«L’ab­sence de tra­di­tion du com­pro­mis ex­plique la vio­lence et l’au­tisme du pou­voir»

À la veille d’un sa­me­di qui s’an­nonce très ten­du, l’his­to­rien Pierre Ro­san­val­lon dé­crypte les ra­cines de la vio­lence des «gi­lets jaunes»

24 Heures - - Monde - Alain Re­be­tez Pa­ris His­to­rien et so­cio­logue

His­to­rien et so­cio­logue, grand spé­cia­liste de l’his­toire de la dé­mo­cra­tie et du mo­dèle po­li­tique fran­çais, Pierre Ro­san­val­lon donne quelques clés pour com­prendre l’émer­gence du mou­ve­ment des «gi­lets jaunes» et de la vio­lence qui l’ac­com­pagne. Je crois qu’il ne faut pas par­ler de mou­ve­ment so­cial, mais plu­tôt de ré­volte so­ciale. Pour qu’il y ait un mou­ve­ment so­cial, il faut un groupe iden­ti­fié, qui for­mule des re­ven­di­ca­tions et qui s’or­ga­nise stra­té­gi­que­ment en fonc­tion de ces re­ven­di­ca­tions. Avec les «gi­lets jaunes», c’est beau­coup plus pro­téi­forme, non seule­ment les ac­teurs qui se mobilisent, mais aus­si les re­ven­di­ca­tions qui passent des taxes à une dé­non­cia­tion d’un mal-être gé­né­ral. Au-de­là des fac­teurs éco­no­miques et des pe­tits sa­laires, c’est l’ex­pres­sion d’un monde so­cial qui se sent né­gli­gé, mé­pri­sé, ou­blié, et qui prend la pa­role pour for­mu­ler des exi­gences in­fi­nies. C’est ce qui rend très dif­fi­ciles les condi­tions de sor­tie de la crise: alors qu’un mou­ve­ment so­cial s’ins­crit dans la du­rée et sait faire des com­pro­mis, les «gi­lets jaunes» veulent tout pré­ci­pi­ter dans l’im­mé­diat… Oui, mais avec des vio­lences d’ori­gines très dif­fé­rentes. Celle des groupes d’ex­trême gauche ou d’ex­trême droite qui pro­fitent du contexte pour mon­ter en puis­sance est connue de­puis long­temps. En re­vanche, ce qui est nou­veau, c’est la vio­lence de per­sonnes qui jus­qu’à pré­sent n’avaient ja­mais été des mi­li­tants. Dans les ma­ni­fes­ta­tions pa­ri­siennes, elle s’est ré­vé­lée aus­si forte que celle des ac­ti­vistes, et elle ap­pa­raît comme un vé­ri­table sub­sti­tut de l’ac­tion. Cette sé­duc­tion de la vio­lence, cet at­trait qu’elle re­pré­sente pour des per­sonnes qui n’ont rien à voir avec les pro­fes­sion­nels du chaos, c’est ce qui m’a le plus frap­pé ces deux der­nières se­maines. C’est bien ce­la, jus­te­ment. Un mi­li­tant clas­sique, son ac­tion s’ins­crit dans une vi­sion stra­té­gique et il ne va pas al­ler jus­qu’au «tout ou rien»! Ici on est dans cette exi­gence du tout ou rien, et c’est ce­la qui ferme les is­sues. Parce que la seule ré­ponse c’est la ré­pres­sion, ce qui est in­con­ce­vable dans une dé­mo­cra­tie.

Il y a quand même d’autres ré­ponses qu’une ré­pres­sion bru­tale…

Il y a trois so­lu­tions ins­ti­tu­tion­nelles: la dé­mis­sion du pre­mier mi­nistre, la dis­so­lu­tion du par­le­ment ou la des­ti­tu­tion du pré­sident. Elles sont d’am­pleurs dif­fé­rentes, mais his­to­ri­que­ment, toutes les crises de ce type se sont ter­mi­nées ain­si. Le pre­mier mi­nistre, c’est le fu­sible ha­bi­tuel. La dis­so­lu­tion de l’As­sem­blée, c’est très rare et elle ne tourne ja­mais à l’avan­tage des ré­vol­tés. Quant à la des­ti­tu­tion du pré­sident, les condi­tions po­sées par la Cons­ti­tu­tion la rendent peu en­vi­sa­geable. Reste la dé­mis­sion ou la dis­so­lu­tion. Dans l’état ac­tuel oui, sauf si une ini­tia­tive est ca­pable d’af­fai­blir ou éteindre le mou­ve­ment. Il ne faut pas ou­blier que les «gi­lets jaunes» ne mobilisent que 300 000 per­sonnes, c’est un très pe­tit nombre pour la France. Jus­qu’à pré­sent le gou­ver­ne­ment a été té­ta­ni­sé, il n’avait pas com­pris la ra­di­ca­li­té des mo­dé­rés.

La vio­lence, si elle a lieu, pour­rait aus­si faire re­cu­ler le sou­tien po­pu­laire.

En de­hors des «gi­lets jaunes», il y a ce que j’ap­pelle le ha­lo d’ac­com­pa­gne­ment, en gros 5 mil­lions de per­sonnes qui es­timent vivre la même si­tua­tion qu’eux. Ceux-là ne sont pas dans la pers­pec­tive d’ob­te­nir des ré­formes, car ils pensent qu’ils pour­raient ob­te­nir tout et tout de suite. Pour qu’ils re­tirent leur sou­tien, il fau­drait vrai­ment Pa­ris à feu et à sang. En re­vanche quand on dit que 80% des Fran­çais ap­prouvent les «gi­lets jaunes», on est dans ce que j’ap­pelle la chambre d’écoute, des gens qui ne se sentent pas concer­nés di­rec­te­ment mais qui re­con­naissent qu’il y a un vrai pro­blème. C’est ceux-là qui peuvent de­ve­nir le plus ré­ser­vés.

Qu’est-ce qui dis­tingue le mou­ve­ment des «gi­lets jaunes»?

L’autre par­ti­cu­la­ri­té, c’est le re­cours à la vio­lence?

Ce­la ex­prime peut-être aus­si la force du déses­poir?

Une voie po­li­tique pour apai­ser la crise vous semble peu pro­bable?

Ce­la dit, n’y a-t-il pas une tra­di­tion de la vio­lence po­li­tique en France?

Vous voyez des pa­ral­lèles avec Mai 68?

Ce mou­ve­ment n’a donc pas d’an­té­cé­dents?

Il y a sur­tout une ab­sence de tra­di­tion du com­pro­mis. C’est ce­la qui ex­plique la vio­lence et les crises: l’au­tisme du pou­voir. Si d’autres pays ont moins d’érup­tions de vio­lence que la France, c’est qu’ils ont da­van­tage de flexi­bi­li­té dé­mo­cra­tique. Le taux de syn­di­ca­li­sa­tion est plus bas chez nous que dans bien d’autres pays, je pense que la vio­lence est aus­si un in­di­ca­teur du dé­fi­cit d’en­ca­dre­ment de la pa­role so­ciale. Non, ça n’a rien à voir. Mai 68, contrai­re­ment aux «gi­lets jaunes», avait trou­vé tout de suite ses porte-pa­role, ses or­ga­ni­sa­tions, sa struc­tu­ra­tion. Non. Il est aus­si le re­flet d’une so­cié­té où l’on es­time n’avoir plus be­soin de porte-pa­role, où cha­cun peut por­ter sa voix in­di­vi­duel­le­ment du fait des ré­seaux so­ciaux. Dans la so­cié­té tra­di­tion­nelle, l’opi­nion était tou­jours re­pré­sen­tée, par le dé­pu­té, le jour­na­liste, les as­so­cia­tions, les syn­di­cats… Dé­sor­mais il y a le sen­ti­ment que la re­pré­sen­ta­tion peut être im­mé­diate et in­di­vi­dua­li­sée. C’est l’âge in­ter­net, toute mé­dia­tion est cou­pable.

Pierre Ro­san­val­lon

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