Le Théâtre du So­leil à Beau­lieu

La troupe lé­gen­daire joue­ra un mois à Lau­sanne. Un évé­ne­ment

24 Heures - - Samedi - Na­ta­cha Ros­sel

L’évé­ne­ment est à la me­sure de la re­nom­mée du Théâtre du So­leil. Étin­ce­lant, flam­boyant. Ariane Mnou­ch­kine, fi­gure to­té­mique du théâtre contem­po­rain, et sa com­pa­gnie lé­gen­daire en­sor­cel­le­ront Lau­sanne du 24 oc­tobre au 18 no­vembre avec «Une chambre en Inde». Cou­ron­née de deux Mo­lières, cette créa­tion col­lec­tive épous­tou­flante est née du trau­ma­tisme dé­cou­lant des at­ten­tats pa­ri­siens de no­vembre 2015. «Ces évé­ne­ments ont pro­vo­qué ce spec­tacle. Ils nous ont in­ter­ro­gés sur notre uti­li­té. À quoi sert le théâtre, la culture, la poé­sie?» nous souf­flait la gar­dienne du So­leil en mai der­nier, à l’is­sue de la der­nière re­pré­sen­ta­tion à La Car­tou­che­rie, antre de la troupe de­puis 1970, au coeur du bois de Vin­cennes.

Sur l’im­mense scène éri­gée spé­cia­le­ment dans la halle 7 du Pa­lais de Beau­lieu, pas moins de trente-deux in­ter­prètes, de treize na­tio­na­li­tés dif­fé­rentes, nar­re­ront cette his­toire ka­léi­do­sco­pique, ser­tie de rêves, de vi­si­ta­tions et d’in­ter­mèdes de Te

ruk­kut­tu, forme an­ces­trale de théâtre in­dien. Éta­lées sur un mois, les vingt et une re­pré­sen­ta­tions re­ce­vront 600 spec­ta­teurs chaque soir. Dé­pê­chez-vous, les places s’ar­rachent!

Ce vieux rêve d’ac­cueillir le So­leil à Lau­sanne, Omar Por­ras l’au­ra fi­na­le­ment réa­li­sé. Le ca­pi­taine du TKM a em­bar­qué sept théâtres ro­mands et les pou­voirs pu­blics dans cette folle aven­ture à 2 mil­lions de bud­get. À 50 francs la place (25 fr. pour les en­fants et les étu­diants), le ta­rif bas des billets re­flète l’es­prit du Théâtre du So­leil: fé­dé­ra­teur. Jus­te­ment. Com­ment trans­po­ser cet es­prit si par­ti­cu­lier loin de La Car­tou­che­rie? Les condi­tions de re­pré­sen­ta­tion se­ront re­pro­duites à l’iden­tique, nous as­sure-t-on. La co­mé­dienne ira­nienne Sha­ghayegh Be­he­sh­ti nous confiait en mai que les tour­nées nour­rissent cette com­mu­nion: «Des liens se tissent entre nous en voyage. Ce­la rem­plit notre ca­ta­logue de sou­ve­nirs com­muns.»

Comme chaque soir de spec­tacle, Ariane Mnou­ch­kine ouvre la grande porte à deux bat­tants de La Car­tou­che­rie, antre flam­boyant du Théâtre du So­leil ni­ché dans le bois de Vin­cennes. Ce di­manche 20 mai re­vêt des cou­leurs par­ti­cu­lières pour la troupe. Ce soir, ils donnent l’ul­time re­pré­sen­ta­tion in si­tu d’«Une chambre en Inde», créa­tion col­lec­tive nim­bée d’exo­tisme, d’his­toires an­ces­trales, de rêves. Han­tée, aus­si, par la bru­ta­li­té des Hommes.

Trois heures trente de fable laissent les spec­ta­teurs en fu­sion, en larmes pour cer­tains. Tous ap­plau­dissent, de­bout. La ma­gie du So­leil a opé­ré une fois en­core. Vite, on at­trape la prê­tresse des lieux, qui nous ac­corde quelques mi­nutes d’en­tre­tien avant que le foyer ne se mue en lieu de fête. La pièce ne se­ra plus jouée avant de ve­nir en­sor­ce­ler le Pa­lais de Beau­lieu, à Lau­sanne, du 24 oc­tobre au 18 no­vembre. Le spec­tacle ra­conte le trau­ma­tisme qu’ont été les at­ten­tats de no­vembre 2015 à Pa­ris, pour nous comme pour tout le monde. À ce mo­ment-là, nous de­vions nous rendre en Inde parce que je vou­lais que l’on tra­vaille sur le Te­ruk­kut­tu ( lire en­ca­dré). Après les évé­ne­ments, j’ai tout re­mis en ques­tion. J’ai pen­sé: «Qu’est-ce qu’on va faire là-bas?» Heu­reu­se­ment, je n’ai par­lé de ce doute à per­sonne. Donc nous sommes par­tis. De là-bas, avec un peu de dis­tance, le trau­ma­tisme est de­ve­nu la ma­tière du spec­tacle.

Un spec­tacle co­mique, mal­gré le thème très grave…

Hé­lène Cixous ( ndlr: écri­vain et dra­ma­turge qui a pris part à l’écri­ture à de nom­breux spec­tacles du Théâtre du So­leil) a dit d’em­blée que nous de­vions ima­gi­ner quelque chose de co­mique. Ce point de dé­part s’est tout de suite im­po­sé. Puis on s’est beau­coup in­ter­ro­gé, on s’est de­man­dé: «Est-ce qu’on peut rire dans un mo­ment comme ce­lui-là?» On a dé­ci­dé que oui. Et on a com­men­cé à tra­vailler. Beau­coup de nos séances n’ont rien don­né. Puis Hé­lène Cinque, qui joue le rôle de Cor­né­lia, a pro­po­sé une im­pro­vi­sa­tion sur les co­liques, que l’on a gar­dée dans le spec­tacle. La co­lique a don­né le la. Ce­la a don­né nais­sance à quelque chose de très mo­lié­resque, de po­pu­laire. On dit «chier dans son froc», c’est une très belle mé­ta­phore de la peur! À mon sens, un spec­tacle ne ré­sout rien. Il ap­pro­fon­dit un su­jet, une in­ter­ro­ga­tion, mais ne pré­tend pas don­ner de ré­ponse. J’es­père qu’«Une chambre en Inde» ne donne pas cette im­pres­sion car alors il se­rait pré­ten­tieux. La pièce existe. Elle a un ef­fet émo­tion­nel sur le pu­blic. Après, les gens l’avalent, ou pas, le mangent, ou pas. Les spec­ta­teurs sen­ti­ront qu’il pro­voque quelque chose de bon en eux, ou pas.

Quelle est la ge­nèse de la pièce «Une chambre en Inde»?

Pour vous le théâtre peut-il conju­rer la peur?

Est-il ca­thar­tique?

Oui, je pense. On n’a ab­so­lu­ment pas pen­sé à ce­la en le conce­vant. Mais je pense que le vrai beau théâtre a une ver­tu ca­thar­tique.

Quel a été l’ap­port du Te­ruk­kut­tu dans la créa­tion de la pièce?

Le Te­ruk­kut­tu m’a ap­pris ce­ci: «Dou­tez si vous vou­lez, moi je ne doute pas. Le théâtre, il suf­fit de l’ap­prendre et de le ser­vir.» Tout sim­ple­ment.

Vous êtes la gar­dienne du Théâtre du So­leil de­puis plus de 54 ans. Com­ment main­te­nez-vous cette flamme?

Il y a quelque chose qui brûle vrai­ment, ici, à La Car­tou­che­rie. Quand je com­men­ce­rai à pâ­lir, ce­la de­vien­dra peut-être tel­le­ment in­sup­por­table qu’on ar­rê­te­ra. Mais je pense qu’il y a eu beau­coup de conver­gences dans la lon­gé­vi­té du Théâtre du So­leil. Nous avons eu de la veine, in­dé­nia­ble­ment, et nous avons cô­toyé des gens mer­veilleux.

De la veine?

Oui, nous de­vons beau­coup à la France. Nous sommes le fruit de la dé­cen­tra­li­sa­tion et nous jouis­sons de la po­li­tique cultu­relle. La France est à la fois cri­ti­quable et ex­tra­or­di­naire. Le Théâtre du So­leil existe parce qu’il se trouve en France. Il y a eu beau­coup de bien­veillance à notre égard. En re­vanche, la si­tua­tion est plus ar­due pour nos jeunes suc­ces­seurs. Nous de­vons nous battre pour qu’ils aient la même li­ber­té. Au­jourd’hui on les en­cage trop vite, on ne leur donne pas l’es­sen­tiel: le temps et la li­ber­té.

Com­ment en­tre­voyez-vous l’ave­nir du Théâtre du So­leil?

Je sou­haite qu’il évo­lue, qu’il de­vienne ce qu’il se­ra sans moi. Quelques per­sonnes tiennent dé­jà le gou­ver­nail, comme Charles-Hen­ri ( ndlr: Bra­dier, as­sis­tant d’Ariane Mnou­ch­kine et co­di­rec­teur de la troupe). Pour la di­rec­tion ar­tis­tique, on ver­ra. Ça va chan­ger, oui. Mais le Théâtre du So­leil peut se trans­for­mer en mieux, si son évo­lu­tion est juste.

MI­CHELE LAURENT

La pièce nous em­mène dans un monde fan­tas­ma­go­rique.

MMIICCHHEELLEE LLAAUURREENNTT

Dans sa cham­brre,, en IInde,, Corr­nél­liia(( Hél­lène Ciinque,, en bas à dr­roiitte)) vii­vr­ra ttouttes sorrttes d’’hiist­toiirres,, d’’ap­par­riit­tiions ett de rrêves.. Dontt des scènes col­lor­rées ett mu­sii­calles de Ter­ruk­kuttt­tu (( en hautt))..

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