En 1938, les «rouges» se voient in­ter­dits en terre vau­doise

La pho­bie des «rouges» at­teint des som­mets li­ber­ti­cides dans une Suisse pour­tant en paix 1938

24 Heures - - Samedi - Gilles Si­mond scrip­to­rium.bcu-lau­sanne.ch

Àla fin des an­nées 30, la Suisse, en­tou­rée par des pays à gou­ver­ne­ment au­to­ri­taire, na­zi au nord, fas­ciste au sud, peau­fine son ar­se­nal lé­gis­la­tif vi­sant à com­battre «la pro­pa­gande sub­ver­sive» et à «pro­té­ger la dé­mo­cra­tie». Des lois qui visent les for­ma­tions d’ex­trême droite? Que nen­ni. Comme c’est glo­ba­le­ment le cas de­puis les an­nées 20, c’est très clai­re­ment le mou­ve­ment com­mu­niste qui est vi­sé par un Con­seil fé­dé­ral opé­rant à coups d’ar­rê­tés (dont cer­tains fon­dés sur des bases consti­tu­tion­nelles dou­teuses).

Au ni­veau can­to­nal, c’est pa­reil: la prin­ci­pale me­nace pour l’ordre public, ce sont les com­mu­nistes. Et qu’im­porte si les craintes de ten­ta­tive in­sur­rec­tion­nelle ou de té­lé­gui­dage par Mos­cou ne sont pas fon­dées: le «rouge», le bol­che­vik, c’est l’in­car­na­tion du mal, l’en­ne­mi ab­so­lu. Un exemple? En cette an­née 1938, Obwald, Schwytz et Uri in­ter­disent le Par­ti com­mu­niste (PC)… alors qu’il n’existe au­cune or­ga­ni­sa­tion de ce genre dans ces can­tons.

Neu­châ­tel a dé­jà in­ter­dit le PC en avril 1937, Ge­nève en juin de la même an­née. Vaud n’est pas en reste. En mars 1936 dé­jà, le Grand Con­seil avait été sai­si d’une pé­ti­tion al­lant dans le même sens. Et le 30 jan­vier 1938, les mâles vau­dois sont ap­pe­lés aux urnes afin de mettre leur ter­ri­toire «à l’abri du pé­ril com­mu­niste» grâce à une ini­tia­tive po­pu­laire ayant ré­col­té 23 484 si­gna­tures (6000 au­raient suf­fi…).

Pour jus­ti­fier de telles in­ter­dic­tions, les ini­tiants avancent le dan­ger que les com­mu­nistes re­pré­sentent pour l’État. Le PC suisse a rom­pu en 1935 avec la ligne ré­vo­lu­tion­naire? Qu’im­porte. La pro­pa­gande com­mu­niste est d’au­tant plus re­dou­table qu’elle avance mas­quée.

Deuxième ar­gu­ment, le PC est au ser­vice d’une puis­sance étran­gère: «Pour la sau­ve­garde des li­ber­tés consti­tu­tion­nelles et dé­mo­cra­tiques, le peuple vau­dois ne sau­rait to­lé­rer, sur son ter­ri­toire, l’ac­ti­vi­té d’or­ga­ni­sa­tions qui, avec l’aide de l’étran­ger, pour­suivent la sup­pres­sion de ces li­ber­tés», écrivent le Con­seil d’État et le Grand Con­seil dans leur mes­sage aux Vau­dois.

«Désordre, haine, boue et sang»

En­fin, il s’agit d’évi­ter rien de moins que la guerre ci­vile: «Avec le com­mu­nisme, si on le laisse se dé­ve­lop­per, il n’y a ni ordre ni paix; il n’y a que désordre, haine, boue et sang», écrit le ré­dac­teur de la «Feuille d’Avis de Lau­sanne» Jean Ru­bat­tel.

Le Par­ti com­mu­niste vau­dois n’a com­mis au­cun dé­lit du­rant ses 16 ans d’exis­tence et ne compte peut- être qu’une cin­quan­taine de membres, cent au maxi­mum? «La mis­sion de l’État est de pré­ve­nir», ré­torque le li­bé­ral Georges Ri­gas­si, ré­dac­teur en chef de la «Ga­zette de Lau­sanne».

Avec quelques ca­ma­rades li­bé­raux, une poi­gnée de ra­di­caux, dont le fu­tur conseiller fé­dé­ral Paul Chau­det ain­si que les té­nors de la très à droite Ligue vau­doise, Ri­gas­si fait par­tie de la Communauté d’ac­tion na­tio­nale (CAN), dis­cret cé­nacle ro­mand à l’ori­gine de l’ini­tia­tive. Comme à Ge­nève quelques mois plus tôt, cette al­liance entre droite et ex­trême droite mène le bal an­ti­rouge. Rap­por­teur de la com­mis­sion du Grand Con­seil et membre de la CAN, le se­cré­taire gé­né­ral du Par­ti li­bé­ral, Ben­ja­min Méan, ose la com­pa­rai­son avec l’Al­le­magne et l’Ita­lie: «Face au dan­ger bol­che­viste, les peuples de ces deux pays n’ont eu d’autre sa­lut que dans les ré­gimes fas­cistes.»

Ce qui in­quiète ra­di­caux et li­bé­raux – qui tiennent 55% des voix mais 85% des sièges du Grand Con­seil grâce au sys­tème ma­jo­ri­taire – ce sont les vic­toires des Fronts po­pu­laires en France et en Espagne. Il faut à tout prix évi­ter que le Par­ti com­mu­niste ré­cu­père la grogne des vic­times de la crise éco­no­mique. En 1937, le can­ton de Vaud (340 000 ha­bi­tants) compte 4562 chô­meurs, dont plus de 2500 à Lau­sanne, la plu­part sans as­su­rance chô­mage, et dont les fa­milles ne mangent pas à leur faim. Le sa­laire des fonc­tion­naires lau­san­nois a bais­sé de 6% en 1933, et de 10% trois ans plus tard. «Il ne faut pas lais­ser nos chô­meurs, ou­vriers, pe­tits pay­sans, être ten­tés par le diable», en­tend-on.

Le pa­ra­doxe qu’un pays en paix, qui s’af­firme le cham­pion de la dé­mo­cra­tie, s’en prenne aux li­ber­tés d’opi­nion et d’as­so­cia­tion afin d’in­ter­dire un par­ti po­li­tique dé­fen­seur des «pe­tits» frappe Paul Go­lay, dé­pu­té, conseiller na­tio­nal et ré­dac­teur du quo­ti­dien so­cia­liste lau­san­nois «Le Droit du Peuple»: «Le peuple est in­vi­té à par­ti­ci­per à l’étran­gle­ment de ses propres li­ber­tés.»

Et com­ment: le 30 jan­vier 1938, 73,2% des vo­tants vau­dois disent oui à l’in­ter­dic­tion du Par­ti com­mu­niste (34 867 oui, 12 780 non, par­ti­ci­pa­tion 48%). Le taux d’ac­cep­ta­tion s’élève jus­qu’à 85% dans des zones ru­rales, même Uri et Schwytz n’ont pas at­teint des scores aus­si nets.

Reste à sou­li­gner que les can­tons suisses sont des cas d’école: ailleurs, le Par­ti com­mu­niste n’a été mis hors la loi que dans le cadre de ré­gimes dic­ta­to­riaux (au Por­tu­gal en 1923, en Ita­lie en 1924-26, au Ja­pon en 1925, en Al­le­magne et en Au­triche en 1933), ou en pé­riode de crise ai­guë. C’est ain­si qu’en no­vembre 1940, le Con­seil fé­dé­ral mu­ni des pleins pou­voirs en rai­son de la guerre émet­tra l’ar­rê­té de dis­so­lu­tion du Par­ti com­mu­niste suisse, dé­ci­dé­ment le mal ab­so­lu. Quelques po­li­ciers, pour­tant, re­gret­te­ront le pas­sage des mi­li­tants «co­cos» dans la clan­des­ti­ni­té, qui a sin­gu­liè­re­ment com­pli­qué leur sur­veillance…

Dans le can­ton de Vaud, l’in­ter­dic­tion du Par­ti com­mu­niste abou­ti­ra à la nais­sance du Par­ti ou­vrier et po­pu­laire (POP) en 1943, créé par des ex-com­mu­nistes et des membres de l’aile gauche du PS. Dans la même veine, le Par­ti suisse du tra­vail ver­ra le jour en 1944.

En­trée en vi­gueur le 21 no­vembre 1938, la loi an­ti­com­mu­niste vau­doise n’a été abro­gée que le 18 mars… 2014.

Sources:

– «L’in­ter­dic­tion du Par­ti com­mu­niste dans le can­ton de Vaud (vo­ta­tion po­pu­laire des 29 et 30 jan­vier 1938): une ap­proche de l’an­ti­com­mu­nisme en Suisse ro­mande dans les an­nées trente», C. Suillot, Mé­moire de li­cence, UNIL, 1981

– «His­toire(s) de l’an­ti­com­mu­nisme en Suisse», M. Caillat, M. Cerutti, J.-F. Fayet, S. Rou­lin (éd.), Chro­nos, 2009

– «His­toire du mou­ve­ment com­mu­niste suisse. 1, Du XIXe siècle à 1943», A. Rau­ber, Éd. Slat­kine, 1997

– Archives de la «Feuille d’Avis de Lau­sanne» et du «Droit du Peuple», consul­tables sur

Une af­fiche due au gra­phiste ge­ne­vois d’ex­trême droite Noël Fon­ta­net, lors de la cam­pagne pour l’in­ter­dic­tion du Par­ti com­mu­niste à Ge­nève, en 1937.

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