«Cette guerre lar­vée est nui­sible et mal­saine»

24 Heures - - Monde - Mo­ha­med Day­ri An­cien mi­nistre des Af­faires étran­gères Alain Jour­dan

● Mo­ha­med Day­ri, an­cien mi­nistre des Af­faires étran­gères li­byennes (2014 à 2018) is­su du Con­seil des dé­pu­tés de To­brouk, était de pas­sage en Suisse le 10 jan­vier pour une confé­rence or­ga­ni­sée par la Fon­da­tion Hi­ron­delle, l’ONG Chan­ging Pers­pec­tives et la Fé­dé­ra­tion vau­doise de co­opé­ra­tion (Fe­de­va­co). Il dé­plore les en­traves aux pro­ces­sus po­li­tiques qui ré­sultent de désac­cords ex­té­rieurs à la Li­bye.

Que vous ins­pire cette guerre lar­vée entre la France et l’Ita­lie?

Elle porte om­brage au pro­ces­sus po­li­tique li­byen. Elle est nui­sible et mal­saine. La so­lu­tion est entre les mains des puis­sances oc­ci­den­tales. Il faut qu’elles ac­cordent leurs vio­lons. Je pense que les États-Unis et le Royaume-Uni, qui par­ti­cipent de­puis 2014 au pro­ces­sus de co­or­di­na­tion tech­nique et di­plo­ma­tique pour la Li­bye, de­vraient in­ter­ve­nir pour mettre fin à ces ri­va­li­tés.

Que cachent-elles? Une ba­garre au­tour des res­sources pé­tro­lières?

En Li­bye, dans les mi­lieux in­for­més, on évoque des ri­va­li­tés entre le groupe ita­lien Eni et To­tal. D’une ma­nière gé­né­rale, la ques­tion des res­sources pé­tro­lières est très sen­sible. En juin der­nier, le gé­né­ral Haf­tar a pris le contrôle du crois­sant pé­tro­lier. Il sou­hai­tait en confier la ges­tion aux au­to­ri­tés de Ben­gha­zi plu­tôt qu’à la Com­pa­gnie na­tio­nale li­byenne (NOC), ba­sée à Tri­po­li. La pres­sion a été telle qu’il a dû faire marche ar­rière. C’est un vrai su­jet de dis­corde. De­puis 2014, les po­pu­la­tions de l’est sont en co­lère. 70% du pé­trole li­byen est ex­trait de leur sous-sol mais les re­ve­nus de cet or noir vont à la Banque cen­trale, qui n’est pas sous leur contrôle.

Mais il y a d’autres en­jeux aus­si…

Ef­fec­ti­ve­ment, pour l’Ita­lie, l’en­jeu n’est pas seule­ment pé­tro­lier. Il y a aus­si la né­ces­si­té d’ar­rê­ter les flux mi­gra­toires. Les États-Unis, eux, se dés­in­té­ressent du dos­sier po­li­tique mais en re­vanche ils conti­nuent à tra­vers l’Afri­com à me­ner des frappes contre les bas­tions d’Al-Qai­da et Daech en Li­bye. De­puis l’at­ten­tat du Ba­ta­clan, c’est aus­si un en­jeu sé­cu­ri­taire pour la France.

Ré­cem­ment, le «Fi­nan­cial Times» a écrit que les Li­byens ne fai­saient rien non plus pour ac­cé­lé­rer le pro­ces­sus po­li­tique…

C’est vrai que les Li­byens traînent les pieds. Mais la Li­bye est aus­si otage de ri­va­li­tés ré­gio­nales. Parce qu’ils ont des intérêts di­ver­gents, les Émi­rats arabes unis et l’Égypte sou­tiennent l’ar­mée na­tio­nale li­byenne et le par­le­ment de To­brouk tan­dis que le Qa­tar et la Tur­quie, eux, sou­tiennent les is­la­mistes à Tri­po­li et Mis­ra­ta. L’en­jeu, c’est l’ave­nir de l’is­lam po­li­tique dans la sous-ré­gion. Les Frères mu­sul­mans ont per­du du ter­rain en Égypte, co­existent en Tu­ni­sie et ont ren­con­tré un échec élec­to­ral cui­sant en Li­bye en 2012 et 2014.

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