Plus de ma­ni­fes­t­ants mais moins de vio­len­ces sa­me­di

FRAN­CE Le „grand dé­bat“vou­lu par Ma­cron s’ou­vre de­main dans l’im­pro­vi­sa­ti­on

Tageblatt (Luxembourg) - - Opinion - De not­re cor­re­spon­dant Ber­nard Bri­gou­leix, Paris

Sa­me­di le mou­ve­ment de pro­testa­ti­on des „gi­lets jau­nes“a ras­sem­blé plus de ma­ni­fes­t­ants que les der­niè­res se­mai­nes – le gou­ver­ne­ment en re­con­naît 92.000, au­tre­ment dit la cen­tai­ne de mil­liers a cer­tai­ne­ment été dé­pas­sée – et net­te­ment moins de cas­seurs. Il est vrai que, face à lui, quel­que 80.000 mem­bres des forces de l’ord­re avai­ent été dé­ployés, ap­puyés par des blin­dés et des hé­li­c­op­tè­res de sur­veil­lan­ce ... C’est dans ce con­tex­te que s’ou­vre de­main le „grand dé­bat“vou­lu par le pré­si­dent Em­ma­nu­el Ma­cron pour ten­ter de sor­tir de la cri­se. La dou­ble leçon de ce neu­viè­me sa­me­di de con­te­sta­ti­on so­cia­le – „l’ac­te IX“, com­me on ap­pel­le dé­sor­mais ces ren­dez-vous heb­do­ma­dai­res du grand mé­con­ten­te­ment po­pu­lai­re français, com­me s’il s’agis­sait d’une in­ter­minable piè­ce de théât­re – cet­te dou­ble leçon est clai­re. D’une part, le mou­ve­ment, mal­gré un évi­dent flé­chis­se­ment du sou­ti­en de l’opi­ni­on et les pro­no­stics des mé­di­as, n’est pas en vo­ie d’extinc­tion; tout au con­trai­re, il a su re­mo­bi­li­ser, mê­me s’il res­te lo­in des trois cent mil­le ma­ni­fes­t­ants du pre­mier jour.

D’aut­re part, il sem­ble en­fin par­ve­nir à li­mi­ter non seu­le­ment la pré­sence des cas­seurs dans les rangs de ses ma­ni­fes­ta­ti­ons – forte­ment ai­dé, cer­tes, par l’om­ni­pré­sence de po­li­ciers exas­pé­rés, dont l’action a déjà fait en­vi­ron 90 bles­sés gra­ves, cer­ta­ins ir­ré­mé­dia­ble­ment es­tro­piés – mais leur vi­ru­lence: la jour­née d’avant-hier ne s’est sol­dée „que“par des dé­préda­ti­ons mi­neu­res, en tout cas par rap­port à cer­tai­nes fois pré­cé­den­tes.

Se con­fir­me aus­si le fait que dé­ci­dé­ment, les „gi­lets jau­nes“ne sont pas les bi­en­ve­nus à Paris (et ré­ci­pro­que­ment, dans une cer­tai­ne me­su­re): le mou­ve­ment doit trop à la „Fran­ce pro­fon­de“rura­le ou se­mi-rura­le pour sé­du­i­re la po­pu­la­ti­on de la ca­pi­ta­le, de plus en plus bour­geoi­se au fur et à me­su­re que la flam­bée de l’im­mo­bi­lier chas­sait les clas­ses mo­des­tes vers la ban­lieue, voi­re plus lo­in en­co­re. Le mon­de rap­por­te cet­te ré­pli­que si­gni­fi­ca­ti­ve en­t­en­due place Saint-Ger­main-de­s­P­rés, qui res­te un des endroits les plus „bran­chés“de Paris, de la part d’une ma­ni­fes­t­an­te ar­bo­rant un gi­let jau­ne à une jeu­ne fem­me très chic qui l’apo­stro­phait: „Ton sac vaut plus que mon sa­lai­re!“Vrai ou faux, tout est dit ...

Chan­tal Jouan­no s’est ré­cu­sée

Cet­te con­jonc­tion – plus de ma­ni­fes­t­ants, moins de vio­lence – est-el­le de na­tu­re à fa­vo­ri­ser le suc­cès ou au moins le bon démar­ra­ge, du grand dé­bat na­tio­nal (mais or­ga­ni­sé lo­ca­le­ment) par le­quel Ma­cron es­pè­re cal­mer les es­prits et don­ner aux con­te­sta­ta­ires le sen­ti­ment qu’ils sont écou­tés, à dé­faut d’êt­re exau­cés?

Ce n’est vrai­ment pas ac­quis d’avan­ce. Car ra­re­ment con­sul­ta­ti­on po­li­tique et so­cia­le au­ra été lan­cée dans une tel­le im­pro­vi­sa­ti­on, sans règles du jeu clai­res et sans co­or­di­na­teur, puis­que cel­le qui avait été char­gée d’as­su­rer cet­te fonc­tion au de­meu­rant bi­en im­pré­cise, l’an­ci­en­ne mi­nist­re sar­ko­zis­te Chan­tal Jouan­no, s’est fi­na­le­ment ré­cu­sée.

El­le l’a fait dans des con­di­ti­ons sin­gu­liè­res, qui ont plu­tôt ac­cru le ma­lai­se que son re­trait pré­ten­dait au con­trai­re apai­ser. La ré­vé­la­ti­on de son sa­lai­re en est la cau­se. Il se trouve que l’ex-cham­pion­ne de ka­ra­té, après dif­fé­ren­tes fonc­tions of­fi­ci­el­les, a été nom­mée par Ma­cron (à la de­man­de de Ni­co­las Sar­ko­zy, di­ton) à la tête d’un de ces nom­breux or­ga­nis­mes pu­blics fan­tô­mes français, dont nul ne sait ex­ac­te­ment à quoi ils peu­vent bi­en ser­vir et dont le but prin­ci­pal sem­ble êt­re de four­nir une ré­mu­n­é­ra­ti­on, pu­bli­que bi­en sûr et très con­for­ta­ble, à des pro­té­gés du pou­voir. Il s’agit en l’oc­cur­rence de la „Com­mis­si­on na­tio­na­le du dé­bat pu­b­lic“, tâche dont on au­rait pu pen­ser qu’en dé­mo­cra­tie el­le était dé­vo­lue au Par­le­ment et à la tête de laquel­le l’an­ci­en­ne mi­nist­re per­çoit la co­quet­te som­me de 14.667 eu­ros men­su­els.

Sitôt ce chif­fre ré­vé­lé par la pres­se, les es­prits se sont en­flam­més, et non sans lu­ci­dité, l’in­téres­sée a pré­fé­ré re­non­cer à pré­si­der un dé­bat né de la ré­vol­te mas­si­ve des bas sa­lai­res ... Mais du coup, le pou­voir la som­me de dé­mis­si­onner, à dé­faut de pou­voir ju­ri­di­que­ment la li­mo­ger en rai­son de l’in­dé­pen­dance de son pos­te, que Jouan­no n’a au­cu­ne in­ten­ti­on de quit­ter, as­su­re-t-el­le. La di­vul­ga­ti­on de son sa­lai­re, sur­tout s’agis­sant d’une si­né­cu­re no­toire, a évi­dem­ment ter­ni son image, mais plus en­co­re cel­le du pré­si­dent qui l’y a nom­mée, et fait pe­ser une om­bre sup­p­lé­men­taire sur le „grand dé­bat“en ques­ti­on, dont les pré­pa­ra­tifs sem­blent plus ha­sar­deux que ja­mais à 24 heu­res de son ou­ver­tu­re of­fi­ci­el­le.

„Là, c’est la bou­let­te du roi!“

Au de­meu­rant, le gou­ver­ne­ment lui-mê­me est di­vi­sé sur l’op­por­tu­nité, l’ef­fi­ca­cité et les con­séquen­ces pos­si­bles de ce grand ren­dez­vous. Le pre­mier mi­nist­re Edouard Phil­ip­pe af­fi­che une con­fi­an­ce qu’il se­rait lo­in d’éprou­ver, se­lon la ru­meur. „Nous se­rons prêts, nous y cro­yons!“, as­surait-il mer­credi der­nier en sortant d’un sé­mi­nai­re gou­ver­ne­men­tal; mais cet­te opé­ra­ti­on ne lui sou­riait guè­re quand l’idée en a ger­mé à l’Ely­sée fin no­vem­bre, et il re­dou­te­rait que la dis­cus­sion par­te dans tous les sens, don­nant lieu à une su­ren­chè­re de pro­po­si­ti­ons aus­si dém­ago­gi­ques qu’ir­réa­lis­tes, au­x­quel­les le gou­ver­ne­ment ne pour­ra que répond­re par une li­ta­nie de „non“bi­en peu sus­cep­ti­ble de lui rend­re son lust­re.

Et M. Phil­ip­pe n’est pas le seul au sein de l’exé­cu­tif à se mon­trer scep­tique. Glo­ba­le­ment, les mi­nis­tres is­sus de la droi­te (dont luimê­me fait par­tie) re­dou­tent une re­mi­se en cau­se in­sti­tu­ti­on­nel­le de la Ve Ré­pu­bli­que. Quant à ceux qui, aux Fi­nan­ces, ti­en­nent les cor­dons de la bour­se, ils crai­gnent un flot de dé­pen­ses nou­vel­les. Gé­rald Dar­ma­nin, mi­nist­re des Comp­tes pu­blics, ap­pré­hen­de de de­voir re­ma­nier com­plè­te­ment, à l’is­sue du dé­bat, un bud­get 2019 que les dix mil­li­ards d’eu­ros con­cédés par Ma­cron aux „gi­lets jau­nes“ont déjà bi­en plom­bé. A l’Eco­no­mie et aux Fi­nan­ces, Bru­no Le Mai­re re­dou­te lui aus­si les con­séquen­ces de ce „grand dé­bat“pour la cré­di­bi­lité bud­gé­taire de la Fran­ce, dont il s’éver­tue ac­tu­el­le­ment à con­vain­cre la Com­mis­si­on de Bru­xel­les. Bref, côté gou­ver­ne­men­tal, on est lo­in de par­ta­ger l’al­lant af­fi­ché par l’Ely­sée sur le su­jet ...

L’aut­re gran­de in­con­nue étant na­tu­rel­le­ment la dis­po­ni­bi­lité mê­me des „gi­lets jau­nes“à se prêter à ce dé­bat, dont beau­coup par­mi eux esti­ment qu’il va da­van­ta­ge ser­vir à étouf­fer leurs re­ven­di­ca­ti­ons ou à les noy­er dans un flot de con­sidé­ra­ti­ons gé­né­ra­les in­o­pé­ran­tes qu’à les sa­tis­fai­re. De son côté, le pré­si­dent, dé­ci­dé­ment ja­mais en re­tard d’une gaf­fe, a sai­si l’oc­ca­si­on d’une re­mi­se à l’Ely­sée de la tra­di­ti­on­nel­le „ga­let­te des rois“par des re­pré­sen­tants des bou­lan­gers pa­ri­si­ens pour fai­re à nou­veau la leçon aux Français.

Et plus par­ti­cu­liè­re­ment, mê­me si les mots n’étai­ent pas pro­non­cés, aux „gi­lets jau­nes“: „ On n’a ri­en dans la vie s’il n’y a pas d’ef­forts; beau­coup trop de nos con­ci­toy­ens pen­sent qu’on peut tout ob­tenir sans que cet ef­fort soit ap­por­té“, a-t-il dé­cla­ré. Ce qui a évi­dem­ment réac­tivé aus­sitôt la colè­re des pro­testa­ta­ires, qui sont es­sen­ti­el­le­ment des sala­riés très ac­tifs, à dé­faut d’êt­re bi­en payés, ou des chô­meurs dé­se­s­pé­rant de re­trou­ver du tra­vail; et qui n’ont ja­mais bé­né­fi­cié des fa­ci­lités de vie et d’étu­des ayant en­tou­ré dès sa nais­sance le chef d’Etat ... Com­men­taire du dé­pu­té mé­len­cho­nis­te Al­exis Cor­biè­re à la té­lé­vi­si­on: „Il y a la ga­let­te des rois, mais là, c’est la bou­let­te du roi!“

Un ma­ni­fes­tant de­vant l’Arc de triom­phe à Paris évo­que la ré­vo­lu­ti­on de 1789

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