Vi­v­re en uto­pie, mal­gré le mon­de

RENTRÉE LIT­TÉR­AI­RE (2) Le nou­veau ro­man d’An­toi­ne Wau­ters aux Edi­ti­ons Ver­dier

Tageblatt (Luxembourg) - - Littérature - Ju­li­en Jeu­set­te

En­fant ri­me avec es­cla­ve à la fer­me de Paps et Mams, les pa­r­ents ter­ri­bles des ju­meaux Mar­cio et Lé­o­no­ra dans „Pen­se aux pier­res sous tes pas“. Dans la Hab­dour­ga, ré­gi­on rura­le re­cu­lée d’un pays sans nom, Mar­cio aide quo­ti­di­en­ne­ment son pè­re à s’oc­cup­er du bé­tail et à tra­vail­ler les champs; Léo aide sa mè­re dans la mai­son, fait la cui­sine, le lin­ge, la vais­sel­le. En con­tre­par­tie de ce la­beur, ils ne reçoiv­ent ri­en: pas d’af­fec­tion, à pei­ne un mot d’en­cou­ra­ge­ment. „C’est bi­en“, di­sait Mams. „Nor­mal“, di­sait Paps. A l’in­ver­se, lorsque le tra­vail n’est pas ac­com­pli com­me il se doit, les con­séquen­ces sont gra­ves.

Le pè­re sai­sit son nerf de bo­euf et co­gne, sans re­te­nue. La mè­re ne re­ti­ent ja­mais son ma­ri: les en­fants doiv­ent êt­re édu­qués – ou plu­tôt, dres­sés. Les ju­meaux, pour­tant, ne dé­se­spè­rent pas: une fois la jour­née ter­mi­née, ils se re­trou­vent et, en­fin re­de­ve­nus en­fants, ils jou­ent, par­cou­rent la na­tu­re im­men­se qui en­tou­re la fer­me et se sen­tent à nou­veau „vas­tes et lé­gers“. Cer­ta­ins ju­ge­ront le li­v­re im­mo­ral. Le po­li­ti­que­ment cor­rect et la bi­en­séan­ce sont ba­lay­és d’un re­vers de main poé­tique par An­toi­ne Wau­ters. L’amour in­ten­se des ju­meaux con­du­it leurs corps à se rappro­cher, et ils fi­nis­sent par cou­cher en­sem­ble, com­me s’ils vou­lai­ent ré­uni­fier ce que la na­tu­re a sé­pa­ré.

Or, au­cun ju­ge­ment moral n’est por­té sur cet amour. Lé­o­no­ra nous ra­con­te l’his­toire de son po­int de vue, et la be­au­té de son ré­cit nous em­pêche de la ju­ger. Mê­me le ta­bou le plus fon­da­men­tal, l’in­ces­te, éch­ap­pe à la loi mo­ra­le dans le ro­man. „Il a glis­sé ent­re mes lèv­res une lan­gue très fi­ne et fraîche, pen­dant que je fer­mais les yeux pour que cel­le-ci par­te dans ma bou­che à la re­cher­che de si­gnes se­crets (…), en ce temps-là not­re vie s’ap­pel­ait jo­ie.“Com­me si l’amour, quel qu’il soit, se si­tuait par-de­là le bi­en et le mal.

Mais lorsque les pa­r­ents, hor­ri­fiés, dé­cou­vrent les rap­ports de leurs en­fants, ils dé­ci­dent de les sépa­rer pour tou­jours. Léo est en­voyée à l’aut­re bout du pays. Et ce pays, com­me tout l’uni­vers du ro­man, est étran­ge. Au dé­but et à la fin du li­v­re, des car­tes des­si­nées à la main il­lus­trent les dif­fér­ents lieux où se dé­roule le ré­cit.

Les to­pony­mes ont des con­so­nan­ces va­gue­ment cor­ses, voi­re ro­u­mai­nes (Bord­hu­gu, Ri­no Mor­der, Nossa­ntu, Cas­tel Po­si­no, Sas­sa­ru) et les noms des per­son­na­ges brouil­lent da­van­ta­ge les re­pè­res (Zba­bou, Mad­de­li­na, Bok­wan­gu). Out­re cet­te géo­gra­phie fa­bu­leu­se, l’écri­vain in­sè­re, par mo­ments, des mots étran­ges is­sus d’une lan­gue ima­gi­nai­re: „liv­ra­xiu“pour di­re fou­et, „Sain­te-Qu­eue“pour mar­quer son éton­ne­ment.

Un mon­de étran­ge de jo­ie et de mal­heur

En ent­rant dans ce ro­man, on ent­re dans un mon­de par­al­lè­le – et pour­tant, ce mon­de est pro­che du nôt­re. En toi­le de fond se dé­roule une in­tri­gue po­li­tique. A la tête de l’Etat, un dic­ta­teur de ty­pe sta­li­ni­en entre­ti­ent la ter­reur par­mi les ha­bi­tants, en im­po­sant quo­tas et sanc­tions bru­ta­les. Un jour, il est rem­pla­cé par un aut­re dic­ta­teur, ul­tra­ca­pi­ta­lis­te cet­te fois, qui vou­d­rait mo­der­niser le pays aus­si vi­te que pos­si­ble: vie ur­bai­ne, ar­gent, la­ve-vais­sel­le, pro­duc­tivité, mon­dia­li­sa­ti­on. Une syn­thè­se des dis­cours de nos di­ri­ge­ants de­pu­is des di­zai­nes d’an­nées. Or, par bi­en des as­pects, les deux ré­gimes dic­ta­to­ri­aux se res­sem­blent: avec des mots dif­fér­ents, ils ex­ploi­tent la na­tu­re et forcent les in­di­vi­dus à se tu­er au tra­vail. Le mal­heur est-il au fon­de­ment de la con­di­ti­on hu­mai­ne?

Tous ne s’y ré­si­gnent pas. An­toi­ne Wau­ters nous in­di­que qu’au plus pro­fond du dé­sast­re, quel­que cho­se con­ti­nue à vi­brer, à trou­ver une por­ti­on de lu­miè­re. Mê­me les exis­ten­ces fou­et­tées, bri­dées, la­cé­rées sont ca­pa­bles de ré­sis­tan­ce et de cou­ra­ge. Vi­v­re la jo­ie, mal­gré tout – tel­le est à la fois la quête des ju­meaux et le prin­ci­pe mo­teur du ro­man, que l’on pour­rait qua­li­fier de fa­ble poé­tique an­ar­cho-éco­lo­gis­te. Mais à vrai di­re, le li­v­re est in­clas­sa­ble. On ne sait par quel bout le sai­sir, et c’est tant mieux. Il faut se lais­ser por­ter par sa poé­sie étran­ge et ses ju­meaux fa­sci­nants qui, de­pu­is leur mon­de, nous don­nent cou­ra­ge.

L’au­teur lié­geois An­toi­ne Wau­ters a déjà reçu plu­sieurs prix lit­tér­ai­res

An­toi­ne Wau­ters, „Pen­se aux pier­res sous tes pas“, Ver­dier 2018

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