Les squat­teurs doivent par­tir mal­gré l’aval du pro­prié­taire

Alors qu’elle al­lait si­gner un contrat de confiance avec des jeunes ar­tistes, la so­cié­té pro­prié­taire a été contrainte de re­non­cer

24 Heures - - La Une - Sté­pha­nie Ar­boit

Alors qu’ils s’ap­prê­taient à si­gner un contrat de confiance avec les pro­prié­taires, les huit jeunes qui ont élu do­mi­cile au Do­maine du Crêt il y a trois mois et de­mi s’at­tendent à se faire ex­pul­ser. Ex­pli­ca­tions.

On l’ap­pelle le Do­maine du Crêt: 20 000 m2, à la sor­tie d’au­to­route de Ve­vey, sur ter­ri­toire de Saint-Légier. Une vue sur le lac im­pres­sion­nante pour un ter­rain où se dressent une grange, une im­mense mai­son de maître (clas­sée en note 2) et ses dé­pen­dances. Mal­gré sa su­per­fi­cie, cette par­celle passe in­aper­çue, entre la Ci­té du Ge­né­vrier et l’Hô­tel Cha­plin. Huit squat­teurs y ont élu do­mi­cile il y a trois mois et de­mi. Alors qu’ils s’ap­prê­taient à si­gner un contrat de confiance avec les pro­prié­taires, ils s’at­tendent à se faire ex­pul­ser par la po­lice. À moins d’un re­vi­re­ment.

Sur place, Pa­blo, 19 ans, nous fait le tour, à la lampe de poche, faute d’élec­tri­ci­té. Ap­pren­ti des­si­na­teur en bâ­ti­ment en 3e an­née, il a pris congé pour s’oc­cu­per du «ma­noir». Sa «pas­sion»: créer des vê­te­ments qu’une bou­tique lau­san­noise re­vend. Il dé­taille, per­sua­sif, les ob­jec­tifs de l’As­so­cia­tion Es­pace 43, qu’il a fon­dée avec ses amis: faire de ce lieu un es­pace cultu­rel ou­vert gra­tui­te­ment à tous, toutes dis­ci­plines ar­tis­tiques confon­dues. Un jar­din en per­ma­cul­ture de­vrait com­plé­ter le dis­po­si­tif. Des tables et livres ont dé­jà été ins­tal­lés pour des étu­diants. Des oeuvres sont en­core ac­cro­chées dans l’es­pace dé­dié aux ex­po­si­tions.

Dans l’une des pièces pou­vant ser­vir d’ate­lier, Thomas, 23 ans, peint. «Les ver­rières et les rails au pla­fond, pré­vus pour sus­pendre des ta­bleaux, prouvent que c’était un ate­lier de longue date.» De­puis qu’il s’est ins­tal­lé ici, Thomas a mis en stand-by ses études en arts vi­suels à la Haute École du Va­lais (éd­héa): «Je vi­vais sur la Ri­vie­ra, j’étu­diais à Sierre et mon ate­lier – qui coû­tait 200 fr. par mois – se trou­vait à Re­nens. Dé­sor­mais, je peins juste au-des­sus de ma chambre. C’est beau­coup plus concret pour moi et j’ai com­pris dans quelle di­rec­tion ar­tis­tique je vou­lais al­ler.»

Leurs pre­mières ac­ti­vi­tés (un vide-dressing et une ex­po), dé­but no­vembre, ont sé­duit l’avo­cat Pierre Chif­felle: «Je les sou­tiens car j’ai été si­dé­ré par le po­ten­tiel énorme du lieu et par leur sé­rieux. Il faut tendre des perches aux jeunes qui es­saient de faire les choses dif­fé­rem­ment.»

Sa­lu­bri­té et plaintes

Philippe Mey­lan, l’un des pro­prié­taires, avait été convain­cu. «J’ai ap­pré­cié leur dé­marche, et ce­la nous ar­ran­geait presque que les bâ­ti­ments, vides de­puis des an­nées, soient oc­cu­pés. Nous au­rions bien ai­mé si­gner avec eux un contrat de confiance, mais il y a mal­heu­reu­se­ment eu des com­pli­ca­tions avec la Com­mune.» Saint-Légier a en ef­fet re­ti­ré le per­mis d’ha­bi­ter. Le syn­dic, Alain Bo­vay, met en avant «l’in­sa­lu­bri­té» des lieux. Pierre Chif­felle op­pose: «Cette consta­ta­tion a été faite le 10 sep­tembre. De­puis, les jeunes ont ré­gu­la­ri­sé les choses! La si­tua­tion de­vient kaf­kaïenne.» Car pour pal­lier les pro­blèmes d’in­sa­lu­bri­té, «il nous manque l’eau cou­rante et l’élec­tri­ci­té, que nous ne vou­lons pas ins­tal­ler illé­ga­le­ment, rai­son pour la­quelle nous at­ten­dons les au­to­ri­sa­tions de la Com­mune», ex­plique Pa­blo. «Il pour­rait y avoir une nou­velle vi­site de la Com­mis­sion de sa­lu­bri­té, pour au­tant que le pro­prié­taire la de­mande», ré­pond Alain Bo­vay.

Par ailleurs, le syn­dic parle de «plaintes» sans en connaître le nombre. «Nous avons re­çu un cour­rier, et nous avons ren­voyé vers Po­lice Ri­vie­ra les té­lé­phones des ha­bi­tants.» Voi­sine du Do­maine, Mo­ni­ca Si­mo­net a pris la pa­role au der­nier Con­seil com­mu­nal, re­la­tant des «fêtes bruyantes dans notre quar­tier calme et pai­sible pen­dant plu­sieurs se­maines». Con­tac­tée par té­lé­phone, elle re­fuse de dé­tailler. Alain Bo­vay: «Des nui­sances noc­turnes sont in­ad­mis­sibles. Et des ac­ti­vi­tés, même louables, sont illé­gales dans cette zone agri­cole.» Pour au­to­ri­ser des ex­po­si­tions, il fau­drait chan­ger l’af­fec­ta­tion des lieux, confirme le Can­ton. Une pé­ti­tion (bien­tôt en ligne) compte dé­jà 200 si­gna­tures pour le main­tien de l’es­pace. «On leur fait un pro­cès d’in­ten­tion. Il fau­drait quand même que ces voi­sins et les au­to­ri­tés aillent voir sur place!» conclut Pierre Chif­felle.

DR

La mai­son de maître (à g.) abrite huit squat­teurs et des ate­liers. Au centre ont été mon­tés une ex­po et un vide-dressing.

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