L’Afrique, terre de ri­chesses

24 Heures - - Opinions - Fran­çois Bar­ras

Bonne nou­velle: l’Afrique va en­fin «en­trer dans l’His­toire»! En­core mieux: elle pour­rait en de­ve­nir la lo­co­mo­tive.

Et c’est la France qui va mettre sur les rails ce conti­nent dont le pré­sident Sar­ko­zy ti­rait si bruyam­ment les oreilles à l’époque, le qua­li­fiant de gar­ne­ment in­ca­pable de sai­sir les op­por­tu­ni­tés éman­ci­pa­trices d’un riant néo­li­bé­ra­lisme mon­dia­li­sé. C’est en tout cas le pa­ri d’Uni­ver­sal Mu­sic, dont le pa­tron du bu­reau fran­çais a été char­gé de créer la nou­velle fi­liale stric­te­ment afri­caine du la­bel. Les créa­tifs de la boîte ont phos­pho­ré à pleins tubes pour ac­cou­cher d’un nom au­da­cieux, Uni­ver­sal Mu­sic Afri­ca, et d’un jo­li lo­go cal­qué sur l’ori­gi­nal, sauf que le conti­nent noir se sub­sti­tue au bloc amé­ri­cain, bien joué.

Que vaut donc à l’Afrique la sou­daine at­ten­tion ca­jo­leuse du pre­mier la­bel mon­dial? La dé­cou­verte in­opi­née par ses cadres di­ri­geants de toutes ses ri­chesses mu­si­cales? Que nen­ni. Une grille de cal­cul vaut tou­jours mieux qu’une grille d’ac­cords pour dé­ci­der des in­ves­tis­se­ments et des «stra­té­gies ar­tis­tiques» des grands groupes de mé­dia, tou­jours en re­tard d’une mode mais ja­mais d’un coup mar­ke­ting de­puis qu’El­vis Pres­ley fut ra­che­té à la pe­tite mai­son Sun Re­cords par le gros RCA, en 1955. Contre 35 000 $, la ma­jor s’at­tri­buait à grand ren­fort de pu­bli­ci­té les lau­riers du rock’n’roll. Dans le cas d’Uni­ver­sal Afri­ca, le pa­ri est en­core moins ris­qué car stric­te­ment tech­no­lo­gique et qua­si ma­thé­ma­tique. De­puis que les la­bels se sont as­so­ciés aux four­nis­seurs té­lé­pho­niques, les zones d’ex­pan­sion des opé­ra­teurs consti­tuent au­tant de nou­veaux mar­chés pour le di­ver­tis­se­ment cultu­rel. Fi­nie, l’Afrique tel­le­ment «hors de l’His­toire» qu’elle n’était même pas fi­chue de ren­ta­bi­li­ser cor­rec­te­ment un disque! Ter­mi­née, la niche de la «world mu­sic». Ob­so­lète, les ran­gées de cas­settes pi­rates (au­jourd’hui des clés USB) qui com­po­saient 98% du bu­si­ness. Les smart­phones se­ront bien­tôt ac­tifs dans les coins les plus re­cu­lés, et cha­cun du 1,3 mil­liard d’ha­bi­tants pour­ra ache­ter des pro­duits Uni­ver­sal en même temps qu’un abon­ne­ment té­lé­pho­nique. Un rêve de ven­deur! D’ailleurs, «d’ici à dix ans, le mar­ché afri­cain de la mu­sique de­vien­dra plus grand que le mar­ché eu­ro­péen». Et c’est le PDG d’Uni­ver­sal monde qui l’af­firme, donc pas la moi­tié d’un im­bé­cile.

Mais avant que les 54 pays du conti­nent ne chantent toute leur in­dé­pen­dance cultu­relle sous la pa­ra­doxale égide d’Uni­ver­sal Mu­sic, mieux vaut leur in­di­quer la marche à suivre. Par­mi les quatre groupes dé­jà si­gnés, le duo to­go­lais Too­fan a été ain­si prié d’en­re­gis­trer une chan­son avec la chan­teuse fran­çaise Louane, «La vie là-bas». Qui, grâce à Uni­ver­sal, res­sem­ble­ra tou­jours un peu plus à la vie ici.

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