En Inde, les vaches sa­crées, mieux pro­té­gées, font du tort à l’éco­no­mie

L’ex­ten­sion de la pro­tec­tion de l’ani­mal sa­cré par le gou­ver­ne­ment fon­da­men­ta­liste hin­dou pèse sur l’in­dus­trie in­dienne

24 Heures - - La Une - Em­ma­nuel Der­ville New Del­hi

Ils sont une di­zaine, at­trou­pés de­vant l’épi­ce­rie. De­bout ou as­sis sur des chaises, ces pe­tits pay­sans du vil­lage de Mar­gub­pur, à 90 ki­lo­mètres à l’est de New Del­hi, parlent tous à la fois tant ils peinent à conte­nir leur ras-le-bol. La cause de leur cour­roux? Les vaches er­rantes qui sac­cagent les champs et dé­vorent les ré­coltes. «Elles se dé­placent en trou­peaux de 40 à 50, pié­tinent les cultures, mangent le blé, les pommes de terre, l’orge… En une nuit, elles peuvent en­glou­tir toute une ré­colte. Ces vaches ne donnent plus de lait, alors leurs pro­prié­taires les ont re­lâ­chées dans la na­ture » , ra­conte Ra­za, un homme d’une tren­taine d’an­nées, aux épaules car­rées et à la barbe de trois jours.

En Inde, le nombre de vaches er­rantes reste in­cer­tain. Se­lon un re­cen­se­ment da­tant de 2012, le pays comp­tait 190 mil­lions de bo­vins. En moyenne, ce­la fait que treize à quinze mil­lions de vaches cessent de don­ner du lait chaque an­née. Face à cette vé­ri­table plaie d’Égypte, les ha­bi­tants de Mar­gub­pur se sentent dé­mu­nis.

Au­tre­fois, une vache qui ne don­nait plus de lait était ven­due à l’abat­toir. Sa chair ali­men­tait les ex­por­ta­tions de viande rouge. Sa peau était ré­cu­pé­rée par les tan­ne­ries pour le cuir. Puis en 2014, l’ar­ri­vée au pou­voir du Bha­ra­tiya Ja­na­ta Par­ty (BJP), la droite fon­da­men­ta­liste hin­doue, pour qui la pro­tec­tion de la vache est une prio­ri­té, a tout bou­le­ver­sé.

Fer­me­ture des abat­toirs

Après l’élec­tion du pre­mier mi­nistre Na­ren­dra Mo­di, plu­sieurs États de la fé­dé­ra­tion in­dienne sont pas­sés sous le contrôle du BJP lors de lé­gis­la­tives lo­cales. Dans l’État le plus peu­plé du pays, l’Ut­tar Pra­desh, le nou­veau gou­ver­ne­ment a dur­ci la lé­gis­la- tion contre l’abat­tage des bo­vins. Le chef de l’Exé­cu­tif, le moine hin­dou Adi­tya­nath, a fait fer­mer des abat­toirs pour di­verses rai­sons. Dans ce contexte, les agri­cul­teurs ne peuvent plus re­vendre leurs bo­vins âgés. Pour ne pas les nour­rir à perte, ils pré­fèrent donc les aban­don­ner dans la na­ture.

À Mar­gub­pur, la po­pu­la­tion ne sait plus com­ment re­pous­ser les vaches er­rantes. «On ne peut même pas les at­ta­cher à un po­teau! Si­non, la po­lice nous ac­cuse de vou­loir tuer l’ani­mal et nous em­mène au com­mis­sa­riat. Il faut payer jus­qu’à 50 000 rou­pies (700 francs) de pots-de-vin pour être li­bé­ré», se dé­sole Ra­za. Quand ce n’est pas la po­lice, ce sont les mi­lices fon­da­men­ta­listes hin­doues qui in­ter­viennent. «Il y a deux mois, une bande de 50 hommes a sur­gi dans le vil­lage. Ils ont har­ce­lé et in­sul­té des gens», ra­conte Na­zal Ah­mad, un vieil homme d’une soixan­taine d’an­nées.

Le soup­çon qui pèse sur les vil­la­geois de Mar­gub­pur est d’au­tant plus lourd qu’ils sont mu­sul­mans. Or, dans le nord de l’Inde, tan­ne­ries et bou­che­ries sont lar­ge­ment contrô­lées par la com­mu­nau­té mu­sul­mane et les basses castes. Les hin­dous de castes su­pé­rieures, qui vé­nèrent cer­tains ani­maux pour des rai­sons re­li­gieuses, évitent ces mé­tiers qu’ils jugent sales. L’ar­ri­vée au pou­voir du BJP, connu pour son ani­mo­si­té en­vers les mu­sul­mans, a ou­vert la voie à des per- sé­cu­tions contre les tan­neurs et les bou­chers. Les consé­quences éco­no­miques ne se sont pas fait at­tendre.

Chute des ex­por­ta­tions

Entre 2014 et 2018, les ex­por­ta­tions in­diennes de viande bo­vine ont chu­té de 20% à 1,6 mil­lion de tonnes d’après le Mi­nis­tère amé­ri­cain de l’agri­cul­ture. Et se­lon le Mi­nis­tère in­dien du com­merce, pour la seule viande de buffle, le chiffre d’af­faires à l’ex­port a bais­sé de 15% sur la même pé­riode, tom­bant à 4 mil­liards de dol­lars. «Les mi­lices de dé­fense des vaches har­cèlent les trans­por­teurs et les chauf­feurs sont ac­cu­sés de cruau­té ani­male. Les gens ont peur», constate Fau­zan Ala­vi, porte-pa­role de l’as­so­cia­tion des ex­por­ta­teurs de viande et de bé­tail. «Pen­dant 50 à 70 ans, le bé­tail était en­voyé au Ban­gla­desh ( ndlr: pour y être abat­tu). Au­jourd’hui, la fron­tière est fer­mée. Il n’est plus pos­sible de faire pas­ser les ani­maux qui ar­pentent dé­sor­mais le nord de l’Inde», ajoute-t-il.

Pri­vé de peaux, le sec­teur de la tan­ne­rie est lui aus­si tou­ché. «Sur les quatre der­nières an­nées, les ventes ont bais­sé de 10% par an», se la­mente Qa­zi Naiyer Ja­mal, pré­sident de l’as­so­cia­tion des in­dus­tries du cuir de Kan­pur. Cette ville de l’Ut­tar Pra­desh abrite de nom­breuses en­tre­prises qui tra­vaillent le cuir. «À Kan­pur, notre sec­teur re­pré­sente 1 mil­lion d’em­plois di­rects et in­di­rects, pour­suit Qa­zi Naiyer Ja­mal. Mais avec la crise, la plu­part des sa­la­riés ont dû par­tir. Nous n’ar­ri­vons plus à four­nir nos clients. La Chine, la Tur­quie, le Sri Lan­ka, mais aus­si le Ban­gla­desh et le Pa­kis­tan prennent nos parts de mar­ché.»

D’après les chiffres du Con­seil des ex­por­ta­tions de cuir, les ventes à l’ex­port sont pas­sées de 6,4 mil­liards de dol­lars sur l’exer­cice fis­cal 2014-2015 à 5,7 mil­liards en 2017-2018. Cette in­dus­trie em­ploie, tou­jours se­lon le Con­seil, 3 mil­lions de per­sonnes pour un chiffre d’af­faires an­nuel de 12 mil­liards de dol­lars.

Fausses pro­messes de l’État

Les re­tom­bées éco­no­miques né­fastes des pro­tec­tions de la vache illus­trent les contra­dic­tions de l’idéo­lo­gie fon­da­men­ta­liste hin­doue. Aux lé­gis­la­tives de 2014, l’ac­tuel pre­mier mi­nistre Na­ren­dra Mo­di avait fait cam­pagne sur le thème du dé­ve­lop­pe­ment, pro­met­tant de do­per la crois­sance et l’em­ploi.

À son ar­ri­vée au pou­voir, le gou­ver­ne­ment du BJP avait lan­cé une cam­pagne ap­pe­lée Make In In­dia pour sé­duire les in­ves­tis­seurs et en­cou­ra­ger les ex­por­ta­tions. «Na­ren­dra Mo­di avait pro­mis des mil­liards de sub­ven­tions pour notre sec­teur à l’époque, se sou­vient Qa­zi Naiyer Ja­mal. Au­jourd’hui, le gou­ver­ne­ment BJP de l’Ut­tar Pra­desh a fait fer­mer nos usines pour trois mois à cause de la Kumbh Me­la, le grand pè­le­ri­nage hin­dou du­rant le­quel les fi­dèles se baignent dans le Gange, sous pré­texte que nous pol­luons le fleuve!»

«Les mi­lices de dé­fense des vaches har­cèlent les trans­por­teurs et les chauf­feurs sont ac­cu­sés de cruau­té ani­male. Les gens ont peur» Fau­zan Alav Porte-pa­role de l’as­so­cia­tion des ex­por­ta­teurs de viande et de bé­tail

JI­TEN­DRA PRA­KASH

AP

Se­lon un re­cen­se­ment de 2012, l’Inde comp­tait 190 mil­lions bo­vins. Le nombre de vaches er­rantes reste ce­pen­dant in­cer­tain.

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