Monaco-Matin

« Je n’ai pas seulement perdu ma fille, mais aussi mon amie »

Viktoria Savchenko, Russe de 21 ans, a été tuée lors du 14 Juillet alors qu’elle se trouvait en vacances à Nice. Ses parents ont longuement témoigné hier à la barre de la cour d’assises spéciale de Paris.

- GRÉGORY LECLERC gleclerc@nicematin.fr

N « epas oublier d’acheter un beau cadeau pour les parents pour leur anniversai­re de mariage, le 3 août. »Ce mot, le dernier de son journal intime, Viktoria Savchenko, 21 ans, l’avait laissé avant de partir en voyage dix jours à Nice, en juillet 2016. Son père l’a lu hier devant la cour d’assises spéciale de Paris. Sur son compte Instagram, la jeune Russe avait aussi posté cette citation du roman de Romain Gary, La vie devant soi : « Nice, c’est une oasis au bord de la mer, avec des forêts de mimosas et des palmiers et il y a des princes russes et anglais qui se battent avec des fleurs [...] Un jour, j’irai à Nice, moi aussi, quand je serai jeune. »

Ils ont parlé d’amour

La jeunesse de Viktoria, qui étudiait à l’université des finances de Moscou, a été fauchée en plein vol. Elle est morte à 21 ans sous les roues d’un camion conduit par un terroriste, sur la promenade des Anglais.

Hier, devant le tribunal, sa maman, Olga, et son papa, Aleksander, sont venus longuement parler d’amour. De leur amour. De leur Vie, avec un « V » majuscule. Ce soir-là, Viktoria était avec une amie, Paulina. C’est cette dernière qui donnera l’alerte.

Blessée aux jambes dans l’attaque, elle voyait Viktoria couchée un peu plus loin, au milieu de l’amoncellem­ent de blessés, de cadavres, laissé par l’engin de mort. « J’ai demandé à Paulina où était Vika [diminutif de Viktoria, Ndlr], je lui ai demandé de s’approcher, mais elle ne pouvait pas bouger. »

Olga, 50 ans, s’exprime en russe d’une voix calme, parfois entremêlée de sanglots. Une traductric­e l’accompagne. La maman est de noir vêtue, comme le vernis de ses ongles qu’on voit s’agiter nerveuseme­nt sur les feuilles qu’elle a préparées sur le pupitre.

Leur monde s’écroule

« Cela a été la plus grande erreur de notre vie quand nous lui avons donné notre accord pour qu’elle aille à Nice », a regretté son papa. Vika, « la voyageuse », comme elle aimait bien qu’on la définisse, avait déjà parcouru 29 pays. Ses parents ont pris le premier avion pour Nice au matin du 15 juillet. Ils ont couru les hôpitaux et les faux espoirs. Dans la chambre d’hôtel de la jeune fille, son pyjama trônait encore sur l’oreiller, aux côtés du chargeur de son iPhone et d’un livre. « C’est certain, elle voulait revenir et lire avant de s’endormir. » 17 juillet, 14 h 39. Olga livre des horaires avec une clinique précision. « Nous avons été appelés par la cellule de crise, rue Gubernatis. Les policiers avaient des dossiers jaunes à la main. On nous a annoncé que Vika était morte. Les preuves étaient l’ADN et une tache de naissance sur la main. » Leur monde s’écroule. Entre leurs mains, le sachet avec les bijoux de leur fille qu’on vient de leur remettre. Il contient aussi sa montre, une bague avec un petit papillon, une petite croix et un bracelet Pandora. « Je n’ai pas seulement perdu ma fille, mais aussi mon amie », résume son père, dévasté. Sur les écrans du tribunal défilent de nombreuses photos de la jeune femme. Ici avec un chat dans une voiture, là se suspendant, joyeuse, à des chaînes dans un parc. Sur une autre, elle apparaît place Masséna, espiègle, souriante, quelques heures avant de mourir. Les parents, eux, gardent en tête le visage de leur fille à la morgue.

« On dit que le temps guérit. Ce n’est pas vrai »

Olga s’étrangle un instant dans ses larmes : « Quelle a été sa dernière pensée ? A-t-elle pensé : “Je suis en train de mourir ?” A-t-elle pensé : “Mamouchka, sauve-moi ?” » Le couple rapatriera sa fille à Moscou. « On dit que le temps guérit. Ce n’est pas vrai. Cela fait six ans. Nous n’y croyons pas », murmure Olga. À côté du journal intime de Viktoria, dans sa chambre moscovite où rien n’a bougé depuis, trône un magazine de 2016. Dans l’armoire, ses vêtements bien lavés, repassés, ses chaussures, ses manteaux en fourrure, ses sacs. « Tout cela l’attend », explique sa maman. Olga et Aleksander ont perdu leur seule fille. « On nous demande souvent comment nous allons. En fait, il n’y a pas de vie. Nous avons une existence biologique, nous allons au travail, nous partons en voyage. Mais pour quoi faire ? Quel est le sens ? » Olga et Aleksander n’ont plus jamais fêté un anniversai­re.

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(Photo DR) Viktoria Savchenko avait 21 ans.

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