„L’ef­f­roya­ble douceur d’ap­par­ten­ir“

RENTRÉE LITTÉRAIRE Ce que vaut vé­ri­ta­ble­ment le prix Gon­court 2018

Tageblatt (Luxembourg) - - Annonces Classées - Jeff Schin­ker

Mer­credi der­nier, Ni­co­las Ma­thieu sut s’im­po­ser face aux trois au­tres fi­na­lis­tes du prix Gon­court. Si le ro­man „Leurs en­fants après eux“dé­peint avec brio un es­pace géo­gra­phi­que non lo­in du Luxembourg où la dés­in­dus­tria­li­sa­ti­on n’a pas été rem­pla­cée par l’es­sor ban­cai­re, son relâche­ment sty­lis­tique en fait une oeu­vre cer­tes in­téres­san­te mais im­par­fai­te. De­pu­is des an­nées, le prix Gon­court est d’un ni­veau in­é­gal, ré­com­pensant as­sez ra­re­ment les oeu­vres au­da­cieu­ses mais tom­bant jus­te par­fois, les an­nées où le ju­ry fi­nit par re­tenir des au­teurs com­me Jean Eche­noz, Ly­die Sal­vay­re ou Ma­thi­as Enard. Ce­la est, pa­raît-il, pres­que in­scrit dans la li­gnée de ce prix, qui né­g­li­gea ja­dis l’un des to­mes de la „Re­cher­che“de Proust pour re­tenir une oeu­vre mi­neu­re, ou­bliée de­pu­is. De­pu­is l’an­née der­niè­re, le Gon­court pa­raît mon­trer sa pré­fé­rence pour des pa­ru­ti­ons Ac­tes Sud so­li­des, mais sans vé­ri­ta­ble gé­nie littéraire, où le su­jet l’em­por­te sur l’au­dace littéraire.

„Leurs en­fants après eux“n’éch­ap­pe pas à la règ­le. Dans un patel­in de l’Est, alors que les hauts-four­neaux ne brû­lent plus, l’hu­meur des ha­bi­tants est aus­si bas que le taux de chô­mage est éle­vé. Ant­ho­ny gran­dit dans un mi­lieu où la vio­lence do­mes­tique est la nor­me plu­tôt que l’ex­cep­ti­on, où le vin (mau­vais) coule à flots et où l’en­nui ado­lescent pous­se soit à la dé­lin­quan­ce, soit aux pa­ra­dis ar­ti­fi­ciels, quand ce n’est pas une com­bi­nai­son des deux.

Dans ce dé­cor, le de­s­tin de plu­sieurs per­son­na­ges et gé­né­ra­ti­ons va se croi­ser, l’ac­cent étant mis sur Ant­ho­ny qui, dès le dé­part, vo­le un ca­noë avec son cou­sin pour al­ler voir du côté d’une pla­ge nu­dis­te où ils ren­con­tre­ront deux fil­les trop ha­bil­lées à leur goût, l’une d’ent­re el­les, Steph, at­ti­rant tou­te­fois l’at­ten­ti­on d’Ant­ho­ny. In­vité alors à une fête où il se ren­dra avec la bé­ca­ne em­pr­un­tée à son pè­re sans avoir at­ten­du ni mê­me de­man­dé le con­s­en­te­ment de ce­lui-ci, Ant­ho­ny fi­ni­ra par se fai­re vo­ler la mo­to pa­ter­nel­le par Ha­ci­ne, aut­re per­son­na­ge prin­ci­pal qui s’en­ri­chi­ra grâce à la ven­te d’un shit très raf­fi­né qu’il im­por­te­ra de son pays na­tal. Et le Luxembourg, ho­ri­zon du bi­en-êt­re, pays scin­til­lant de ri­ch­es­se, de­vi­ent dans ce ro­man sym­bo­le d’en­vie et d’en­vie.

Ro­man in­itia­tique dont l’app­ren­tis­sa­ge ré­si­de sur­tout dans l’ex­pé­ri­ence de l’amer­tu­me, de la dro­gue (il y a une scè­ne avec un chi­en sous co­caï­ne) et l’ab­sence de tout vé­ri­ta­ble espoir, „Leurs en­fants après eux“est struc­tu­ré en quat­re par­ties qui ra­con­tent quat­re étés (1992, 1994, 1996 et 1998) dans la vie d’Ant­ho­ny, le ro­man pro­fi­tant de sa nar­ra­ti­on el­lip­tique pour in­stau­rer le sus­pen­se puis­que le lec­teur dev­ra sou­vent at­tendre plu­sieurs cha­pi­tres avant de pou­voir re­con­sti­tu­er ce qui s’est pas­sé pen­dant les deux an­nées pas­sées sous si­lence.

Com­me un Luxembourg sans ban­ques

Sty­lis­ti­que­ment, la lec­tu­re du ro­man est flui­de et l’au­teur a de ces trou­vail­les poé­ti­ques qui ré­sul­tent sou­vent d’une com­bi­nai­son d’un style lim­pi­de as­so­ciée au par­ler ar­go­tique des per­son­na­ges, pro­du­i­sant alors des étin­cel­les d’hu­mour et de mé­lan­co­lie: „Ils fi­lai­ent sur la ter­re étein­te, tête nue, in­ca­pa­bles d’ac­ci­dents, trop ra­pi­des, trop jeu­nes, in­suf­fi­sam­ment mor­tels. A un mo­ment, le cou­sin lui de­man­da quand mê­me d’y al­ler mol­lo.“

Ce sens de l’ob­ser­va­ti­on la­co­ni­que se re­trouve un peu par­tout dans le ro­man („Pen­dant la cé­ré­mo­nie, le prêt­re ré­su­ma la vie du déf­unt. El­le n’avait été ni très lon­gue ni très ex­em­plai­re.“) et mè­ne sur­tout à des ana­ly­ses so­cié­ta­les qui rap­pel­lent par­fois cel­les d’un Hou­el­l­e­becq – mais en ver­si­on plus lu­ci­de, plus hu­ma­nis­te aus­si. El­les font aus­si écho à cel­les du ro­man de Tho­mas B. Re­ver­dy qui, lui aus­si, dé­cor­ti­quait la fin de la clas­se ou­vriè­re et l’avè­ne­ment d’une so­cié­té cy­ni­que, où l’ap­pât du gain est de­venu le seul cre­do au­quel tou­te l’or­ga­ni­sa­ti­on so­cia­le se so­u­met, met­tant fin à la com­pli­cité dont était tein­tée le mou­ve­ment ou­vri­er.

A la fois touchant et bru­tal, ex­cel­lant dans l’art de fai­re un por­trait réa­lis­te, tout en pro­fon­deur de ses per­son­na­ges au­x­quels l’on s’at­ta­che en dé­pit ou à cau­se de leurs (mul­ti­ples) fai­bles­ses, le ro­man pè­che ce­pen­dant par l’in­é­ga­lité du style, cer­tai­nes pa­ges pa­rais­sant écri­tes à la va-vi­te, l’au­teur mi­mant par­fois trop lo­in le par­ler quel­con­que de ses per­son­na­ges quand il ne tom­be pas, par mo­ments, dans une dés­in­vol­tu­re ou une las­si­tu­de nar­ra­ti­ve. Qui plus est, le lec­to­rat très im­par­fait mè­ne par­fois à des fau­tes gê­nan­tes („Ant­ho­ny dû (sic!) at­tendre en­co­re dix mi­nu­tes“).

En dé­pit de ce­la, Ma­thieu a écrit un ro­man cou­ra­geux sur l’en­nui, le dé­clin et le de­s­tin de tou­te une clas­se de gens – cel­le de la Fran­ce mo­y­enne, qui écou­te John­ny Hal­ly­day, fait les cour­ses chez Al­di et se nour­rit aux sur­gelés pas chers. Cel­le dont le néo­li­bé­ra­lis­me se nour­rit sans s’en préoc­cup­er; cel­le pour laquel­le il n’y a au­cu­ne place aux pre­miè­res lo­ges de la réa­lité.

Ni­co­las Ma­thieu par­le d’un mi­lieu qu’il ne con­naît que trop bi­en et qu’il a réus­si à fuir

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