Le pé­ril amé­ri­cain

Monaco-Matin - - France/monde - de CLAUDE WEILL Jour­na­liste, écri­vain et chro­ni­queur TV edi­to@ni­ce­ma­tin.fr

« Les Etats-Unis ont tou­jours eu un sta­tut à part sur la scène in­ter­na­tio­nale. Ils en ont usé et abu­sé. »

Du G au som­met de l’Otan, le scé­na­rio est in­va­riable. Les chefs d’Etat af­fichent ce mé­lange de gra­vi­té et de dé­con­trac­tion qui sied aux grands du monde. Em­bras­sades, sou­rires de cir­cons­tance, cor­dia­li­té sur­jouée. Dé­barque un éner­gu­mène aux che­veux jaunes et à la car­rure d’an­cien cat­cheur. Lui ne sou­rit pas. Ja­mais. Ric­tus de bou­le­dogue, re­gard per­du au loin pour mar­quer le dé­dain que ces nains lui ins­pirent, il fraie son che­min à grands coups d’épaules et se plante au centre de la pho­to. On ne voit plus que lui, qui ne voit per­sonne. Deux jours du­rant, tout tour­ne­ra au­tour de lui, lui et lui. Il im­pose son agenda, tré­pigne, boude, me­nace. Il mé­prise les règles, pié­tine les conve­nances, hu­mi­lie ses al­liés (au­jourd’hui The­re­sa May, hier Mer­kel et Ma­cron). Et part sans se re­tour­ner en cla­mant qu’il a ga­gné – que ce soit vrai ou non. Pour lui, les faits ne comptent pas. De­puis un siècle, forts de leur lea­der­ship mi­li­taire et tech­no­lo­gique, de leur poids éco­no­mique et dé­mo­gra­phique, les Etats-Unis ont tou­jours eu un sta­tut à part – une sorte de carte pri­vi­lège – sur la scène in­ter­na­tio­nale. Le fa­meux ex­cep­tion­na­lisme amé­ri­cain. Ils en ont usé et abu­sé. Avec Trump, tout change. Ce n’est plus le pri­mat de l’Amé­rique qui est en cause (sou­vent contes­té, voyez de Gaulle, et pour­tant to­lé­ré, voire sou­hai­té, quand il fai­sait pièce à la puis­sance so­vié­tique), c’est le pé­ril amé­ri­cain. La me­nace que fait pe­ser sur l’ordre (ou le désordre) du monde un pré­sident hors cadre. Car au fond, tous ses pré­dé­ces­seurs, pour le meilleur et par­fois le pire, avaient plus ou moins ad­mis que la puis­sance de l’Amé­rique lui confé­rait des de­voirs en­vers la pla­nète. Lui pas. Son Ame­ri­ca first est un Ame­ri­ca alone. L’égoïsme na­tio­nal, son unique bous­sole. Uni­la­té­ra­liste (et non iso­la­tion­niste comme on l’a par­fois dit), c’est-à-dire ad­ver­saire dé­cla­ré du mul­ti­la­té­ra­lisme, il ne s’em­ploie pas seule­ment à faire pré­va­loir les in­té­rêts amé­ri­cains mais à sa­bo­ter tout ce qui peut res­sem­bler à l’es­quisse d’une gou­ver­nance mon­diale. Pour l’heure, per­sonne n’a réus­si à le contrer. « La rai­son du plus fort » fait loi. C’est sur les ef­fets à moyen et long terme que les ex­perts s’in­ter­rogent. Pour les uns, le mo­ment Trump n’est qu’un mau­vais mo­ment à pas­ser. Une aber­ra­tion his­to­rique, fruit d’une er­reur du peuple amé­ri­cain. En ,  au plus tard, il re­tour­ne­ra à son bu­si­ness et à ses shows télé, et les af­faires du monde re­pren­dront leur cours lent et obs­ti­né vers un ave­nir com­mun. Pour les autres, Trump n’est pas une ano­ma­lie mais un symp­tôme. Un mar­queur. Son élec­tion, va­riante US de la vague na­tio­nal-po­pu­liste qui ba­laie toute la pla­nète (Eu­rope, Rus­sie, Chine, Inde…), signe l’im­puis­sance des ins­ti­tu­tions in­ter­na­tio­nales à at­teindre les ob­jec­tifs qu’elles s’étaient don­nés. Fin d’une époque. Le XXIe siècle ne se­ra pas ce­lui de la coo­pé­ra­tion et des uto­pies uni­ver­sa­listes. Ce se­ra ce­lui des na­tio­na­lismes et du cha­cun pour soi. Deux écoles. Qui a rai­son ? On per­met­tra au chro­ni­queur de ne pas tran­cher. L’ave­nir n’est ja­mais écrit.

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