Le mas­sacre an­non­cé des vieux cha­lets

24 Heures - - Opinions - Mar­tin Killias Pré­sident de Pa­tri­moine suisse

La Suisse était de tout temps ad­mi­rée pour la beau­té de ses pay­sages. Certes, il y a par­tout des pay­sages et sites d’une beau­té ex­cep­tion­nelle, mais rares sont les pays avec une di­ver­si­té com­pa­rable sur un es­pace si li­mi­té. Comme toute per­sonne ayant en­core des sou­ve­nirs des an­nées 50-60 sau­rait l’at­tes­ter, le rythme de la conver­sion des pay­sages au­tre­fois verts en zones pé­ri­ur­baines a por­té at­teinte à bien des tré­sors.

À par­tir de 1972, la pre­mière loi sur la pro­tec­tion des eaux et, quelques an­nées plus tard, la pre­mière loi sur l’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire (LAT) étaient cen­sées frei­ner ce bé­ton­nage ir­ré­sis­tible des es­paces verts.

Ce chan­ge­ment de sys­tème, com­bi­né à la ré­duc­tion des zones construc­tibles, a dé­pla­cé les ac­ti­vi­tés des en­tre­prises im­mo­bi­lières vers les centres ur­bains et les vil­lages – où se trouvent concen­trés de­puis tou­jours les bâ­ti­ments his­to­riques dignes de pro­tec­tion. Mal­gré les bonnes in­ten­tions, les cons­truc­tions – sou­vent de très mau­vaise qua­li­té – en de­hors des zones à bâ­tir ont conti­nué à por­ter at­teinte à la qua­li­té des pay­sages.

Comme l’avait ja­dis ob­ser­vé le conseiller fé­dé­ral ra­di­cal Rolf Frie­drich, la crise du tou­risme est due entre autres à la perte de beau­té de beau­coup de sta­tions de mon­tagne. Le peuple s’est ré­vol­té à plu­sieurs re­prises, en vo­tant les ré­vi­sions suc­ces­sives de la LAT ou en­core l’ini­tia­tive We­ber contre les ha­bi­ta­tions se­con­daires.

Mal­gré leurs échecs suc­ces­sifs dans les urnes, les mi­lieux im­mo­bi­liers n’ont ces­sé d’aug­men­ter leur pres­sion pour as­sou­plir les règles pro­té­geant les es­paces verts. Le der­nier coup de théâtre vient du dé­par­te­ment de Do­ris Leu­thard, qui pro­pose une so­lu­tion meur­trière pour le pa­tri­moine his­to­rique en de­hors des zones à bâ­tir.

L’oeuf de Co­lomb ap­pa­rent qui vient d’être pro­po­sé au par­le­ment consiste à in­tro­duire une so­lu­tion dite de com­pen- sa­tion. Celle-ci pré­voit que l’on puisse construire sans li­mites en de­hors des zones à bâ­tir pour­vu qu’une sur­face équi­va­lente soit li­bé­rée «en com­pen­sa­tion» d’un bâ­ti­ment exis­tant. Cette so­lu­tion, très bé­né­fique pour pro­té­ger les fo­rêts puis­qu’une sur­face équi­va­lente doit être re­boi­sée en com­pen­sa­tion de toute sur­face dé­fri­chée, risque de pro­duire des ef­fets ca­la­mi­teux en ma­tière d’amé­na­ge­ment du ter­ri­toire. Elle per­met­trait par exemple de ra­ser quatre vieilles granges avec une sur­face de 50 m2 cha­cune pour éri­ger un im­meuble de 200 m2 tout neuf et voué à des fins sans rap­port avec l’agri­cul­ture. On ima­gine le dé­sastre!

Ces der­niers temps, on a as­sis­té à des débats pas­sion­nés sur l’ad­mis­si­bi­li­té de trans­for­ma­tions de vieilles granges al­pines en mai­sons de va­cances. De tels chan­ge­ments d’af­fec­ta­tion ne sont sans doute pas la pa­na­cée pour sau­ver d’an­ciens bâ­ti­ments sou­vent sé­cu­laires mais lais­sés à l’aban­don suite à la mo­der­ni­sa­tion de l’agri­cul­ture. La so­lu­tion dite de la com­pen­sa­tion en fe­rait de vrais ob­jets de spé­cu­la­tion, non pas pour en faire des mai­sons de va­cances mais en vue de leur dé­mo­li­tion à titre de «com­pen­sa­tion».

Le mas­sacre des mayens, des rus­ti­ci tes­si­nois et des vieux cha­lets est donc bien an­non­cé. Non pro­té­gés dans leur large ma­jo­ri­té, ils font tou­te­fois par­tie de notre hé­ri­tage cultu­rel et contri­buent aux beau­tés du pay­sage. Sans eux, la Suisse ne se­rait plus le pays tel que nous l’avons tou­jours connu et ad­mi­ré.

«Les mi­lieux im­mo­bi­liers n’ont ces­sé d’aug­men­ter leur pres­sion pour as­sou­plir les règles (…). Le der­nier coup de théâtre vient du dé­par­te­ment de Do­ris Leu­thard, qui pro­pose une so­lu­tion meur­trière pour le pa­tri­moine his­to­rique»

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