Dans «L’em­pe­reur de Pa­ris», Vincent Cas­sel se cache en Vi­docq, prince des voleurs, fu­tur chef de la Sû­re­té. Confi­dences

Le co­mé­dien en­dosse la veste de Vi­docq dans «L’em­pe­reur de Pa­ris» et, dans la vie, ruse et s’amuse avec les pa­pa­raz­zis. Comme dans une bonne par­tie de gen­darmes et voleurs

24 Heures - - Samedi - Cé­cile Le­coultre

Le crâne qua­si ra­sé et la min­ceur ath­lé­tique, Vincent Cas­sel confirme que l’amour conju­gal lui va au teint, jeune ma­rié quin­qua­gé­naire. Et de bla­guer sur l’in­so­lence des mâles des­tins qui, contrai­re­ment à l’autre sexe, ignorent des ans l’ir­ré­pa­rable ou­trage. Sous les bou­tades al­lu­meuses, le co­mé­dien, bien­tôt à l’af­fiche en Vi­docq dé­pres­sif et té­né­breux dans «L’em­pe­reur de Pa­ris», garde une pro­fonde lu­ci­di­té.

«Je se­rais tou­jours moins in­té­res­sant que le da­laï-la­ma», dites-vous. Par pro­vo­ca­tion?

Qui a dit ça, moi? Mais, fran­che­ment, oui bien sûr, tout ce­ci n’est qu’un jeu. La cé­lé­bri­té, l’in­dus­trie, le cinéma res­tent éphé­mères, je ne l’ou­blie ja­mais. Et puis je me suis ren­du compte qu’à force j’avais créé un per­son­nage. Le Vincent Cas­sel public, au dé­but, je ne le maî­tri­sais pas trop, j’étais mal à l’aise, je for­çais sans doute ses traits. Avec le re­cul, je ne trouve pas si mal d’avoir pu faire peur.

Ça don­ne­rait quoi, le film de votre vie?

Oh, ce type ne don­ne­rait pas un scé­na­rio in­té­res­sant, croyez-moi. Il me sert juste de filtre pour pas­ser à tra­vers ce manque d’in­ti­mi­té obli­gé, de gé­rer.

Il y a plus de trente ans, «La haine» vous ré­vèle. Les Fran­çais parlent d’un nou­veau De Ni­ro, les Amé­ri­cains d’un nou­veau Ga­bin. Et vous?

Ah! Ex­cellent, n’est-ce pas? Tous ces ac­teurs ap­par­tiennent à mes rêves ado­les­cents de cinéma, De Ni­ro évi­dem­ment, Bel­mon­do le charme, Ga­bin son iner­tie, son poids. Après, sans condes­cen­dance, j’es­père avoir pu me qua­li­fier moi, avec mes choix, jusque dans mes bluffs. Comme Mi­chel Ser­rault le di­sait, tout ça n’est qu’un tour de pres­ti­di­gi­ta­tion, une illu­sion po­sée sous le nez du spec­ta­teur. Tiens, j’aime bien aus­si cette ré­par­tie de Mar­lon Bran­do: «Quand vous n’y croyez pas, vous faites sem­blant et voi­là.» Dans la vraie vie, il est beau­coup plus dan­ge­reux d’être un es­croc. Plus jeune, je fri­sais la my­tho­ma­nie.

Com­ment ce­la se concré­ti­sait-il?

Je m’amu­sais sans cesse à faire croire des trucs aux gens. Et sans au­cun autre in­té­rêt que de me prou­ver des trucs à moi-même, hein! Pas pour de l’ar­gent mais pour voir dans le re­gard de l’autre si mes in­ven­tions cal­quaient. Je n’ai pas eu à frei­ner pour en faire un mé­tier. Car j’ai com­pris que ce se­rait en­core plus fa­cile de men­tir sur un pla­teau de cinéma avec les dé­cors, les lu­mières et tous les ar­ti­fices.

Pour­quoi ce goût du mensonge?

J’ima­gine que j’étais dé­jà en train de m’en­traî­ner pour de­ve­nir ac­teur.

Faut-il y voir l’in­fluence de votre père, l’ac­teur Jean-Pierre Cas­sel?

De toute fa­çon, oui… Je vis sous l’image de mon père qui a to­ta­le­ment ins­pi­ré qui je suis au­jourd’hui. Ça m’a pe­sé pas mal de temps mais j’ai réus­si, comme on dit, à tuer le père. Un long tra­vail, beau­coup d’ef­forts. Je n’ai pas pu en par­ler avec lui, je me vou­lais trop dé­ta­ché pour oser abor­der la ques­tion. J’ai tou­jours beau­coup bou­gé dans mon coin sans même me sou­cier de son avis. Et, du coup, quand il m’a dé­cou­vert ac­teur, ça l’a frap­pé en­core plus.

Re­gret­tez-vous cette dis­tance?

C’est tou­jours très cruel, ce rap­port père et fils. J’ai au­tant ap­pris de ce qu’il m’a dit que de ce que nous n’avons pas par­ta­gé. Et puis il me reste sa car­rière. Par­fois, au vu de cer­tains pas­sages, je me dis que moi, je n’irais ja­mais me perdre là. Des er­reurs que j’as­si- mile, qui me servent. Je ne di­rai ja­mais les­quelles. Mais, pour ré­su­mer, je me sens beau­coup plus in­ves­ti dans ce mé­tier qu’il ne l’a ja­mais été. Par exemple, je n’ai ja­mais eu le be­soin de m’ex­cu­ser d’être là.

L’ombre de De­par­dieu vous pour­suit, vous ve­nez de le rem­pla­cer dans «Fleuve noir», il a in­car­né Vi­docq lui aus­si. Un ha­sard?

Dès notre pre­mière ren­contre, un truc de pro­mo pour­tant ar­ran­gé en 2002, nous avions par­lé spon­ta­né­ment de mon père, de son fils Guillaume, de Pa­trick De­waere. Ça peut pa­raître in­tru­sif mais ce fut le dé­but d’un échange fort. Là, quand la pro­po­si­tion de le rem­pla­cer sur «Fleuve noir» m’est tombée, j’ai exi­gé d’avoir son ac­cord. Par res­pect pour sa car­rière, sa li­ber­té de ton. Je ne pos­sède pas la moi­tié de son éner­gie mais, sur le mé­tier, je crois que nous pen­sons pa­reil. En­fin, il me fait me sen­tir moins seul.

Cette in­dé­pen­dance vous a-t-elle coû­té?

J’ai dé­ci­dé as­sez vite de ne faire confiance qu’à moi. De là, j’as­sume. Ce qui m’a don­né confiance, c’est de réa­li­ser que les gens re­te­naient cer­tains rôles. La vraie ré­com­pense de ce mé­tier, si c’en est un, c’est de lais­ser sa marque dans le tour­billon d’images de notre so­cié­té. En plus, nous opé­rons par mé­moire sé­lec- tive, nous re­te­nons un dia­logue, une scène dans un film, rien de plus. Tiens, je dis­cu­tais l’autre jour avec un pote qui me di­sait qu’un­tel était in­ter­chan­geable avec un autre, vingt ans plus jeune. Moi, j’étais d’avis qu’entre les deux, il y avait jus­te­ment ces ré­pliques in­ou­bliables qui font la dif­fé­rence.

Vous dans «La haine», par exemple?

Un ac­teur, quand ça se passe bien, cris­tal­lise des mo­ments et, du coup, le film en­tier parle d’une époque, d’une ma­nière d’ex­pri­mer. Plus qu’un Cé­sar ou un Os­car dé­jà ou­bliés, c’est ça qui dure dans l’in­cons­cient col­lec­tif. J’ai des sou­ve­nirs d’ac­trice qui se re­tourne, te re­garde dans les yeux. Une car­rière, ça tient dans un plan, «un coup de ton­nerre» di­sait en­core Bran­do.

Six films en 2018, pour­quoi au­tant?

Et sur tous les conti­nents! J’en re­tire un sen­ti­ment de li­ber­té, je n’ai ja­mais en­vi­sa­gé d’être un ac­teur en France. Même si je suis très Pa­ri­sien par édu­ca­tion, et plus en­core quand je voyage. Je me sens am­bas­sa­deur de mon pays, avec la ba­guette et la mau­vaise hu­meur. Et si je râle, c’est par prin­cipe, parce que c’est ce qui a for­gé notre his­toire. Nous sommes un peuple qui, l’un des pre­miers, a cou­pé la tête au père!

REU­TERS

MARC PIASECKI/GET­TY IMAGES

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