Mi­di

Tageblatt (Luxembourg) - - Littérature -

„Mi­di“de Cloé Kor­man, dont c’est le troi­siè­me ro­man, part d’une aut­re piè­ce de Sha­ke­speare („The Tem­pest“) pour, là en­co­re, par des pro­cédés de ren­vois in­ter­tex­tu­els, mais aus­si d’en­che­vêtre­ments ent­re réel et fic­tion, mon­trer à la fois la force et les dan­gers de tex­tes fic­tion­nels. Si le pro­cédé est si­mi­lai­re à ce­lui du ro­man de Re­ver­dy, le li­v­re de Kor­man est d’une te­neur bi­en dif­fé­ren­te, au­tant par la be­au­té du style que par l’em­pa­thie avec laquel­le ce ro­man touchant met en scè­ne un bal­let de fi­gu­res hu­mai­nes im­par­fai­tes.

Rap­pelant dès son dé­but les ro­mans de Ka­zuo Is­hi­gu­ro de par la ma­niè­re dont un pas­sé trau­ma­tique re­mon­te à la sur­face avec une te­n­ace len­teur, „Mi­di“com­mence par évo­quer l’ar­ri­vée de la jeu­ne Clai­re No­va­les en com­pa­gnie de son amie Manu à Mar­seil­le, où el­les pas­se­ront l’été à tra­vail­ler dans un théât­re as­so­cia­tif que gè­re le sé­du­i­sant et énig­ma­tique Do­mi­ni­que Mül­ler.

Ce théât­re, où des en­fants de dix à dou­ze ans mon­te­ront, avec l’as­sis­tan­ce des trois adul­tes, „La Tem­pête“de Sha­ke­speare, est cen­sé sti­mu­ler la créa­ti­vité des en­fants, sou­ten­ir leur apti­tu­de à s’or­ga­niser et à vi­v­re en collec­tivité. Pour­tant, Clai­re n’est pas du­pe et se dit que leur théât­re sert sur­tout à ce que des par­ents „qui ne par­tai­ent pas en va­can­ces“et qui n’ont pas re­spec­té les dé­lais d’in­scrip­ti­on pour des ac­tivités es­ti­va­les spor­ti­ves a prio­ri plus pal­pi­tan­tes puis­sent „ca­ser leurs en­fants“pen­dant la jour­née.

15 ans plus tard, Clai­re est ma­riée, a deux en­fants et tra­vail­le com­me mé­de­cin dans un hôpi­tal où, un jour, un pa­ti­ent att­eint d’une hé­pa­ti­te en pha­se ter­mi­na­le, de­man­de qu’el­le vi­en­ne s’oc­cup­er de lui.

Il s’agit de Do­mi­ni­que et, avec lui, c’est tout un pan du pas­sé qui lui re­vi­ent en mé­moi­re et, sur­tout, un évé­ne­ment-clé tra­gi­que qui fait la join­ture ent­re l’état pré­sent et dé­so­lant de Do­mi­ni­que et le pas­sé pas si in­sou­ci­ant sous le soleil de Mar­seil­le, qui n’éclai­re pas que „la tête plei­ne de ta­ches d’om­bre et de biè­re et les yeux cou­leur gre­na­di­ne“de l’al­ter ego naïf de la nar­ratri­ce, mais aus­si les pe­tits et grands tra­cas do­mes­ti­ques que ces en­fants char­ri­ent avec eux à un âge où leur per­son­na­lités res­tent en­co­re ma­jo­ri­taire­ment des re­flets de la vie que mè­nent leurs par­ents.

Kor­man dé­crit l’en­fan­ce ou la préa­do­lescence com­me un mo­ment où tout est en­co­re pos­si­ble – et où ri­en ne l’est déjà plus, tel­le­ment les jeu­nes sont con­fi­nés et li­mités dans des rô­les pré­pen­sés au­x­quels ils peu­vent ou bi­en se con­fi­ner ou alors dont ils peu­vent s’éch­ap­per.

Je re­pen­se à „La Tem­pête“com­me à une cu­ri­eu­se ex­pé­ri­ence de l’es­pace et du temps, nous ra­menant à l’échel­le de pe­ti­tes com­mu­n­au­tés hu­mai­nes, bi­en avant le temps des peu­ples et des na­ti­ons, où la dis­tri­bu­ti­on des rô­les so­ci­aux ent­re un très pe­tit nom­bre d’êtres hu­mains per­met à cha­cun d’ac­cé­der au tit­re de roi ou de rei­ne, de mi­nist­re, de vice-roi et de vice-rei­ne. Iso­lé cha­cun dans un endroit de l’île d’où le res­te de l’hu­ma­nité a di­s­pa­ru, les mem­bres de l’équi­pa­ge font tous à leur fa­çon quel­ques voeux pour un royau­me idéal, ce­lui dont ils se­rai­ent roi.“

Ce pas­sa­ge, évi­dem­ment, est vrai pour l’ana­ly­se de la piè­ce de Sha­ke­speare, mais dé­crit aus­si la com­mu­n­au­té du théât­re as­so­cia­tif lors de cet été – car chaque en­fant, à cet âge, veut êt­re le roi de son royau­me.

On trouve, par­mi ces en­fants, le jeu­ne ti­mi­de qui n’ar­ri­ve pas à dire son tex­te en pu­blic, la star­let­te qui fait le con­ser­va­toire et qui, en­cou­ra­gée par les par­ents, se con­sidè­re su­pé­ri­eu­re aux au­tres, le jeu­ne im­pu­dent qui rayon­ne d’in­so­lence.

Mais on y trouve aus­si, et c’est là le cent­re noir et émo­ti­on­nel du tex­te, la vic­time po­ten­ti­el­le, qu’on choi­si­ra évi­dem­ment pour jou­er le per­son­na­ge de Ca­li­ban et qui s’en réjouit, car „on lui par­le en­fin, à el­le, Jo­sé­phi­ne, mê­me si c’est pour l’ap­peler d’un nou­veau nom“, sans savoir que c’est ce rô­le qui lui fe­ra à la fois re­pro­du­i­re et con­fir­mer le sta­tut d’ex­clue, qui ac­cé­lé­re­ra et se ré­per­cu­te­ra sur les évé­ne­ments du réel. Car, on le de­vi­ne as­sez vi­te, Jo est une en­fant vio­len­tée, qui por­te les stig­ma­tes d’une vio­lence in­con­trôlée.

„Mi­di“est aus­si et avant tout un tex­te sur des adul­tes qui, par­ce qu’ils ne sa­vent pas af­fron­ter eux-mê­mes le mon­de et ses com­ple­xités, soit re­port­ent leurs frus­tra­ti­ons sur leur pro­géni­tu­re, soit sont trop préoc­cup­és par leurs pro­pres sou­cis pour voir plus lo­in que le bout de leur nez, où se tra­ment d’in­di­ci­bles vio­len­ces, à pei­ne en­fou­ies sous l’ac­cou­tre­ment gros­sier – trop amp­le, trop laid, alors que la mè­re est tou­jours aux pe­tits so­ins – de la pe­ti­te Jo sur qui les re­gards adul­tes ont vi­te fait se braquer. Là où le ro­man d’Ade­li­ne Dieudon­né („La vraie vie“, re­cen­sé sa­me­di der­nier) dé­peignait la vio­lence do­mes­tique à tra­vers l’im­mé­dia­te­té du re­gard d’une jeu­ne in­gé­nue, le ré­cit de Kor­man filt­re la vie cau­che­mar­des­que de la pe­ti­te Jo à tra­vers le dou­ble re­gard de la jeu­ne Clai­re un brin trop im­pres­si­onnée par Dom pour prend­re les dé­ci­si­ons jus­tes et le re­gard ac­tua­li­sé, mé­lan­co­li­que et sans in­dul­gen­ces de la Clai­re d’au­jourd’hui.

Côté style, Kor­man rem­por­te un pa­ri ris­qué: el­le a pris le par­ti, a prio­ri ba­nal, de mul­ti­plier les mé­ta­pho­res ma­ri­ti­mes, ce qui au­rait pu se sol­der, sous la plu­me d’un au­teur moins doué, par une pro­fu­si­on de ba­na­lités là où Kor­man ex­ploi­te ce champ sé­man­tique de fa­çon à la fois mé­ti­cu­leu­se et poé­tique, l’ex­plo­rant com­me l’on fe­rait la car­to­gra­phie poé­tique d’un do­mai­ne sé­man­tique pré­cis. La mé­lan­co­lie qui im­prèg­ne un style qui trans­met l’ur­gence et la noir­ceur du ré­cit tout en lais­sant ent­re­voir une trans­cen­dance prop­re à la lit­té­ra­tu­re, qui par­vi­ent à fai­re bril­ler les plus som­bres his­toires en peignant une tra­gé­die hu­mai­ne avec les mots jus­tes, brossant un por­trait em­pa­thi­que mais sans pi­tié d’êtres qui ne sont pas pré­pa­rés pour les af­f­res de la vie.

(Pho­to: Her­mance Tri­ay)

Newspapers in German

Newspapers from Luxembourg

© PressReader. All rights reserved.