Luxemburger Wort

Une mesure inédite au fort pouvoir symbolique

Le Portugal décrète le 7 mars journée nationale de deuil en hommage aux victimes de violence conjugale

- P A R M A R I E - L I N E D A R C Y ( L I S B O N N E )

Onze. Elles sont onze à avoir succombé à la violence «conjugale» depuis le début de l’année 2019. L’une des victimes n’avait que quatre ans. Un chiffre record établi en quelques semaines et qui provoque une onde de choc dans le Portugal tout entier. Au point que le gouverneme­nt a adopté un décret qui fait du 7 mars 2019 une journée de deuil, en hommage à ces victimes.

C’est une mesure inédite et au fort pouvoir symbolique. Le décret a très vite été promulgué par le président de la république, Marcelo Rebelo de Sousa, qui a souhaité «que ce jour soit l’occasion d’une grande réflexion sur ce fléau». La commission technique nouvelleme­nt constituée pour évaluer la situation de la violence conjugale dans le pays va se réunir pour la première fois aujourd'hui. Elle devra en trois mois faire le point sur la situation et proposer des mesures concrètes pour améliorer les mécanismes de protection et de prévention de la violence conjugale. Le Portugal est loin de manquer de garde-fous législatif­s ou institutio­nnels, mais la répétition des cas dramatique­s révèle les failles du système. Un fait divers dévoilé récemment a mis le feu aux poudres.

Les faits remontent à 2018. Un homme a violemment agressé son ex-compagne, la rouant de coups sur la tête, avec une telle violence qu’il lui a percé le tympan. Condamné à une peine de prison préventive en première instance, l’homme venait de se voir retirer le bracelet électroniq­ue destiné à l’empêcher de s’approcher de son ancienne compagne en appel. Le juge Joaquim Neto de Moura avait considéré que l’homme n’était pas une menace, redonnant toute sa liberté de manoeuvre à l’ex-mari pourtant condamné à deux ans de prison à domicile.

Ce magistrat de la cour d’appel de Porto avait déjà fait beaucoup parler de lui en 2018. Il avait relaxé un homme accusé de violence sur son ex-compagne parce que cette dernière était adultère. Une attitude que le juge Neto de Moura avait dans ses attendus qualifiée de «véritable attentat à l’honneur et à la dignité de l’Homme», puni de lapidation dans certaines sociétés et qui il y a «encore peu» au Portugal – se référant au vieux code pénal de 1886 – était passible d’une peine symbolique.

Selon le magistrat, la femme par son adultère et sa provocatio­n sexuelle avait plongé le mari dans la dépression, ce qui l’avait conduit dans une spirale de violence. L’affaire est sordide: le mari aidé de l’amant avait alors tabassé son ex-femme, à l’aide d’un gourdin muni de clous, provoquant de graves blessures. L’affaire du tympan percé replonge le Portugal dans la même sensation de dégoût et de colère mélangés. Symbole d’une société machiste? Cette affaire de tympan, ces chiffres alarmants sur la mortalité provoquée par la violence conjugale soulèvent un tollé de protestati­ons. Des personnali­tés en vue, des journalist­es, des hommes politiques dénoncent l’attitude incompréhe­nsible du juge. Ce sont les humoristes qui se montrent les plus féroces, forçant le trait, inventant des jeux scatologiq­ues pour dénigrer le juge. Il est vrai que le magistrat pour se défendre a annoncé qu’il poursuivra­it en justice tous ceux qui le diffamerai­ent, et qu’il avait élaboré une liste de 20 noms. Aussitôt des centaines de personnes ont exigé en faire partie, par solidarité. Une pétition circule réclamant la même chose et elle a réuni 12.000 signatures.

Outre l’indignatio­n, l’affaire provoque l’incrédulit­é. Le juge Neto ne serait pas seul à prononcer des sentences favorables aux agresseurs et aux bourreaux. La justice paraît bien embarrassé­e. Le conseil de la magistratu­re s’est limité à attribuer un blâme au magistrat de Porto dans l’affaire de l’adultère, alors que le syndicat des juges le soutient dans l’affaire du tympan.

Mais les Portugais rejettent l’image archaïque que la magistratu­re véhicule. Et ils font bloc pour dénoncer les violences. Un journalist­e dans une chronique remerciait le juge Neto «capable de fédérer sur une cause presque mieux que Ronaldo». Mais il temporisai­t son ironie par une mise en garde: le machisme n’a pas dit son dernier mot.

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