te­nir. Son aïeul était l’Emir de Zei­toun en Ar­mé­nie. Nous l’avons ren­con­trée après son élec­tion à la Chambre des dé­pu­tés du Li­ban. Tou­jours sur­vol­tée et rem­plie d’éner­gie conta­gieuse. Elle sou­haite en­traî­ner der­rière elle la jeu­nesse li­ba­naise as­soif­fée de chan­ge­ment. Ar­ri­ve­ra- t- elle à bri­ser les ta­bous?... Les non- dits et les deals sous la table?... Pau­la rêve d’un monde meilleur. Est- ce une uto­pie?... Y réus­si­ra- t- elle toute seule?... « Vou­loir c’est pou­voir » , dit un dic­ton. Mais « Une main seule ne peut pas ap­plau­dir » , dit un autre dic­ton. Que lui ré­serve l’ave­nir? Croi­sons les doigts, car nous rê­vons tous d’un monde meilleur.

Jour­na­liste à l’âge de 17 ans, très vite star de la té­lé et ac­tuel­le­ment vous vi­vez votre pre­mière ex­pé­rience de dé­pu­tée élue. Quelles sont vos im­pres­sions? Je sens que j’ai une très lourde res­pon­sa­bi­li­té. Beau­coup, au Li­ban, ne s’at­ten­daient pas à voir une femme dé­pu­tée élue en de­hors du cercle fer­mé des par­tis exis­tants et pré­do­mi­nants de­puis des dé­cen­nies. Seul Na­jah Wa­kim avait bri­sé la tra­di­tion en 1972 à Bey­routh. Il est né­ces­saire de créer une op­po­si­tion réelle et ef­fec­tive. L’op­po­si­tion « tem­po­raire » , pré­sente au sein des par­tis exis­tants est va­riable et dé­pend de l’in­té­rêt de cha­cun. J’ai été la seule can­di­date de Koul­lou­na Wa­ta­ni à être élue, alors que nous au­rions pu avoir quatre dé­pu­tés, si le Li­ban for­mait une cir­cons­crip­tion unique avec un vote pro­por­tion­nel. Achra­fieh n’est que le dé­but de notre ex­ten­sion.

Votre réus­site a- t- elle été fa­cile ou bien avez- vous été com­bat­tue? Ma cam­pagne élec­to­rale a été très dure. J’ai réus­si à faire une per­cée au sein des par­tis gou­ver­nants mal­gré la dif­fi­cul­té d’ac­cès aux mé­dias, sans ou­blier les or­ga­nismes of­fi­ciels sous la hou­lette de l’Etat ain­si que l’ar­gent dé­pen­sé pour at­ti­rer les votes. J’ai été vic­time de mé­di­sances, de men­songes, voire d’agres­sions sur mes par­ti­sans. Mes concur­rents ont te­nu à ré­pandre par­tout la ru­meur que le vote pour la So­cié­té ci­vile est un vote in­utile. Je veux leur dire que le seul vote utile est pour l’op­po­si­tion. Vu le faible pour­cen­tage de par­ti­ci­pa­tion, je pense que nos ef­forts des­ti­nés à faire par­ve­nir ce mes­sage n’ont pas por­té les fruits sou­hai­tés, n’ayant pas de bud­get suf­fi­sant pour pas­ser dans les mé­dias. Le seul vote utile au Li­ban est le vote sanc­tion, pour contraindre l’Etat à amé­lio­rer sa per­for­mance.

Vous avez été l’unique jour­na­liste à avoir réus­si par­mi toutes celles qui se sont pré­sen­tées. A quoi est dû ce suc­cès? A la confiance des élec­teurs ou au fait que vous êtes ar­mé­nienne? Mon sta­tut d’ar­mé­nienne n’a rien à voir avec mon élec­tion. J’ai eu 20% des voix des ar­mé­niens. Je suis ve­nue juste après un can­di­dat du Tach­nak et j’ai dé­pas­sé le se­cond can­di­dat du par­ti. J’ai même ob­te­nu des voix dans toutes les urnes des dif­fé­rentes confes­sions. Néan­moins, avec mon slo­gan pa­trio­tique et ras­sem­bleur, « En­semble conti­nuons. Un peuple uni pour un Etat fort » , je m’at­ten­dais à une plus grande par­ti­ci­pa­tion.

« Sur­veiller et de­man­der des comptes se­ra mon rôle au Parlement. »

Quelles sont, à votre avis, les rai­sons qui ont ame­né les élec­teurs à vo­ter pour vous? Le fait d’être une fi­gure connue du grand pu­blic a énor­mé­ment fa­vo­ri­sé mon élec­tion. J’ai in­ves­ti toutes mes connais­sances et tous les ré­seaux so­ciaux dis­po­nibles, pour sen­si­bi­li­ser les élec­teurs à notre cause et à notre pro­gramme ex­haus­tif.

Pau­la Ya­cou­bian ou Pau­lette Si­ra­kan Ya­gho­bian... Quel nom vous res­semble le plus? Bien que Pau­lette Ya­gho­bian soit le nom fi­gu­rant sur ma carte d’iden­ti­té, Pau­la est le nom qui me res­semble le plus, car de­puis mon en­fance, tout le monde m’ap­pe­lait tout sim­ple­ment Pau­la.

Un sou­ve­nir des élec­tions qui vous a le plus mar­quée? La pro­pa­gande faite à mon su­jet au­près des élec­teurs ar­mé­niens qui me po­saient des ques­tions sur­pre­nantes. Une cam­pagne fé­roce et men­son­gère a été me­née al­lant jus­qu’à me­na­cer des per­sonnes qui me se­con­daient. J’ai sen­ti que le peuple a vrai­ment be­soin de sen­si­bi­li­sa­tion.

Vous avez in­ter­viewé la qua­si- to­ta­li­té des per­son­na­li­tés po­li­tiques et vous en­tre­te­nez avec eux des liens d’ami­tié. Vous con­nais­sez bien l’en­vers du dé­cor po­li­tique. Qu’est- ce qui vous a pous­sée à chan­ger de rôle et à vous pré­sen­ter aux élec­tions? Il est vrai que j’ai in­ter­viewé de nom­breux po­li­ti­ciens, mais les liens d’ami­tié n’y fi­gu­raient pas tou­jours. Je cri­ti­quais les po­li­tiques de dif­fé­rents par­tis et cou­rants, et eux aus­si m’at­ta­quaient. Je cri­ti­quais tout en gar­dant l’es­poir de faire des ré­formes de l’in­té­rieur. De chan­ger la ma­nière de pen­ser des gens. Nous sommes un pays dé­mo­crate dans la forme seule­ment. Ma dé­ci­sion de m’en­ga­ger dans la voie po­li­tique a été prise à la suite des fa­meuses dis­cus­sions frau­du­leuses au­tour de la fer­me­ture du dé­po­toir de Bourj Ham­moud entre 2015- 2016.

Quel est votre pro­gramme élec­to­ral? Vos prio­ri­tés? Mon rôle au Parlement se­ra de sur­veiller et de de­man­der des comptes à l’Etat. Koul­lou­na Wa­ta­ni est le pre­mier mou­ve­ment an­ti- es­ta­blish­ment, un cou­rant d’op­po­si­tion, de sen­si­bi­li­sa­tion et de res­pon­sa­bi­li­té. Nous avons pro­po­sé un pro­gramme de coa­li­tion na­tio­nale ex­haus­tif, à tous les ni­veaux. Un plan des­ti­né à for­mer un ci­toyen ca­pable de tra­vailler dans l’in­té­rêt de son pays. La loi élec­to­rale n’a pas prou­vé son ef­fi­ca­ci­té et doit être mo­di­fiée. J’ai pré­sen­té un pro­jet à l’op­po­sé de la loi or­tho­doxe de 2011. 64 dé­pu­tés ch­ré­tiens vo­te­ront pour les dé­pu­tés mu­sul­mans et vice- ver­sa, à rai­son d’une cir­cons­crip­tion unique, mais avec une meilleure re­pré­sen­ta­tion, plus juste et plus équi­table. Ain­si le dis­cours po­li­tique ne se­ra plus sec­taire, mais na­tio­nal et unifié, pour abou­tir à un pays productif. Evi­dem­ment ce­la se réa­li­se­ra en deux ou trois étapes suc­ces­sives. Par­mi mes prio­ri­tés fi­gurent éga­le­ment les cam­pagnes de sen­si­bi­li­sa­tion que je me­nais de­puis quinze ans et que je conti­nue­rais à me­ner dans les écoles et les fa­cul­tés, en gar­dant le même dis­cours. La pré­sence ef­fec­tive sur le ter­rain fait éga­le­ment par­tie de mes prio­ri­tés si la cause que nous dé­fen­dons est d’ordre pu­blic. Quel est votre plan d’ac­tion pour les jeunes? Nous avons une res­pon­sa­bi­li­té énorme vis- à- vis de ces jeunes en dé­ses­poir de cause, qui vivent col­lés à leur smart­phone. Le pays ploie sous le far­deau des 100 mil­liards de dettes, il est pri­vé de cou­rant élec­trique, et les gou­ver­nants abusent ef­fron­té­ment de leur pou­voir et n’ont de compte à rendre à per­sonne. A mon avis, ces élec­tions met­tront fin à la « classe de la guerre » . Le fait de sen­si­bi­li­ser les jeunes à sor­tir de leur mu­tisme est certes es­sen­tiel, mais in­suf­fi­sant. Il est capital de les sen­si­bi­li­ser à al­ler sur le ter­rain ré­cla­mer une meilleure per­for­mance de la fonc­tion pu­blique. De­man­der des comptes aux res­pon­sables est in­exis­tant au Li­ban. C’est une cul­ture qu’il faut dé­ve­lop­per.

Vous re­fu­sez une liste élec­to­rale où la femme n’est pas re­pré­sen­tée... Le Li­ban fi­gure en fin de liste des pays en ma­tière de re­pré­sen­ta­tion de la femme. Il est im­por­tant de don­ner aux femmes com­pé­tentes et in­dé­pen­dantes la chance de fi­gu­rer au moins sur la liste des can­di­da­tures. La di­ver­si­té est es­sen­tielle. Il est temps que la femme douée puisse prendre part à la gou­ver­nance. Et la femme li­ba­naise est ca­pable de grandes réa­li­sa­tions. Jus­qu’à pré­sent ce sont les Eu­ro­péens qui en­cou­ragent énor­mé­ment la femme à se confir­mer.

Al­lez- vous en­trer dans une coa­li­tion? Je re­fuse de faire par­tie d’une coa­li­tion quel­conque. Au fait, je vou­drais ré­pondre à ceux qui ont fait cou­rir des ru­meurs que j’ai de­man­dé un nu­mé­ro d’im­ma­tri­cu­la­tion « pri­vi­lé­gié » pour ma voi­ture. Ce nu­mé­ro ne m’in­té­resse pas.

Etes- vous éco­lo­giste? Comp­tez- vous oeu­vrer dans ce do­maine? Com­ment? J’ai tra­vaillé avec un bon nombre d’or­ga­ni­sa­tions éco­lo­giques. L’éco­lo­gie est une af­faire de sen­si­bi­li­sa­tion. J’ai sou­te­nu des pro­jets de re­cy­clage et col­la­bo­ré avec les mu­ni­ci­pa­li­tés sur le « Boost up­cy­cling » . Je conti­nue­rai à oeu­vrer pour l’en­vi­ron­ne­ment même si j’es­time que mon ac­tion dans ce do­maine n’a pas eu l’im­pact sou­hai­té. Bonne nou­velle: Je crois pou­voir réus­sir à fer­mer le dé­po­toir de la Qua­ran­taine, qui a trois ans. Je me suis en­ga­gée de­vant la mu­ni­ci­pa­li­té d’al­ler avec les jeunes sur le ter­rain et d’en­le­ver les or­dures. Celles- ci se­ront en­fouies dans la dé­charge pré­vue à cet ef­fet. Les atouts d’un can­di­dat éli­gible, se­lon Pau­la... Un can­di­dat éli­gible doit tout d’abord avoir des nerfs d’acier, du souffle, de la har­diesse. En­suite, avoir le don et la ca­pa­ci­té de faire face au men­songe et à l’abus du pou­voir.

Une pro­messe faite à vos élec­teurs et dont vous êtes sûre de pou­voir ho­no­rer... Je leur pro­mets de ne ja­mais conci­lier al­lé­geance au pou­voir et op­po­si­tion. Que l’op­po­si­tion soit uni­que­ment op­po­si­tion et l’al­lé­geance uni­que­ment al­lé­geance. On ne peut pas faire par­tie du pou­voir et être op­po­sant.

Qu’est- ce qui va vous man­quer le plus du mé­tier de jour­na­liste? Fran­che­ment, pas grand- chose. Au Li­ban, l’in­for­ma­tion est liée au pou­voir. La pa­role ne fait plus d’ef­fet. La vé­ri­table sanc­tion a lieu à tra­vers les élec­tions, la pres­sion dans les urnes pour dire aux po­li­ti­ciens que ça suf­fit. Tout le monde se plaint mais le chan­ge­ment tant ré­cla­mé n’a ja­mais lieu.

Qu’ap­pré­hen­dez- vous le plus? J’ap­pré­hende de ne pas pou­voir être à la hau­teur des at­tentes de mes élec­teurs. Je n’ai­me­rais en au­cun cas les dé­ce­voir. Rai­son pour la­quelle je tra­vaille d’ar­rache- pied et dans les moindres dé­tails. Pro­pos re­cueillis par MAR­CELLE NA­DIM

« Je vou­drais sen­si­bi­li­ser les jeunes et les faire sor­tir de leur mu­tisme. »

« Un de mes pro­jets se­ra le re­cy­clage et la va­lo­ri­sa­tion up­cycle des dé­chets élec­tro­niques E- waste. »

« Un can­di­dat éli­gible doit avoir des nerfs d’acier, du souffle, de la har­diesse, ain­si que le don et la ca­pa­ci­té de faire face au men­songe et à l’abus du pou­voir. »

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Place: Small­ville Ho­tel Ba­da­ro Coif­fure: Pace & Luce, Sa­mer Ha­fi Ma­quillage: Da­nia Kas­sa­bieh

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