Né sous une bonne étoile

L'Officiel Maroc - - L’OFFICIEL FEUILLETON - Par em­ma­nuelle bosc

Dans ce cin­quième épi­sode de notre sé­rie con­sa­crée au 70e an­ni­ver­saire de la mai­son Dior, place à la ma­gie : celle dont Ch­ris­tian Dior, su­per­sti­tieux au­tant que vi­sion­naire, ai­mait à s’en­tou­rer.

En ar­ri­vant au dé­fi­lé Dior prin­temps-été 2018, en oc­tobre der­nier, les in­vi­tés, avant d’en­trer sous le cha­pi­teau dres­sé dans les jar­dins du mu­sée Ro­din, de­vaient pas­ser de­vant un grand mur de chan­tier, bloc de bé­ton hé­ris­sé de fers rouillés, sur le­quel étaient gra­vés ces mots : “Si la vie est un jeu de cartes, nous sommes nés sans connaître les règles et nous de­vons pour­tant jouer notre main. À tra­vers les époques, les gens ont eu plai­sir à jouer au ta­rot. Les poètes, les phi­lo­sophes, les ar­tistes et les al­chi­mistes ont consa­cré leur vie à es­sayer de com­prendre le sens des cartes.” Une citation de Ni­ki de Saint Phalle, qui fut la muse et l’amie de la mai­son Dior, à l’époque de Marc Bo­han (de 1960 à 1989), et dont l’al­lure au­tant que l’es­prit in­fuse la col­lec­tion de l’été pro­chain. Sur le podium ce jour-là, cer­taines de ses oeuvres, comme celles du jar­din des Ta­rots qu’elle in­ven­ta en Tos­cane, dé­fi­lèrent sous forme de bro­de­ries, de tis­sages et d’im­pri­més sur des ju­pons de tulle ou de jean, des shorts en cuir, des bras­sières… Une par­ti­tion qui fait écho aux très dé­li­cates robes de prin­cesse bro­dées d’ar­canes “Le Pen­du”, “Le Diable” ou “Le So­leil” de la toute pre­mière col­lec­tion Dior si­gnée Ma­ria Gra­zia Chiu­ri, un an plus tôt. Ain­si qu’aux sil­houettes ins­pi­rées par la vi­sion, pop et fé­mi­niste cette fois-ci, du jeu de ta­rot Mo­ther­peace créé dans les an­nées 1970 par Vi­cki Noble et Ka­ren Vo­gel. Un néo-sym­bo­lisme su­per­sti­tieux, dont la lec­ture su­per-sty­lée fut ré­vé­lée au prin­temps der­nier à l’oc­ca­sion du dé­fi­lé croi­sière 2017 de la mai­son, en plein dé­sert ca­li­for­nien, et qui fait ces jours-ci son en­trée en bou­tiques. Une col­lec­tion qui a droit au grand jeu, avec l’ou­ver­ture de pop-up stores consa­crés, où les ar­canes forment le dé­cor, avec ta­bleaux et sus­pen­sions “Roue de for­tune”, “La Grande Prê­tresse”…

“La de­vi­ne­resse de Gran­ville”

Éso­té­rique, le nou­veau chic ? Re­mis au centre du jeu mo­derne de la mode par Ma­ria Gra­zia Chiu­ri, l’art di­vi­na­toire est au coeur de l’his­toire de Dior. Ins­crit dans son âme de­puis les ori­gines, comme sur les lignes de la main. La citation de Ni­ki de Saint Phalle ren­voie, d’une cer­taine fa­çon, aux deux pre­mières phrases de Ch­ris­tian Dior et moi, l’au­to­bio­gra­phie du cou­tu­rier fon­da­teur écrite en 1956, un an avant sa mort.

“Je se­rais bien in­grat, sur­tout bien in­exact, si je n’ins­cri­vais en ca­pi­tales le mot ‘ha­sard’ au dé­but de mon aven­ture. Celle-ci ayant été heu­reuse dans sa conclu­sion m’amène, par de­voir de re­con­nais­sance, à pro­cla­mer ma fi­dé­li­té aux di­seuses de ‘bonne aven­ture’.” Et Ch­ris­tian Dior, cou­tu­rier le plus cour­ti­sé de la pla­nète, de com­men­cer le ré­cit de sa vie par sa ren­contre avec celle qu’il sur­nomme “la de­vi­ne­resse de Gran­ville”.

Flash-back. Ch­ris­tian Dior, 14 ans, est un jeune Nor­mand dé­gui­sé en gi­tan lors d’une ker­messe or­ga­ni­sée pour les an­ciens sol­dats, à Gran­ville, en 1919. Une chi­ro­man­cienne lui tire les cartes. “Vous vous trou­ve­rez sans ar­gent, mais les femmes vous sont bé­né­fiques et c’est par elles que vous réus­si­rez. Vous en ti­re­rez de gros pro­fits et vous se­rez obli­gé de faire de

nom­breuses tra­ver­sées”, pré­di­telle. In­dé­chif­frable au pre­mier abord, la pro­phé­tie au­gure des nom­breux voyages ou­treAt­lan­tique du roi fran­çais du New Look et lie, à ja­mais, l’exis­tence du cou­tu­rier aux pré­mo­ni­tions de ses voyantes. Par­mi elles, la plus ci­tée dans les bio­gra­phies consa­crées au maître, Mme De­la­haye, bien connue des sa­lons de l’ave­nue Mon­taigne, où pe­tites mains et autres pre­mières d’ate­lier la sur­nom­maient Dame As­tro­lo­gie. Pas une dé­ci­sion clef qui n’ait été va­li­dée sans la consul­ter. À com­men­cer par la fon­da­tion même de la mai­son, au len­de­main de la guerre. “On au­rait tort de sou­rire du rôle des voyantes à ce mo­ment décisif dans l’his­toire de la mode fran­çaise”, sou­ligne Ma­rie-France Poch­na dans son Ch­ris­tian Dior (éd. Flam­ma­rion, 1994). “Ce sont elles qui au­ront rai­son des hé­si­ta­tions de cet homme-en­fant en l’ad­ju­rant de conclure ra­pi­de­ment l’af­faire de sa vie.” Le cou­tu­rier lui-même ra­conte cet épi­sode dans son jour­nal in­time : “C’est alors que j’al­lai voir Mme D., qui m’avait obs­ti­né­ment pré­dit le re­tour de dé­por­ta­tion de ma soeur. Ac­cep­tez, m’or­don­na-t-elle, ac­cep­tez ! Vous de­vez créer la mai­son Ch­ris­tian Dior ! Quelles que soient les condi­tions de dé­part, tout ce que l’on pour­ra vous of­frir plus tard ne se com­pare pas à la chance d’au­jourd’hui.”

Un cha­pe­let mi­ra­cu­leux

Si les ar­canes du ta­rot ont contri­bué à bâ­tir l’em­pire de l’ave­nue Mon­taigne, elles y ont été ai­dées par d’autres signes ma­giques. Et no­tam­ment par la grâce d’une étoile à cinq branches en mé­tal, trou­vée par Ch­ris­tian Dior sur le trot­toir, au coin de la rue Saint-Ho­no­ré et de la rue Saint-Flo­ren­tin, dans le Ier ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien, un soir d’avril 1946. À cette époque, il hé­site à créer une mai­son à son nom. Lorsque le ha­sard lui fait croi­ser, trois fois de suite, à cet angle de rue, un ami qui sou­haite lui pré­sen­ter Mar­cel Bous­sac – fu­tur in­ves­tis­seur de sa marque – et que, lors de cette troi­sième ren­contre, son re­gard se pose sur cette fa­meuse étoile, sa dé­ci­sion est prise : il fon­de­ra Ch­ris­tian Dior. Son pre­mier dé­fi­lé, le 12 fé­vrier 1947, est un suc­cès im­mense, à l’im­pact pla­né­taire. Né sous un bon astre, as­su­ré­ment…

Le porte-bon­heur étoi­lé, dès lors, ou plu­tôt sa re­pro­duc­tion en or, re­join­dra le bra­ce­let de gri­gris du maître, por­té au poi­gnet ou en­fon­cé dans sa poche et qui l’ac­com­pagne à chaque ins­tant, tel un cha­pe­let mi­ra­cu­leux. Y sont réunis, en un in­ven­taire à la Pré­vert ver­sion Dior, un bout de bois – qu’il touche sans dis­con­ti­nuer lors des dé­fi­lés –, un trèfle à quatre feuilles, un brin de mu­guet, une pièce d’or gra­vée, deux coeurs… De pré­cieuses amu­lettes de­ve­nues, avec le temps, de puis­sants sym­boles de la mai­son. Et qui, sept dé­cen­nies après avoir com­men­cé à jouer de leurs ver­tus ma­giques, continuent d’en­chan­ter l’uni­vers Dior, de la joaille­rie à la haute cou­ture en pas­sant par la beau­té, les ac­ces­soires et le prêt-à-por­ter. Une carte du tendre à ac­cents sur­na­tu­rels à la­quelle il faut ajou­ter la rose des vents – autre étoile pri­sée par Ch­ris­tian Dior, en sou­ve­nir de la mai­son de son en­fance, la vil­la Les Rhumbs, dont le nom dé­signe cette fi­gure géo­mé­trique à trente-deux di­vi­sions uti­li­sée par les ma­rins – et une touche de rouge, qu’il ap­pe­lait sa “cou­leur bé­né­fique”. Trou­blant de voir com­bien le cou­tu­rier vi­sion­naire, ce­lui dont chaque ligne va­lait oracle pla­né­taire en ma­tière de mode, était sen­sible aux pré­dic­tions sur­na­tu­relles. Fas­ci­nant, sur­tout, de voir com­bien, en ac­co­lant une touche de su­per­sti­tion au monde du luxe, le créa­teur ico­nique en a, à ja­mais, éta­bli les si­mi­li­tudes : un monde pa­ral­lèle, ac­ces­sible aux ini­tiés, fait de rêves et de ma­gie…

pop-up stores : 44, av. mon­taigne, pa­ris 8e, et 386, rue saint-ho­no­ré, pa­ris 1er (ou­ver­ture le 8 dé­cembre).

Ch­ris­tian Dior et Mme De­la­haye dans les an­nées 1950, lors d’une fête de la Sainte- Ca­the­rine dans les ateliers de la mai­son Dior.

Le jeu de ta­rot “Mo­ther­peace” de Ka­ren Vo­gel et Vi­cki Noble.

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