La fin des grands par­tis po­li­tiques?

Le Quotidien (Luxembourg) - - Économie - De notre di­rec­teur Claude Gen­gler

Un par­ti politique est une as­so­cia­tion à ca­rac­tère politique pos­sé­dant ses propres struc­tures, nom­mant ses propres can­di­dats, par­ti­ci­pant aux élec­tions et es­sayant d'ob­te­nir un maxi­mum de man­dats po­li­tiques. D'après notre Consti­tu­tion, «les par­tis po­li­tiques concourent à la for­ma­tion de la vo­lon­té po­pu­laire et à l'ex­pres­sion du suf­frage uni­ver­sel. Ils ex­priment le plu­ra­lisme dé­mo­cra­tique.»

Un tsu­na­mi nom­mé Ma­cron

Par les temps qui courent, les élec­tions lé­gis­la­tives en France l'ont en­core une fois clai­re­ment mon­tré, les grands par­tis po­li­tiques tra­di­tion­nels ont de plus en plus de mal à se faire en­tendre et à cap­ter l'at­ten­tion et les voix des ci­toyens.

Ré­sul­tat : ils se sont ef­fon­drés. À com­men­cer par le PS, qui ne compte plus que 29 élus dans la nou­velle Assemblée nationale, contre 281 au cours de la pé­riode lé­gis­la­tive pré­cé­dente. Chez Les Ré­pu­bli­cains, la claque semble être un peu moins forte (pas­sage de 194 dé­pu­tés UMP à 113 dé­pu­tés LR), mais elle est aus­si dou­lou­reuse, sa­chant qu'un des leurs se voyait dé­jà à l'Ély­sée.

La Ré­pu­blique en marche! a éga­le­ment em­por­té sur son pas­sage Eu­rope-Éco­lo­gie Les Verts : avant les élec­tions, les éco­los comp­taient 17 élus, au­jourd'hui plus qu'un seul.

Tout ce­ci a évi­dem­ment des consé­quences fi­nan­cières et hu­maines dé­sas­treuses pour les par­tis concer­nés. En France, comme dans la plu­part des pays, les par­tis po­li­tiques touchent des aides an­nuelles en fonc­tion du nombre de bul­le­tins de vote em­ma­ga­si­nés (1er tour) et du nombre d'élus (2e tour). C'est ain­si que le PS a en­cais­sé quelque 25 mil­lions d'eu­ros en 2016; à l'ave­nir, ce ne se­ront plus que 3,5 mil­lions d'eu­ros. La do­ta­tion des Ré­pu­bli­cains a été de 18,5 mil­lions d'eu­ros; elle se­ra ré­duite de moi­tié en­vi­ron.

Pour La Ré­pu­blique en marche!, par contre, avec ses 6,4 mil­lions de voix ob­te­nues au 1er tour et ses 306 par­le­men­taires fraî­che­ment élus, ce se­ra tout le contraire : son tré­sor de guerre se­ra ali­men­té de quelque 25 mil­lions d'eu­ros, soit au­tant que ce que le PS a tou­ché sous l'ère Hol­lande.

Que reste-t-il du PS? Pas grand-chose. Et le peu qui reste est plus di­vi­sé que ja­mais, entre les op­po­sants purs et durs au gou­ver­ne­ment, les mo­dé­rés – en­fin, ceux qui at­tendent de voir – et les soi-di­sant construc­tifs, un concept pi­qué à la droite.

Ce qu'en di­rait Si­mone Weil

Tout ce­ci me fait pen­ser à la fa­meuse Note sur la sup­pres­sion gé­né­rale des par­tis po­li­tiques que la phi­lo­sophe fran­çaise Si­mone Weil, dé­cé­dée à l'âge de 34 ans en An­gle­terre, a ré­di­gée en 1940. Ce texte, d'une éton­nante ac­tua­li­té, a dé­jà été pu­blié à plu­sieurs re­prises, cette an­née en­core chez Flam­ma­rion dans la col­lec­tion Cli­mats.

Ci­ta­tions : «Le mal des par­tis po­li­tiques saute aux yeux. (…) Ils ne peuvent pro­duire que du mal.» Se­lon l'au­teure, qui a aus­si été une mi­li­tante politique, ce que ra­content les par­tis po­li­tiques, c'est de la pro­pa­gande. En d'autres mots, il s'agit d'em­bo­bi­ner un maxi­mum de gens (adhé­rents, mi­li­tants, élec­teurs) pour de­ve­nir grand et puis­sant.

«Un par­ti politique est une ma­chine à fa­bri­quer de la pas­sion col­lec­tive, (…) une or­ga­ni­sa­tion construite de ma­nière à exer­cer une pres­sion col­lec­tive sur la pen­sée de cha­cun des êtres hu­mains qui en sont membres.» Pour Weil, per­sonne n'est ha­bi­li­té à par­ler au nom d'un par­ti ou d'une doc­trine, qu'elle soit conser­va­trice, so­cia­liste ou ra­di­cale : «Une col­lec­ti­vi­té n'a pas de langue, ni de plume.» Dont acte.

Et chez nous? Et en Al­le­magne?

Le nombre d'adhé­rents des par­tis po­li­tiques di­mi­nue un peu par­tout. Sauf chez nous, bien sûr, où le trio de tête s'af­fiche tou­jours comme suit : plus de 10 000 membres pour le CSV, 6 500 membres pour le DP, 5 500 membres pour le LSAP (es­ti­ma­tions).

En Al­le­magne, les grands par­tis po­pu­laires sont en train de su­bir un vé­ri­table nau­frage dé­mo­gra­phique. La vieille tante SPD a per­du plus de la moi­tié de ses membres en 40 ans : 1 022 000 membres en 1976, 943 000 en 1990, 755 000 en 1999, 513 000 en 2009 et 433 000 fin 2016.

De­puis la nomination de Mar­tin Schulz, qui brigue le poste de chan­ce­lier fé­dé­ral, le par­ti au­rait ga­gné 16 000 adhé­rents. La ques­tion est de sa­voir si le bat­tage mé­dia­tique va du­rer.

Du cô­té du CDU du re­gret­té Hel­mut Kohl, le bi­lan n'est guère plus ré­jouis­sant : 790 000 membres au mo­ment de la réuni­fi­ca­tion al­le­mande, 523 000 en 2009 et 432 000 (soit pra­ti­que­ment le même ni­veau que le SPD) fin 2016.

À la dif­fé­rence de ce qui se passe en France, il est in­té­res­sant de no­ter que le poids élec­to­ral des deux prin­ci­pales for­ma­tions po­li­tiques – l'union CDU/CSU, d'une part, le SPD, d'autre part – est res­té éton­nam­ment stable dans le temps. Ce duo pe­sait dé­jà 60,2 % en 1949, lors des élec­tions pour le tout pre­mier Bun­des­tag (CDU/ CSU 31 %; SPD 29,2 %); en 2013, il a ras­sem­blé 67,2 % des voix (41,5 % pour la CDU/ CSU; 25,7 % pour le SPD).

Et si le se­cret de cette lon­gé­vi­té ré­si­dait dans cette ca­pa­ci­té à vou­loir for­mer des gou­ver­ne­ments de grande coa­li­tion lorsque la si­tua­tion le de­mande?

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