Les terres de Soc­fin

SIER­RA LEONE/LUXEM­BOURG Des membres d'ONG de Sier­ra Leone ac­cusent la so­cié­té luxem­bour­geoise Soc­fin de vio­ler les droits des po­pu­la­tions lo­cales.

Le Quotidien (Luxembourg) - - Vorderseit­e - De notre ré­dac­teur en chef Fa­bien Gras­ser

Deux re­pré­sen­tants d'ONG de Sier­ra Leone étaient hier au Grand-Duché pour té­moi­gner de leur dif­fi­cile co­ha­bi­ta­tion avec la mul­ti­na­tio­nale luxem­bour­geoise Soc­fin, spé­cia­li­sée dans la culture de pal­miers à huile et d'hé­véas. Ils ac­cusent cette so­cié­té, dont le groupe fran­çais Bol­lo­ré est un ac­tion­naire, de confis­quer leurs terres en échange de com­pen­sa­tions dé­ri­soires et de les pri­ver ain­si de leurs moyens de sub­sis­tance. Soc­fin fait face à des ac­cu­sa­tions si­mi­laires dans les autres pays d'Afrique de l'Ouest et d'Asie où elle est im­plan­tée.

Des ONG luxem­bour­geoises se mo­bi­lisent contre Soc­fin, une mul­ti­na­tio­nale qu'elles soup­çonnent no­tam­ment d'«ac­ca­pa­rer» des terres agri­coles. Le siège mon­dial de la so­cié­té est éta­bli au Grand-Duché où elle en­re­gistre ses pro­fits ti­rés de la culture de pal­miers à huile et d'hé­véas en Afrique et Asie.

C'est un conte de fées : en 2009, la Sier­ra Leone s'adresse à la mul­ti­na­tio­nale luxem­bour­geoise Soc­fin pour dé­ve­lop­per la culture de pal­miers à huile à grande échelle. Le but est de mo­der­ni­ser l'agri­cul­ture et dy­na­mi­ser une éco­no­mie en­core ex­sangue, sept ans après la fin de la guerre ci­vile qui a ra­va­gé ce pe­tit État d'Afrique de l'Ouest du­rant plus d'une dé­cen­nie.

Le choix des au­to­ri­tés et de Soc­fin porte sur 18 000 hec­tares dans le sud-est du pays, sur le ter­ri­toire de la chef­fe­rie de Ma­len, une com­mu­nau­té de 56 vil­lages dont 51 se­ront en­cla­vés dans les plan­ta­tions. Pe­tits pay­sans, chefs tra­di­tion­nels et com­mu­nau­taires se pro­noncent ma­jo­ri­tai­re­ment en fa­veur du pro­jet. Pour bien faire, Soc­fin laisse 5 500 hec­tares aux pro­prié­taires qui ne veulent pas s'y as­so­cier. L'ex­ploi­ta­tion dé­bute en 2011 et la mul­ti­na­tio­nale prend très au sé­rieux sa res­pon­sa­bi­li­té so­ciale, of­frant nour­ri­ture, ac- cor­dant des mi­cro­cré­dits, construi- sant des bassins de pêche, etc.

«Nous dé­pen­dons en­tiè­re­ment de Soc­fin»

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes de l'agro-in­dus­trie... si ce n'est que dans la vraie vie, les fées n'existent pas.

La ver­sion of­fi­cielle de Soc­fin sur l'im­plan­ta­tion en Sier­ra Leone de sa fi­liale SAC est à mille lieues des té­moi­gnages li­vrés par une ha­bi­tante de Ma­len et le res­pon­sable d'une ONG sier­ra-léo­naise, hier ma­tin, dans les lo­caux d'ASTM à Luxem­bourg. Fas­sia Van­dy dit ne ja­mais avoir été consul­tée sur quoi que ce soit et, comme d'autres, elle as­sure que ses terres ont été en­glou­ties par la mul­ti­na­tio­nale moyen­nant une com­pen­sa­tion an­nuelle de 5 dol­lars par acre (0,4 hec­tares), dont la moi­tié re­vient aux au­to­ri­tés lo­cales et na­tio­nales.

«Avant, nous avions de quoi culti­ver et nous pou­vions nour­rir nos fa­milles, ça al­lait plu­tôt bien. Main­te­nant, nos vil­lages sont dans la plan­ta­tion, Soc­fin a pris nos terres, nous ne pou­vons plus culti­ver, nous n'avons plus de nour­ri­ture. Nous dé­pen­dons en­tiè­re­ment de Soc­fin pour le tra­vail», ra­conte, le vi­sage grave, cette mère de six en­fants et grand-mère de onze pe­tits-en­fants.

Fas­sia Van­dy est membre de Ma­loa, une as­so­cia­tion lo­cale qui de­mande ré­pa­ra­tion des at­teintes aux droits de l'homme et à l'en­vi­ron­ne­ment dont une par­tie de la po­pu­la­tion se dit vic­time de­puis l'ar­ri­vée de Soc­fin. Ap­par­te­nance ris­quée car les réunions de Ma­loa sont ré­gu­liè­re­ment per­tur­bées si­non in­ter­dites, les ma­ni­fes­ta­tions ré­pri­mées et les lea­ders ar­rê­tés et par­fois em­pri­son­nés à l'is­sue de pro­cès où les droits de la dé­fense ne sont pas res­pec­tés, se­lon le ré­cit d'un condam­né.

«Les jeunes filles se pros­ti­tuent»

La mul­ti­na­tio­nale, dé­te­nue à 50,2 % par l'homme d'af­faires belge Hu­bert Fa­bri et à 37,8 % par le groupe fran­çais Bol­lo­ré, se com­pli­mente d'être l'un des prin­ci­paux em­ployeurs pri­vés du pays. «Ils disent qu'ils donnent du tra­vail mais il n'y en a pas as­sez pour tout le monde et les con­di­tions sont très dif­fi­ciles. On doit se le­ver très tôt pour re­joindre les plan­ta­tions car il n'y a pas de tran­sports. En­suite, on a du tra­vail pour deux mois et plus rien pen­dant trois ou quatre mois», dé­taille Fas­sia Van­dy.

La chef­fe­rie de Ma­len compte plus de 45 000 ha­bi­tants et «Soc­fin four­nit du tra­vail à 2 000 ou 3 000 per­sonnes, on ne sait pas exac­te­ment», com­plète Jo­seph Ra­hall, le di­rec­teur de l'ONG sier­ra-léo­naise Green Sce­ne­ry. Pour sa part, la so­cié­té re­ven­dique 3 500 em­plois «di­rects et in­di­rects» en Sier­ra Leone sur un to­tal de 49000 dans le monde.

«Ces em­plois ne sont pas ré­ser­vés aux seuls ha­bi­tants de Ma­len, il y a beau­coup de gens qui viennent de l'ex­té­rieur dans l'es­poir de trou­ver un tra­vail. Ça crée des ten­sions avec les ha­bi­tants et les jeunes filles se pros­ti­tuent», constate Jo­seph Ra­hall.

«Nous ne vou­lons pas que Soc­fin parte, car ils donnent quand même du tra­vail, re­prend tou­te­fois Fas­sia Van­dy, l'ha­bi­tante de Ma­len. Nous vou­lons trou­ver un ar­ran­ge­ment pour que nous puis­sions avoir des terres, car nos hommes quittent la ré­gion.»

«Avan­tages des in­ves­tis­seurs»

Jus­qu'à pré­sent, les dis­cus­sions étaient sté­riles ou in­exis­tantes avec les au­to­ri­tés et Soc­fin. Mais la si­tua­tion pour­rait chan­ger de­puis l'élec- tion, en avril der­nier, d'un nou­veau pré­sident et la no­mi­na­tion d'un nou­veau gou­ver­ne­ment (lire ci-des­sous).

«Les membres de l'an­cien gou­ver­ne­ment ne fai­saient rien car ils re­ce­vaient des avan­tages des in­ves­tis­seurs étran­gers», dit avec di­plo­ma­tie Jo­seph Ra­hall. De­puis le chan­ge­ment po­li­tique, «nous avons ren­con­tré le vice-pré­sident qui est d'ac­cord pour que soit me­née une en­quête in­dé­pen­dante sur ce qui s'est pas­sé et pour trou­ver un ac­cord sur les terres».

Un es­poir donc. Ou plu­tôt «une toute pe­tite fe­nêtre de tir», pré­vient le di­rec­teur de Green Sce­ne­ry, pour qui «il faut al­ler vite avant que les choses ne changent à nou­veau».

Les res­pon­sables po­li­tiques sont aus­si sol­li­ci­tés au Luxem­bourg, où se trouve le siège mon­dial de Soc­fin, ont rap­pe­lé hier des res­pon­sables d'ONG luxem­bour­geoises re­grou­pés au sein d'une «Ini­tia­tive pour un de­voir de vi­gi­lance». Ce pro­jet vise à res­pon­sa­bi­li­ser les en­tre­prises sur les droits hu­mains et l'en­vi­ron­ne­ment. «L'au­to­ré­gu­la­tion des en­tre­prises ne fonc­tionne pas et il faut une loi et de vrais moyens de con­trôle », a plai­dé An­to­niya Ar­gi­ro­va, d'Ac­tion so­li­da­ri­té tiers-monde (ASTM).

«Des pro­pos dif­fa­ma­toires»

Con­tac­tée par Le Quo­ti­dien, afin de re­cueillir sa ver­sion des faits, Soc­fin a ré­pon­du hier ne pas pou­voir s'«ex­pri­mer sur des pro­pos dif­fa­ma­toires».

Ces «pro­pos» sont pour­tant ré­cur­rents dans les pays où Soc­fin ex­ploite des plan­ta­tions de pal­miers et d'hé­véas (ca­ou­tchouc). Des mou­ve­ments si­mi­laires à ceux de Ma­loa et Green Sce­ne­ry sont en ef­fet nés dans les pays afri­cains et asia­tiques où la mul­ti­na­tio­nale est im­plan­tée. En 2013, ces as­so­cia­tions ont réuni leurs forces au sein d'une «Al­liance in­ter­na­tio­nale des ri­ve­rains des plan­ta­tions Soc­fin Bol­lo­ré». Ils dis­posent d'un sou­tien gran­dis­sant d'ONG en Bel­gique, en France et au Luxem­bourg.

Dom­mage pour Soc­fin qu'ils ne croient pas aux contes de fées.

Fas­sia Van­dy et Jo­seph Ra­hall re­pré­sentent deux ONG de Sier­ra Leone.

Fas­sia Van­dy et Jo­seph Ra­hall étaient hier au Luxem­bourg où ils ont été re­çus par des ONG et un re­pré­sen­tant du mi­nis­tère des Af­faires étran­gères, après des en­tre­vues en Suisse et en Bel­gique.

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