«Psy­cho­lo­gie de la conne­rie», ou le ma­nuel éru­dit de la bê­tise hu­maine

Un livre col­lec­tif et éru­dit tente pour la pre­mière fois de dé­cryp­ter la psy­cho­lo­gie de la conne­rie

24 Heures - - Samedi - Cé­cile De­nay­rouse

Tom­ber sur un con. En voi­là une ex­pé­rience uni­ver­selle. C’est ce type qui grille une file d’at­tente parce qu’il s’es­time plus pressé que vous; c’est ce su­pé­rieur zé­lé dont l’in­com­pé­tence em­poi­sonne votre quo­ti­dien; c’est ce fonc­tion­naire ar­ro­gant qui va uti­li­ser la plus in­fime par­celle de pou­voir à sa dis­po­si­tion pour vous com­pli­quer la vie. La conne­rie est om­ni­pré­sente, pro­téi­forme, ca­chée ou ex­po­sée, ac­ci­den­telle ou dé­li­bé­rée, in­di­vi­duelle ou col­lec­tive… On connaît tous un con et, pour­tant, cette es­pèce nui­sible n’avait ja­mais vrai­ment été étu­diée. Jus­qu’à main­te­nant.

Jean-Fran­çois Mar­mion, ré­dac­teur en chef de la re­vue «Le cercle psy», a dé­ci­dé de pas­ser au crible la bê­tise hu­maine. «Il n’exis­tait pas d’ou­vrage à la fois ras­sem­bleur et sé­rieux sur ce su­jet pour­tant uni­ver­sel. J’ai donc de­man­dé à des in­tel­lec­tuels de re­nom s’ils avaient quelque chose d’in­tel­li­gent à dire sur la conne­rie, et ils ont tous ac­cep­té!» s’amuse le chef d’or­chestre. Le ré­sul­tat s’in­ti­tule so­bre­ment «Psy­cho­lo­gie de la conne­rie» et, contre toute at­tente, per­met de mieux com­prendre la race hu­maine.

Le livre s’ap­pa­rente à un «Who’s Who» de la dé­tec­tion de la bê­tise tant les éru­dites ve­dettes se suc­cèdent page après page: de Bo­ris Cy­rul­nik, neu­ro­psy­chiatre star, à Dan Arie­ly, doc­teur en économie com­por­te­men­tale du pres­ti­gieux Mas­sa­chu­setts Ins­ti­tute of Tech­no­lo­gy (MIT), en pas­sant par Da­niel Kah­ne­man, Prix No­bel d’économie. Ex­cu­sez-nous du peu.

La Suisse n’est pas en reste et peut s’en­or­gueillir d’une so­lide ex­per­tise en ma­tière de conne­rie, puisque Se­bas­tian Die­guez, cher­cheur au La­bo­ra­toire des sciences cog­ni­tives et neurologiques de l’Uni­ver­si­té de Fri­bourg, Pierre de Se­nar­clens, pro­fes­seur ho­no­raire de re­la­tions in­ter­na­tio­nales à l’Uni­ver­si­té de Lau­sanne, ou en­core le psy­cho­logue YvesA­lexandre Thal­mann font par­tie des poin­tures triées sur le vo­let.

Ce sa­vant aréo­page d’une ving­taine de spé­cia­listes a aus­cul­té la conne­rie sous toutes ses cou­tures, l’a dis­sé­quée, ana­ly­sée, théo­ri­sée. Ob­jec­tif? Ten­ter d’ap­por­ter une ré­ponse à une ques­tion que l’avè­ne­ment des ré­seaux so­ciaux rend in­con­tour­nable: peut-on dé­fi­nir un con? Quelques élé­ments de ré­ponse.

Le con est-il né­ces­sai­re­ment stu­pide?

Contre toute at­tente, pas for­cé­ment. Jean-Fran­çois Mar­mion est même for­mel: «Il faut ab­so­lu­ment dif­fé­ren­cier la bê­tise et la conne­rie. On peut être con par mal­adresse ou par igno­rance, ce qui nous ar­rive à tous. Mais on peut aus­si être un con in­tel­li­gent, ca­pable, voire même ta­len­tueux.» Ceux-là se­raient les pires, une es­pèce suin­tant l’ar­ro­gance et donc par­ti­cu­liè­re­ment nui­sible. De la pré­ten­tion à la bê­tise, il n’y a qu’un pas que le con in­tel­li­gent fran­chit joyeu­se­ment. «Il n’y a pas d’éli­tisme dans la conne­rie, pour­suit Pierre de Se­nar­clens. Si les cons étaient sys­té­ma­ti­que­ment des gens peu édu­qués, ça se sau­rait. L’in­tel­lec­tuel aus­si peut être un abru­ti. Il suf­fit de voir le nombre de per­son­na­li­tés qui ont cé­dé aux si­rènes ex­tré­mistes, par exemple.»

Les cons ont-ils des points com­muns?

«Ti­rer un por­trait dé­fi­ni­tif du con est dif­fi­cile, mais ils as­so­cient sou­vent au mi­ni­mum ces trois traits de per­son­na­li­té: une bonne dose de nar­cis­sisme, beau­coup d’au­to-aveu­gle­ment et d’ar­ro­gance», avance Se­bas­tian Die­guez. Leur spé­ci­fi­ci­té? Se croire au-des­sus des règles, des codes et des autres. Le nar­cis­sisme en par­ti­cu­lier joue­rait pour beau­coup dans cet at­ti­rail psy­cho­lo­gique. L’ex­pé­rience me­née par un émi­nent psy­cho­logue cog­ni­ti­viste du nom de Re­né Zaz­zo le prouve: il a don­né aux mé­de­cins d’un grand hô­pi­tal pa­ri­sien une liste de 120 noms, dont le leur. Cha­cun de­vait in­di­quer un con. Une seule per­sonne a fait consen­sus: un grand pa­tron très éru­dit mais sans une once d’in­tel­li­gence émo­tion­nelle, qui ré­pon­dait mal à ses col­lègues, man­quait d’hu­mour et de consi­dé­ra­tion pour les autres. L’exact op­po­sé du boute-en-train. Le psy­cho­logue a dé­mon­tré en­suite qu’un trouble de la per­son­na­li­té nar­cis­sique fait des ra­vages dans les re­la­tions de tra­vail, les re­la­tions amou­reuses et sur les ré­seaux so­ciaux. Mo­ra­li­té: on est tou­jours le con de quel­qu’un, mais cer­tains font l’una­ni­mi­té.

Sommes-nous de plus en plus cons?

Et si notre époque était vouée au triomphe de la conne­rie? Pour Se­bas­tian Die- guez, ce qui semble être une baisse glo­ba­li­sée de l’in­tel­li­gence se com­prend mieux si on l’in­ter­prète comme une aug­men­ta­tion du «bull­shit». «Le mot n’a pas vrai­ment d’équi­valent en fran­çais. Le «bull­shi­teur» est quel­qu’un qui s’ex­prime sans sa­voir de quoi il parle et sur­tout sans se sou­cier de faire la dif­fé­rence entre le vrai et le faux. Il va par­ler avec sin­cé­ri­té ou au­then­ti­ci­té, mais seule son opi­nion compte.» Tra­duc­tion: avant, on men­tait aux gens, au­jourd’hui, à l’ère de la post­vé­ri­té, on pré­fère leur dire qu’ils sont libres de croire ce qu’ils veulent. Peu im­porte si le dis­cours est vrai, seul compte l’ef­fet pro­duit. «C’est une forme de ma­ni­pu­la­tion en­core plus per­fide car elle em­pêche d’ac­qué­rir des connais­sances fiables…»

Les ré­seaux so­ciaux rendent-ils plus con?

La bê­tise à l’ère des ré­seaux so­ciaux a de quoi faire fré­mir: in­sultes, ap­pels au viol ou à la vio­lence, propos ra­cistes ou mi­so- gynes sous cou­vert d’ano­ny­mat… La pro­li­fé­ra­tion des fo­rums et des sites de par­tage de vi­déos ain­si que la pos­si­bi­li­té de lais­ser des com­men­taires ont don­né une énorme caisse de ré­son­nance à cet amour du ju­ge­ment que par­tagent les êtres hu­mains 2.0. Au­jourd’hui, on note tout et tout le monde. Il n’en fal­lait pas plus pour réunir trois in­gré­dients de la conne­rie, exa­cer­bés voire ma­gni­fiés par les ré­seaux so­ciaux: mise en spec­tacle, ex­ten­sion du ju­ge­ment sur tout et n’im­porte quoi, be­soin de cé­lé­bri­té pour exis­ter.

Ré­flé­chis­sons-nous tous n’im­porte com­ment?

La psy­cho­lo­gie scien­ti­fique a iden­ti­fié plu­sieurs biais cog­ni­tifs qui nous poussent à pen­ser de tra­vers et donc à agir «comme des cons»… Par exemple, le biais de con­fir­ma­tion fait que nous re­te­nons ce qui confirme notre vi­sion du monde et que nous nions ou re­je­tons ce qui pour­rait mon­trer qu’elle est fausse. Le biais d’au­to­ri­té, ou syn­drome de la blouse blanche, fait que l’on croi­ra plus fa­ci­le­ment une in­for­ma­tion ve­nant d’un «ex­pert».

En quoi le con est-il nui­sible au tra­vail?

«C’est là qu’il s’épa­nouit le mieux! Il est ca­pable de pour­rir la vie d’au­trui, à le pous­ser au burn-out, ex­plique Jean-Fran­çois Mar­mion. Reste qu’on par­donne plus vo­lon­tiers à un connard ta­len­tueux qu’à un in­com­pé­tent.» Cette forme de to­ta­li­ta­risme de la bê­tise est une vé­ri­table nui­sance en en­tre­prise. Les cher­cheurs amé­ri­cains Da­vid Dun­ning et Jus­tin Kru­ger ont dé­cou­vert que les per­sonnes in­com­pé­tentes tendent non seule­ment à sur­es­ti­mer leur propre ni­veau de com­pé­tence, mais ne par­viennent pas à la re­con­naître chez ceux qui la pos­sèdent. La pro­blé­ma­tique est si uni­ver­selle que l’émi­nent Ro­bert Sut­ton, pro­fes­seur de ma­na­ge­ment à l’Uni­ver­si­té Stan­ford, a fait un car­ton avec son livre sur le su­jet, «Ob­jec­tif: zé­ro sale con». Il y pro­pose des tech­niques pour re­pé­rer l’an­douille toxique qui se dis­si­mule sous un CV brillant et évi­ter sa pro­li­fé­ra­tion.

«Psy­cho­lo­gie de la conne­rie» di­ri­gé par Jean-Fran­çois Mar­mion, avec Dan Arie­ly, Brigitte Axel­rad, Laurent Bègue, Clau­die Bert, Sta­cey Cal­la­han, Jean-Claude Car­rière, Serge Cic­cot­ti, Jean Cot­traux, Bo­ris Cy­rul­nik, An­to­nio Da­ma­sio, Se­bas­tian Die­guez, Jean-Fran­çois Dor­tier, Ewa Droz­daSen­kows­ka, Pas­cal En­gel, Ho­ward Gard­ner, Nicolas Gau­vrit, Ali­son Gop­nik, Ryan Ho­li­day, Aa­ron James, Fran­çois Jost, Da­niel Kah­ne­man, Pierre Le­mar­quis, Jean-Fran­çois Mar­mion, Pa­trick Mo­reau, Edouard Mo­rin, To­bie Na­than, Del­phine Ou­diette, Em­ma­nuelle Pi­quet, Pierre de Se­nar­clens et Yves-Alexandre Thal­mann.

Éd. Sciences hu­maines, 378 p.

KEYSTONE

«Lorsque j’ai men­tion­né ce pro­jet, beau­coup de gens ont im­mé­dia­te­ment pen­sé qu’il par­le­rait de Do­nald Trump!» ex­plique Jean-Fran­çois Mar­mion. Le pré­sident amé­ri­cain est néan­moins bien pré­sent tout au long de l’ou­vrage.

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