Les salles d’opé­ra­tion sont sous ten­sion

24 Heures - - La Une - Ma­rie Ni­col­lier

Une étude réa­li­sée au CHUV et à l’Hô­pi­tal de l’Île à Berne conclut que des fric­tions sur­viennent lors d’une in­ter­ven­tion chi­rur­gi­cale sur deux.

«L’am­biance est bien meilleure qu’il y a trente ou qua­rante ans. La men­ta­li­té du chi­rur­gien cow­boy a com­plè­te­ment dis­pa­ru»

Ni­co­las De­mar­tines

Chef du Dé­par­te­ment de chi­rur­gie du CHUV

Une étude me­née no­tam­ment au CHUV montre que ce sont sur­tout les chi­rur­giens res­pon­sables qui s’énervent. Mais la plu­part des cas sont ano­dins

Quels sont les fac­teurs dé­clen­chant des fric­tions au sein des équipes chi­rur­gi­cales pen­dant les opé­ra­tions? C’est ce qu’ont vou­lu sa­voir des cher­cheurs en ana­ly­sant le dé­rou­le­ment de 137 in­ter­ven­tions à l’Hô­pi­tal de l’Île à Berne et au CHUV. Leur étude, sou­te­nue par le Fonds na­tio­nal suisse de la re­cherche scien­ti­fique, a été pu­bliée en dé­cembre dans la re­vue «PLOS One».

Des mo­ments de ten­sions ont été ob­ser­vés dans la moi­tié des cas, se ma­ni­fes­tant par «de la co­lère ou de l’aga­ce­ment, dans les pa­roles ou dans le ton em­ployé», rap­porte l’équipe de cher­cheurs is­sus des uni­ver­si­tés de Berne et Neu­châ­tel et de l’Hô­pi­tal de l’Île. Le mé­con­ten­te­ment éma­nait sur­tout du chi­rur­gien en charge et vi­sait d’autres chi­rur­giens moins ex­pé­ri­men­tés ou l’ins­tru­men­tiste.

Rien de per­son­nel

Pre­mière rai­son? Le manque de co­or­di­na­tion des pro­fes­sion­nels, en­traî­nant une frus­tra­tion quant au dé­rou­le­ment im­par­fait d’une opé­ra­tion. «Ce ne sont pas des di­ver­gences sur la ma­nière d’opé­rer, la pré­sence d’une per­son­na­li­té peu com­mode ou des dif­fé­rends in­ter­per­son­nels qui gé­nèrent des ten­sions, mais bien des im­pres­sions d’en­trave au bon dé­rou­le­ment de l’opé­ra­tion», re­lèvent les cher­cheurs.

Exemples ty­piques: un as­sis­tant qui masque la vi­sion du chi­rur­gien ou des ins­tru­ments trans­mis de fa­çon in­adé­quate. Le pro­fes­seur Ni­co­las De­mar­tines, co­si­gna­taire de l’étude et chef du Dé­par­te­ment de chi­rur­gie du CHUV, connaît bien ce genre de si­tua­tions. «Si j’ai be­soin d’un ins­tru­ment par­ti­cu­lier, que je le de­mande, qu’il n’est pas prêt et qu’il faut al­ler le cher­cher, c’est éner­vant, car ce­la me brise dans mon élan.» «La ma­jo­ri­té des épi­sodes de ten­sions ob­ser­vés étaient com­plè­te­ment ano­dins, pré­cise-t-il. Il s’agit de signes de contra­rié­té, parce que quelque chose ne se dé­rou­lait pas comme pré­vu. Il y a très peu de choses graves.» On est loin des in­sultes qui fusent, des crises de co­lère et des at­taques d’ordre per­son­nel.

Le chi­rur­gien vau­dois ob­serve que l’am­biance s’est pas­sa­ble­ment dé­con­trac­tée au bloc de­puis ses dé­buts dans le mé­tier. «Elle est bien meilleure qu’il y a trente ou qua­rante ans. La men­ta­li­té du chi­rur­gien cow­boy, rou­leur de mé­ca­nique, a com­plè­te­ment dis­pa­ru. Les in­ci­dents sont rares. Je di­rais que 80% des chi­rur­giens, au­jourd’hui, sont très cour­tois. Il reste en­core des de­mi-fous, bien sûr, mais les écarts de lan­gage ne sont plus to­lé­rés. In­sul­ter un membre de l’équipe ou lui dire «tu es nul», c’est in­ac­cep­table.» «La der­nière fois que je me suis éner­vé, c’était l’an­née der­nière, ra­conte-t-il. Après six heures d’une opé­ra­tion dif­fi­cile, l’ins­tru­ment per­met­tant de vé­ri­fier son ré­sul­tat ne fonctionna­it pas. Il n’avait pas été tes­té.»

L’étude re­lève que les ten­sions ob­ser­vées sont tem­po­raires. Les di­ver­gences «sont ré­so­lues glo­ba­le­ment très cal­me­ment et pro­fes­sion­nel­le­ment», in­dique San­dra Kel­ler, pre­mière au­teure de l’étude. Et l’am­biance de tra­vail au bloc n’a pas d’in­ci­dence, cô­té pa­tient, sur le taux de com­pli­ca­tions. «La si­tua­tion n’est pas du tout alar­mante, mais le su­jet mé­rite que l’on s’y in­té­resse», conclut Ni­co­las De­mar­tines.

Mieux gé­rer le stress

Le pro­fes­seur mi­lite pour une meilleure préparatio­n des opé­ra­tions et une stan­dar­di­sa­tion généralisé­e de leur dé­rou­le­ment afin d’évi­ter de po­ten­tiels aga­ce­ments. «Si tout le monde sait ce qu’il va faire, quand et avec quel ins­tru­ment, le dé­rou­le­ment est plus pré­vi­sible et la marge d’er­reur plus pe­tite. Il faut aus­si ap­prendre aux chi­rur­giens à gé­rer leur stress. Il y a des pro­grès à faire de ce cô­té-là, je pense.»

«Des stra­té­gies al­ter­na­tives d’ex­pres­sion du mé­con­ten­te­ment ou de ré­gu­la­tion des émo­tions doivent être mises en place et en­traî­nées, abonde San­dra Kel­ler. Et ce­la dans le but d’en­tre­te­nir une culture res­pec­tueuse de chaque membre de l’équipe chi­rur­gi­cale.»

MA­NUEL PERRIN

La pre­mière source de fric­tions est le manque de co­or­di­na­tion, par exemple un as­sis­tant mas­quant la vi­sion du chi­rur­gien ou des ins­tru­ments mal trans­mis.

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