L’hi­ver du mé­con­ten­te­ment

Tageblatt (Luxembourg) - - Littérature -

Nous som­mes à Lond­res à la fin de l’an­née 1978. La vil­le est lestée par le fro­id, les grè­ves et le chô­mage. Can­di­ce fait par­tie d’une trou­pe de théât­re ex­clu­si­ve­ment fé­mi­ni­ne – les Sha­ke­spearet­tes, par­ce que tou­tes femmes qu’el­les sont, el­les ne peu­vent se dé­fi­nir que par rap­port à un grand hom­me, sem­ble dire Tho­mas B. Re­ver­dy – qui va mett­re en scè­ne un „Richard III“dans le­quel Can­di­ce ti­en­dra le rô­le épony­me.

Au cours des ré­pé­ti­ti­ons quo­ti­di­en­nes dans le théât­re Wareh­ou­se, dans le con­tex­te d’une An­gle­terre souf­frant de chô­mage et de grè­ves, un jour, Can­di­ce ren­con­tre­ra Mar­ga­ret That­cher qui, jus­qu’à son ap­pa­ri­ti­on en chair et en os vers le mi­lieu du ro­man, n’est ja­mais évo­quée que par des pé­ri­phra­ses („la di­ri­ge­an­te du Par­ti con­ser­va­teur“), com­me si la nom­mer était déjà lui ac­cor­der trop de place, com­me s’il fal­lait re­pous­ser, com­me dans le „Tartuf­fe“de Mo­liè­re, le mo­ment de son en­trée en jeu.

Si That­cher se mont­re en com­pa­gnie de mem­bres de la Roy­al Sha­ke­speare Com­pa­ny, ce n’est évi­dem­ment pas à cau­se de son in­té­rêt pour ceux qui dé­fen­dent et pro­pa­gent l’hé­ri­ta­ge du grand gé­nie bri­tan­ni­que mais par­ce que, se pré­pa­rant pour sa cam­pa­gne élec­to­ra­le, el­le cher­che à se dé­bar­ras­ser de son ac­cent „poi­ntu“de fil­le d’épi­ciè­re.

Puis­que le Sun avait dé­si­gné l’hi­ver 1978-79, avec sa mon­tée en flè­che du chô­mage et ses grè­ves in­ces­san­tes com­me l’hi­ver du mé­con­ten­te­ment, ex­pres­si­on-clé el­le-mê­me is­sue de la piè­ce de Sha­ke­speare, Re­ver­dy a sau­té sur l’oc­ca­si­on pour tis­ser un ro­man po­ly­pho­ni­que où se croi­sent do­cu­men­ta­ti­ons his­to­ri­ques (un cha­pit­re est in­té­gra­le­ment con­sti­tué de ti­trailles de journaux d’épo­que, un aut­re pro­po­se un abé­cé­dai­re de la po­li­tique (post-)thatché­ri­en­ne), de­s­tins fic­tion­nels in­ven­tés et ana­ly­se de la piè­ce de Sha­ke­speare, le ro­man amal­ga­mant leçons sur l’em­pri­se et l’at­tiran­ce du pou­voir fa­çon Ma­chia­vel et in­ven­ti­on fic­tion­nel­le pour une oeu­vre in­ter­tex­tu­el­le qui dit que po­li­tique et théât­re, c’est un peu la mê­me cho­se.

Ce tex­te cho­ral est d’ac­tua­lité par­ce qu’il tra­ce, avec l’avè­ne­ment de l’ère That­cher, le dé­but d’une con­cep­ti­on ra­di­ca­le de la po­li­tique tel­le qu’el­le se pra­tique au­jourd’hui en­co­re à tous les ni­veaux, une po­li­tique qui cares­se dans le sens du poil les ri­ches et qui blâ­me les pau­vres.

Il est d’ac­tua­lité en­co­re par­ce qu’il mont­re aus­si le dé­but de la fin d’une cer­tai­ne gau­che, le sen­ti­ment de tra­hi­son et d’aban­don que vé­cu­rent des ou­vri­ers qui par la sui­te tour­ne­ront vers une droi­te sans aut­re pro­gram­me que ce­lui, pas­sif, de voir leurs rivaux so­cia­lis­tes prend­re l’eau et d’at­tendre les re­s­capés avec des ves­tes de sau­ve­ta­ge en nom­bre bi­en trop li­mité.

Il est d’ac­tua­lité en­fin par­ce qu’il met le doigt sur le mo­ment où la po­li­tique est de­ve­nue une ma­chi­ne rhé­to­ri­que, un gi­gan­tes­que coup de pub plus qu’une fa­çon de gou­ver­ner pour amé­lio­rer nos con­di­ti­ons de vie.

C’est là la force du tex­te: la fa­çon dont il par­vi­ent à fai­re tenir sa po­ly­pho­nie par un su­jet de la pri­me im­port­an­ce. Mais c’est là aus­si une de ses fai­bles­ses prin­ci­pa­les: car „L’hi­ver du mé­con­ten­te­ment“est un ro­man dont le su­jet est plus grand que ce qu’il par­vi­ent à ac­com­plir.

La di­ver­sité du ro­man fait né­g­li­ger à Re­ver­dy les per­son­na­ges dont il peup­le sa fic­tion, qui de­meu­rent en fin de comp­te moins con­vain­cants que les ana­ly­ses his­to­ri­ques. Cer­tes, il y a Can­di­ce, la co­mé­di­en­ne qui veut s’éch­ap­per d’un de­s­tin fa­mi­li­al gé­né­ti­que­ment pré-tra­cé par une bru­te de pè­re, une mè­re so­u­mi­se et une so­eur qui ré­pè­te le mo­de de vie de ses par­ents là où Can­di­ce ré­pè­te des piè­ces de théât­re.

Mais son per­son­na­ge s’em­pêt­re dans des cli­chés – par ex­emp­le dans ce pas­sa­ge de fo­ca­li­sa­ti­on ex­ter­ne où un nar­ra­teur om­ni­sci­ent com­men­te son dé­sir de so­li­tu­de qui ne se­rait évi­dem­ment qu’un dé­sir d’amour.

Et il y a Jo­nes, le mu­si­ci­en un peu bo­hè­me qui vi­vo­te de bou­lot en bou­lot et dont Re­ver­dy écrit, à la fin, qu’il est à bout, ce dont on ne se rend pas vrai­ment comp­te puis­que l’au­teur ne s’en oc­cupe pas vrai­ment.

Vou­lant tout fai­re à la fois – ana­ly­se po­li­ti­co­so­cio­lo­gi­que ren­for­cée par un com­men­taire de tex­te et ex­em­pli­fiée par des de­s­tins ro­ma­nes­ques –, Re­ver­dy ne fait que grat­ter à la sur­face. Par ail­leurs, côté lan­gue, là aus­si, ça res­te as­sez plat: l’au­teur re­court trop sou­vent aux mê­mes ar­ti­fices – des con­struc­tions de phra­ses ana­pho­ri­ques pul­lu­lent un peu par­tout, les grè­ves et em­bou­teil­la­ges sont trop sou­vent „mons­trueux“, les ren­vois à not­re épo­que trop voyants, les pro­lep­ses trop peu sub­ti­les. Ça se lit agréa­ble­ment et c’est cer­tes, de par les su­jets ab­or­dés et de par l’in­tel­li­gence de la con­struc­tion, un ro­man im­portant – mais c’est lo­in d’êt­re une oeu­vre­pha­re.

(Pho­to: Pas­cal Ito)

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