Frank­reichs ge­fähr­li­cher Sams­tag

SA­ME­DI NOIR Pen­dant que les cas­seurs cher­chent à dé­bor­der les „gi­lets jau­nes“un dis­po­si­tif po­li­cier con­sidé­ra­ble est dé­ployé à Pa­ris et en pro­vin­ce

Tageblatt (Luxembourg) - - Vorderseite - De not­re cor­re­spon­dant Ber­nard Bri­gou­leix, Pa­ris

Die Zu­ge­ständ­nis­se von Ma­crons Re­gie­rung ha­ben nichts ge­bracht. Auch für heu­te wird in al­len Lan­des­tei­len, aber be­son­ders in Pa­ris de­mons­triert. Frank­reich fürch­tet neue Ge­walt­ex­zes­se.

La Fran­ce re­ti­ent son souf­fle ce sa­me­di ma­tin dans l’at­ten­te de cet­te nou­vel­le jour­née de ma­ni­fes­ta­ti­ons, pa­ri­si­en­nes mais pas seu­le­ment. Une jour­née pré­sen­tée par le pou­voir, par la plu­part des ob­ser­va­teurs et par une frac­tion des „gi­lets jau­nes“, com­me cel­le de tous les dan­gers. Le dis­po­si­tif po­li­cier, déjà con­sidé­ra­ble sa­me­di der­nier, a été en­co­re ren­for­cé, des en­gins blin­dés vont êt­re dé­ployés dans les ru­es, et les ap­pels au re­fus de la vio­lence, ve­nus de tous ho­ri­zons, se sont mul­ti­pliés.

Ce nou­veau ren­dez-vous, mê­me si une sur­pri­se res­te tou­jours pos­si­ble, est per­çu gé­né­ra­le­ment com­me pro­mis à la tra­gé­die. Et ce­la d’au­tant plus que, se­lon cer­tai­nes in­for­ma­ti­ons, les cas­seurs pour­rai­ent cet­te fois-ci dis­po­ser d’ar­mes à feu – sans par­ler du fait que les „gi­lets jau­nes“les plus ruraux pos­sè­dent eux aus­si, bi­en sou­vent, de fu­sils de chas­se ... Il s’agi­ra en tout cas du ren­dez-vous de quat­re forces ant­ago­nis­tes ma­jeu­res, re­grou­pées, qu’el­les le veuillent ou non, deux par deux.

Il y a d’ab­ord le côté du pou­voir. Un pou­voir in­car­né par un pré­si­dent té­ta­ni­sé, ré­fu­gié en son pa­lais et qui n’ose tou­jours pas s’ex­pri­mer pu­bli­que­ment – il dev­rait tout de mê­me fi­nir par le fai­re au dé­but de la se­mai­ne pro­ch­ai­ne – quit­te à lais­ser fui­ter des ru­meurs de dés­a­veu à l’égard de son pre­mier mi­nist­re. Le­quel se dé­bat dans la très dif­fi­ci­le ges­ti­on de l’ef­fa­ce­ment de l’hom­me de l’Ely­sée.

En s’at­ten­dant à ser­vir de fu­si­ble, c’est-à-dire à pay­er de son pos­te les er­re­ments psy­cho-po­li­ti­ques d’un Em­ma­nu­el Ma­cron dé­bous­so­lé – rançon de sa vir­ginité po­li­tique, laquel­le avait son char­me en dé­but de man­dat, mais plom­be au­jourd’hui sa pré­si­dence – par une ad­ver­sité dont il n’a au­cu­ne ex­pé­ri­ence.

Dans le camp du pou­voir, bi­en sûr, on trouve aus­si, sta­tu­taire­ment, les forces de l’ord­re. Le nom­bre des po­li­ciers et gen­dar­mes mo­bi­li­sés d’un sa­me­di à l’aut­re est pas­sé de 64.000 à 89.000 hom­mes, ce qui ten­drait d’ail­leurs à mon­trer que le chif­fre du week-end der­nier, alors pré­sen­té com­me un ab­so­lu ma­xi­mum tech­ni­que, pou­vait bel et bi­en, en réa­lité, êt­re ren­for­cé.

Ce­la a sa lo­gi­que: la me­nace pour l’ord­re pu­b­lic s’est en­co­re ag­gra­vée au fil de la se­mai­ne. Géo­gra­phi­que­ment, puis­que si l’on at­tend moins de ma­ni­fes­t­ants à Pa­ris, le ris­que de vio­lence en pro­vin­ce s’est clai­re­ment ac­cru, avec notam­ment l’ir­rup­ti­on de ma­ni­fes­ta­ti­ons (en prin­ci­pe) ly­céen­nes, en tout cas plus jeu­nes, très bru­ta­les, com­portant beau­coup de feux de pou­bel­les et d’in­cen­dies de voi­tu­res, et des agres­si­ons cont­re les gen­dar­mes qui vont bi­en au-de­là de ba­nals af­fron­te­ments bi­la­té­raux.

De jeu­nes dé­so­eu­vrés ul­tra-vio­l­ents

Mais aus­si, et sur­tout, à Pa­ris mê­me. Car la ca­pi­ta­le con­cent­re plus que ja­mais les crain­tes des re­s­ponsa­bles du main­ti­en de l’ord­re. Mais aus­si de ces in­nom­bra­bles Français qui, tout en se sen­tant so­li­dai­res de la pro­testa­ti­on des „gi­lets jau­nes“cont­re l’ap­pau­vris­se­ment des clas­ses mo­y­ennes bas­ses et des re­traités, forte­ment ac­cen­tué de­pu­is l’élec­tion d’Em­ma­nu­el Ma­cron, n’ont ce­pen­dant au­cu­ne en­vie de voir leur vil­le à nou­veau sac­ca­gée par des hor­des de cas­seurs et de pil­lards.

Tout ce­la à moins de trois se­mai­nes de No­ël ... Sans par­ler, jus­te­ment, des com­mer­çants, qui comp­tai­ent sur cet­te pé­ri­ode pour se re­fai­re une san­té fi­nan­ciè­re après une an­née éco­no­mi­que bi­en plus mo­ro­se que ne l’avait an­non­cé l’exé­cu­tif.

Dans le camp d’en face, il y a, bi­en sûr, ces fa­meux cas­seurs. Des „vrais cas­seurs“dont, se­lon la meil­leu­re tra­di­ti­on po­li­ciè­re et ju­di­ci­ai­re, très peu ont été ar­rêtés et ju­gés, fût-ce en com­pa­ru­ti­on im­mé­dia­te.

De­vant ces tri­bu­naux bon­d­és pour la cir­con­stan­ce, on au­ra vu au con­trai­re beau­coup de „gi­lets jau­nes“de ba­se, par­fois éner­vés, par­fois mê­me re­g­ret­ta­ble­ment vi­ru­l­ents, mais en­fin éba­his d’avoir été in­ter­cep­tés par­mi les au­teurs de vé­ri­ta­bles att­ein­tes aux bi­ens et aux per­son­nes. „Que vou­lez-vous, ex­pli­quait iro­ni­que­ment un des avo­cats de ces mi­li­tants, eux ne sont pas des pro­fes­si­onnels, ils ne cou­rent pas as­sez vi­te de­vant les char­ges de CRS ...“Ex­pli­ca­ti­on qu’il se­rait trop fa­ci­le de gé­né­ra­li­ser, cer­tes, mais qui a son tris­te de­gré de vrai­sem­blan­ce.

Ces cas­seurs, qu’il est con­venu de qua­li­fier de „pro­fes­si­onnels“– ter­me évi­dem­ment un peu abu­sif: ce n’est pas en­co­re, Dieu mer­ci, une vé­ri­ta­ble pro­fes­si­on! – sont en tout cas des gens qui se sont gref­fés sur le mou­ve­ment des „gi­lets jau­nes“. Et aus­si, dé­sor­mais, sur ce­lui des ly­céens, pour les plus jeu­nes d’ent­re eux, et qui ont pour ob­jec­tif d’en dé­coud­re le plus vio­lem­ment pos­si­ble avec la po­li­ce et la gen­dar­me­rie.

Il est con­venu en Fran­ce de dire qu’ils se part­agent à peu près éga­le­ment ent­re l’ex­trê­me droi­te et l’ex­trê­me gau­che; sta­tis­ti­que­ment, on peut tout de mê­me pen­ser que dans un tel mi­lieu, pré­su­mé „ré­vo­lu­ti­on­nai­re“, la se­con­de fa­mil­le re­cru­te plu­tôt plus que la pre­miè­re. Mais c’est en­co­re leur prêter une pen­sée po­li­tique struc­tu­rée, fût-el­le ex­tré­mis­te: le plus vrai­sem­bla­ble est qu’il s’agit de jeu­nes dé­so­eu­vrés ul­tra-vio­l­ents, vi­vant des in­nom­bra­bles al­lo­ca­ti­ons pu­bli­ques, et aus­si – peut-êt­re mê­me sur­tout – de tra­fics pri­vés; out­re, bi­en sûr, les pro­du­its de leurs pil­la­ges; en tout cas, bi­en da­van­ta­ge, que d’un mé­tier.

Des mou­tons trans­for­més en loups

Res­te – et c’est bi­en le co­eur dou­lou­reux du dra­me po­li­tique et so­ci­al que tra­ver­se ac­tu­el­le­ment la Fran­ce – cet­te mas­se, nu­mé­ri­que­ment dif­fi­ci­le à éva­lu­er, d’au­then­ti­ques et sin­cè­res „gi­lets jau­nes“que l’évo­lu­ti­on du con­flit a fi­ni par rend­re en­ra­gés.

Mê­me s’il y a évi­dem­ment, dans ce que l’on en­t­end dire sur les bar­ra­ges et dans les cor­tè­ges des ma­ni­fes­t­ants, des exa­gé­ra­ti­ons, ou du moins des si­len­ces de­sti­nés à ac­croît­re à l’usa­ge des té­lé­spec­ta­teurs le pa­thé­tique de cer­tai­nes si­tua­ti­ons.

Tel­le mè­re de fa­mil­le cé­li­ba­ta­ire avec trois en­fants à char­ge, qui „n’ar­ri­ve plus à s’en sor­tir“avec 900 eu­ros par mois – et com­me on la com­prend! – omet­t­ra ain­si de men­ti­on­ner ce qu’el­le tou­che (heu­reu­se­ment non né­g­li­ge­able) au tit­re de dif­fé­ren­tes al­lo­ca­ti­ons. Tel pè­re „smi­card“ne pré­cise pas que sa fa­mil­le sur­vit aus­si grâce à son jar­din po­ta­ger, le­quel ne doit il est vrai sa fer­ti­lité qu’à son la­beur per­son­nel après ses hor­ai­res de tra­vail qui peu­vent par­fois ou­tre­pas­ser très lar­ge­ment le ma­xi­mum lé­gal.

Tel re­traité à la tou­te pe­ti­te pen­si­on ou­blie de dire que, pro­prié­taire de sa mai­son, il en loue une cham­bre. Soit. Mais dans un pays du ni­veau de ri­ch­es­se glo­ba­le de la Fran­ce, ces nu­an­ces res­tent mi­sé­ra­bles; et com­me on est lo­in, dé­sor­mais, de la sur­ta­xa­ti­on sur les car­bu­rants, étin­cel­le qui mit le feu aux poud­res, sa deu­xiè­me va­gue fût-el­le dé­sor­mais sus­pen­due pour un an ...

Cet­te mas­se de „gi­lets jau­nes“n’a pas été con­vain­cue, c’est vrai­ment un eu­phé­mis­me de pré­sen­ter les cho­ses ain­si, par les re­cu­la­des en zig­zag d’un pou­voir com­plè­te­ment dé­bous­so­lé. Et qui pa­raît dé­cou­vr­ir, ébahi, ce que tout le mon­de sauf lui sait de­pu­is long­temps: le fait qu’à côté de la Fran­ce aisée des pa­trons et cadres su­pé­ri­eurs dont il est l’éma­na­ti­on, et mê­me d’une Fran­ce des pe­tits fonc­tion­nai­res qui ne vit pas trop mal, il y a – en plein XXIe siè­cle, et au co­eur de l’Uni­on eu­ro­péen­ne – une vas­te Fran­ce pau­vre.

Sans dou­te pas mi­sé­ra­ble au sens que le mot peut avoir dans le tiers mon­de, bi­en sûr; mais ter­ri­ble­ment dé­fa­vo­ri­sée par rap­port à la clas­se di­ri­ge­an­te, et que la tris­tesse de son sort peut con­du­i­re à d’im­pré­vi­si­bles ex­tré­mités. Des gens qui, à l’ori­gi­ne, étai­ent tout sauf des cas­seurs, mais qu’un pou­voir aveug­le et sourd a pris le ris­que de trans­for­mer de mou­tons en loups.

Des gens qui, à l’ori­gi­ne, étai­ent tout sauf des cas­seurs, mais qu’un pou­voir aveug­le et sourd a pris le ris­que de trans­for­mer de mou­tons en loups

La Fran­ce, dans cet­te fin d’an­née 2018, sem­ble s’êt­re dé­pour­vue de sa bous­so­le mo­ra­le

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