L’in­fi­dé­li­té, DÉTROMPEZ-VOUS…

Special Madame Figaro - - Mag / Phénomène -

BOUF­FÉE D’OXY­GÈNE, DOSE D’ADRÉ­NA­LINE, EGOTHÉRAPIE…, L’IN­FI­DÉ­LI­TÉ FÉ­MI­NINE N’EST PLUS (SEULE­MENT) L’EX­PRES­SION D’UN COUPLE À BOUT DE SOUFFLE, ELLE RE­FLÈTE LES DÉ­SI­RS REFOULÉS DES FEMMES. FA­CI­LI­TÉE PAR LES AP­PLIS DE REN­CONTRES, ELLE BOUS­CULE LES NORMES. LOIN DE TOUT JU­GE­MENT MO­RAL, UNE FA­ÇON D’ÊTRE D’ABORD FI­DÈLE À SOI-MÊME ?

CHAQUE ÉTÉ, JEANNE * S’OFFRE UNE PA­REN­THÈSE EN­CHAN­TÉE. Sans ma­ri ni en­fants, cette qua­dra ar­chi­tecte au style ar­ty, écume les li­brai­ries d’art... et fi­nit la nuit dans les bras d’un amant d’un soir, re­pé­ré sur Tin­der, l’ap­pli de ren­contres qui géo­lo­ca­lise via son smart­phone des par­te­naires po­ten­tiels. « L’in­fi­dé­li­té est ma bouf­fée d’oxy­gène, ex­plique-t-elle. Je prends un amant comme si je m’of­frais un mas­sage ou un cours de yo­ga. Dans ma vie fa­mi­liale et pro­fes­sion­nelle très contrai­gnante, ce sont des mo­ments de plai­sir égoïstes et as­su­més, où je me re­trouve en tant que femme. Je ne suis alors ni mère ni épouse, mais amante dé­si­rante et vibrante.» Der­rière le dis­cours hé­do­niste et dé­com­plexé pointe néan­moins la dé­cep­tion d’une vie conju­gale qui s’est af­fa­die au fil du temps. « En couple de­puis dix-sept ans, j’éprouve de l’af­fec­tion pour mon ma­ri, mais plus de dé­sir, re­con­naît-elle. Lors de ces voyages sen­suels, je me sens vi­vante, je re­trouve l’es­sence de ce que je suis, avec mes en­vies, mes fo­lies, mes fan­tasmes. Je re­de­viens joueuse, lé­gère, sé­duc­trice, sen­suelle… Tout ce que je n’ex­prime plus avec mon ma­ri. » Res­sent-elle de la culpa­bi­li­té ? « Au­cune. Mon conjoint sait que je vais voir ailleurs. Et lui aus­si, en fait. Mais nous n’en par­lons ja­mais. L’in­fi­dé­li­té, pour nous, c’est bon et na­tu­rel. » t

S’ai­mer et se trom­per. Gar­der le confort af­fec­tif et ma­té­riel du couple, sans re­non­cer au dé­sir d’aven­ture et de nou­veau­té dans l’amour. Exer­cice hau­te­ment pé­rilleux? Fa­ci­li­tée par la mul­ti­tude d’ap­plis et de sites de ren­contres, l’in­fi­dé­li­té a-t-elle per­du en gra­vi­té? Après dix ou quinze ans de vie com­mune, quand le dé­sir s’érode et que l’amour de­vient plus fra­ter­nel que char­nel, com­ment gar­der la flamme in­tacte? De­puis la li­bé­ra­tion sexuelle des an­nées 1970, l’in­fi­dé­li­té fé­mi­nine ne cesse d’aug­men­ter. À l’ère de Tin­der et de Glee­den, il n’a ja­mais été aus­si fa­cile de trom­per. Se­lon un son­dage Ifop (2016), un tiers des femmes ont trom­pé leur par­te­naire au cours de leur vie, tan­dis que c’est le cas d’un homme sur deux. « L’in­fi­dé­li­té reste un trau­ma­tisme pour ce­lui qui la su­bit », af­firme la sexo­logue Ma­rie-Aude Bi­net, au­teur d’« In­fi­dé­li­tés et crises conju­gales » (éd. Odile Ja­cob). Mais sa dé­fi­ni­tion s’élar­git. «Quand un conjoint est ad­dict à son tra­vail ou aux écrans, il n’est plus dis­po­nible émo­tion­nel­le­ment. L’autre peut se sen­tir dé­lais­sé, en souf­frir et perdre confiance en lui/elle. On parle alors d’in­fi­dé­li­té re­la­tion­nelle, sans di­men­sion sexuelle. Quelle que soit la forme de l’in­fi­dé­li­té, elle risque d’abî­mer la re­la­tion.» Mais cette crise conju­gale sert aus­si de ré­vé­la­teur, pour­suit Ma­rie-Aude Bi­net: «Elle per­met à cha­cun de s’in­ter­ro­ger sur ses dé­si­rs pro­fonds. Construire un couple exige du temps, de l’at­ten­tion et du tra­vail.»

LA LI­BER­TÉ NÉ­GO­CIÉE

Sur­tout, l’adul­tère n’a plus rien de ta­bou. La ro­man­cière Aman­da Sthers y consacre son der­nier livre, « De l’in­fi­dé­li­té » (éd. Plon, pu­bli­ca­tion le 15 mars), sous la forme d’un abé­cé­daire très per­son­nel, qui re­vi­site les grandes his­toires d’amour clan­des­tines, tout en ques­tion­nant l’évo­lu­tion du couple mo­derne : « Je suis la confi­dente de nom­breux amis in­fi­dèles ou trom­pés, ex­plique-t-elle. J’ai aus­si été trom­pée, et je l’ai su par­fois. C’est un coup de ca­nif dans notre nar­cis­sisme. On a l’im­pres­sion de ne plus exis­ter dans les yeux de l’autre. » Re­fu­sant de ju­ger, elle af­firme cher­cher à com­prendre. « J’ai été ber­cée par l’idée qu’il fal­lait réus­sir son couple à tout prix. Que vaut une pro­messe, si sin­cère soit-elle, après vingt ans de vie com­mune ? Mais com­ment ma gé­né­ra­tion peut-elle en­core croire à un amour ex­clu­sif ca­pable de du­rer toute une vie ? Au fil des ans, les sen­ti­ments évo­luent. On se quitte, on re­tombe amou­reux, et les illu­sions re­viennent, en­traî­nant avec elles la pos­ses­si­vi­té, la ja­lou­sie, l’ex­clu­si­vi­té. Il y a un dé­ca­lage entre notre idéal et la réa­li­té de nos vies amou­reuses.» Pour la psy­cho­thé­ra­peute bel­go-amé­ri­caine Es­ther Pe­rel, l’in­fi­dé­li­té n’est plus seule­ment le si­gnal d’alarme de couples

qui vont mal. Dans son ca­bi­net à New York, elle re­çoit de plus en plus de conjoints qui s’aiment, qui s’en­tendent à mer­veille et qui n’ont plus en­vie de faire l’amour. Son hy­po­thèse ? Les couples d’au­jourd’hui ont be­soin d’air. La li­ber­té né­go­ciée, qu’elle pra­tique elle-même avec son ma­ri, se­rait, d’après elle, une nou­velle donne du couple contem­po­rain. Un moyen de conci­lier le confort conju­gal mo­derne tout en as­su­mant ses dé­si­rs pro­fonds. Ce se­ra le thème de son prochain livre, « Je t’aime, je te trompe » (à pa­raître en avril chez Ro­bert Laf­font).

L’EGO REBOOSTÉ

Pour Ju­lien et Au­ré­lie, 30 ans, gra­phistes et en couple de­puis deux ans, amour et in­fi­dé­li­té font bon mé­nage. «Nous ex­pé­ri­men­tons une nou­velle fa­çon d’être à deux, où l’on s’aime sans re­non­cer à sa li­ber­té », ex­plique Ju­lien. Sur Tin­der, ils com­parent leur nombre de « match » et de « like ». Ju­lien tique par­fois : « Je suis ja­loux, car Au­ré­lie en a plus que moi. » « Les couples que for­maient nos pa­rents ont su­rin­ves­ti la fi­dé­li­té au dé­tri­ment de leurs dé­si­rs, af­firme Au­ré­lie. Pour ma gé­né­ra­tion, l’épa­nouis­se­ment per­son­nel est prio­ri­taire. Mon corps et ma sexua­li­té m’ap­par­tiennent. » C’est sur­tout après les fêtes de fin d’an­née que l’on trompe le plus. Chaque an­née en jan­vier, le site Glee­den, dé­dié aux ren­contres ex­tracon­ju­gales et fré­quen­té par 4 mil­lions d’in­ter­nautes, en­re­gistre des pics de connexion : « De l’ordre de 300 %, sou­ligne So­lène Paillet, di­rec­trice de la com­mu­ni­ca­tion du site. Après ce temps en fa­mille, nos clients veulent re­trou­ver leur li­ber­té et se re­cen­trer sur eux-mêmes. Mais tous ne passent pas à l’acte. Cer­tains se re­boostent l’ego avec des dis­cus­sions éro­tiques. » Avec In­ter­net est ap­pa­rue aus­si l’in­fi­dé­li­té vir­tuelle. Mar­got, 38 ans, a dé­cou­vert que son com­pa­gnon la trom­pait vir­tuel­le­ment sur les ré­seaux so­ciaux: « Il dra­guait des jeunes femmes via sa web­cam, sans ja­mais pas­ser à l’acte. Quand je l’ai dé­cou­vert, ce fut un choc. » Pour­tant, Mar­got a par­don­né à son conjoint : « J’ai com­pris que la drague vir­tuelle nour­rit son be­soin nar­cis­sique. » Du coup, elle s’est elle aus­si li­bé­rée: «Je m’au­to­rise moi aus­si à dra­guer sur Mee­tic. Sans re­mettre en cause notre couple, je m’offre une dose d’adré­na­line et de sé­duc­tion. Moi aus­si, j’y ai droit. »

UN CHE­MIN INITIATIQUE

Car l’in­fi­dé­li­té s’ins­crit dans une ré­flexion fé­mi­niste, portée par le dé­sir des femmes de dis­po­ser de leur corps, d’af­fir­mer leurs dé­si­rs et d’ex­plo­rer leur sexua­li­té comme ter­ri­toire au­to­nome. Pour Es­ther Pe­rel, ci­tée dans le ma­ga­zine en ligne « Slate », elle se­rait « le plus grand dé­fi au sta­tu quo de la do­mi­na­tion mas­cu­line ». « Les femmes me disent sou­vent: C’est la seule chose que je ne fais pas pour quel­qu’un d’autre, pour­suit-elle. Je ne m’oc­cupe de per­sonne. C’est uni­que­ment pour moi.» L’au­teur de la série « Girls », Le­na Dun­ham, cite sou­vent Es­ther Pe­rel dans sa news­let­ter fé­mi­niste. Pour Es­ther Pe­rel, « l’in­fi­dé­li­té est l’an­ti­dote du monde so­cial des femmes, qui portent sur elles les be­soins des autres. C’est un lieu de nar­cis­sisme ». Sans faire l’éloge de l’in­fi­dé­li­té, la sexo­logue y voit « un in­di­ca­teur de la ca­pa­ci­té des femmes à se concen­trer sur elles-mêmes, loin de ce qu’on at­tend d’elles ». Loin de tout ju­ge­ment mo­ral, l’in­fi­dé­li­té est-elle la face ca­chée de la ré­vo­lu­tion du dé­sir fé­mi­nin? C’est ce qu’ex­prime Ema, l’hé­roïne du beau ro­man d’Agnès Ri­va, «Géo­gra­phie d’un adul­tère» (éd. Gal­li­mard). «Je vou­lais ex­plo­rer le dé­sir fé­mi­nin à l’état pur, en de­hors de toute construc­tion ma­ri­tale, ana­lyse la ro­man­cière. L’adul­tère est un che­min initiatique. Mon hé­roïne se confronte à ce séisme exal­tant, qui donne un sen­ti­ment de toute-puis­sance à son dé­sir. Elle s’au­to­rise une li­ber­té nou­velle. » Pour Es­ther Pe­rel, ces nou­veaux com­pro­mis au­tour de la mo­no­ga­mie ne disent pas autre chose: «Nous n’al­lons pas voir ailleurs parce que nous cher­chons quel­qu’un d’autre. Nous al­lons voir ailleurs pour nous re­trou­ver.»

* Tous les pré­noms ont été mo­di­fiés.

Newspapers in French

Newspapers from Lebanon

© PressReader. All rights reserved.