De fu­turs as­tro­nautes s’exercent à Crans-Mon­ta­na

24 Heures - - La Une - Lu­cie Mon­nat Textes Odile Mey­lan Pho­tos

Fris­sons Sous la glace du lac de la sta­tion va­lai­sanne, des étu­diants de l’EPFL s’ini­tient aux condi­tions de l’es­pace avec un en­traî­ne­ment digne des grandes agences, si­mu­lant au plus proche pos­sible du réel le contexte d’une mis­sion spa­tiale.

Des étu­diants s’ini­tient aux condi­tions de l’es­pace avec un en­traî­ne­ment digne des grandes agences spa­tiales

En­gon­cée dans sa com­bi­nai­son de plon­gée, So­phie Lis­more, échouée au bord d’un car­ré noir d’eau creu­sé dans la glace du lac de Crans-Mon­ta­na ( VS), écoute les der­nières ins­truc­tions d’Al­ban Mi­chon. Dé­jà dans l’eau, cet ex­plo­ra­teur fran­çais, adepte de plon­gée extrême, lance une bou­tade. «C’est froid? C’est vrai? Tu veux qu’on an­nule?» En guise de ré­ponse, la jeune phy­si­cienne de 20 ans en­file son masque et se glisse dans l’eau gla­ciale. Sa sil­houette fait peu à peu place à de grosses bulles, qui ra­pe­tissent au fur et à me­sure que la plon­geuse s’éloigne, ex­plo­rant les pro­fon­deurs du lac re­cou­vert d’une épaisse couche blanche.

Il n’y a pas grand-chose à voir en des­sous, à part une lé­gère lu­mière verte et quelques algues. Le but de l’opé­ra­tion n’est pas de tra­quer les pois­sons, mais de se mettre en condi­tion de stress. So­phie Lis­more, comme sept autres étu­diants, par­ti­cipe à la mis­sion As­cle­pios 2020, un pro­jet scien­ti­fique in­ter­dis­ci­pli­naire or­ga­ni­sé par l’as­so­cia­tion lau­san­noise de l’EPFL [email protected]­vice ( lire l’en­ca­dré).

Du 13 au 16 fé­vrier, Al­ban Mi­chon leur a ré­ser­vé un en­traî­ne­ment de l’extrême, qui si­mule au plus proche pos­sible du réel les condi­tions d’une mis­sion spa­tiale sur «un autre corps cé­leste» — com­pre­nez la Lune ou Mars. Le corps et l’es­prit doivent ain­si être mis à rude épreuve afin d’ana­ly­ser les consé­quences de ce stress sur le dé­rou­le­ment d’une mis­sion spa­tiale.

Triés sur le vo­let

Willem Su­ter, vê­tu d’une com­bi­nai­son ar­gen­tée lui va­lant le so­bri­quet de «Zig­gy Star­dust», at­tend que So­phie Lis­more re­monte à la sur­face pour se glis­ser à son tour dans l’eau. «La plon­gée fait par­tie de l’en­traî­ne­ment de tous les as­tro­nautes, ex­plique le jeune homme de 23 ans, étu­diant à l’EPFL et plon­geur ex­pé­ri­men­té. L’eau froide re­crée les condi­tions les plus proches de celles de l’ape­san­teur.» Les abysses noirs du lac s’ap­pa­rentent à la nuit in­fi­nie de l’es­pace, tan­dis que le froid mor­dant de la mon­tagne rap­pelle les tem­pé­ra­tures de la Lune.

«La sé­lec­tion est ex­trê­me­ment dure pour al­ler dans l’es­pace, et elle est ré­ser­vée à des scien­ti­fiques plus âgés, ex­plique Ch­loé Car­rière, pré­si­dente de l’as­so­cia­tion. Cette mis­sion est faite pour les étu­diants, afin de leur don­ner une pos­si­bi­li­té unique de suivre un vrai en­traî­ne­ment d’as­tro­naute.» Les par­ti­ci­pants rêvent tous un jour d’al­ler dans l’es­pace, mais n’y par­vien­dront pas for­cé­ment. Qu’im­porte. «Ils pour­ront se tar­guer d’une ex­pé­rience en­ri­chis­sante qui au­ra ser­vi à dé­ve­lop­per des com­pé­tences bien­ve­nues dans des la­bo­ra­toires ou des en­tre­prises», ajoute Ch­loé Car­rière.

Pen­dant tout le week-end, les scien­ti­fiques vont donc vivre à la dure. À l’heure où le com­mun des étu­diants se re­trouve dans des bars, l’équipe est ar­ri­vée jeu­di soir au pied de la sta­tion va­lai­sanne, sous une tem­pête de neige et de vent. Après une nuit pas­sée en­tas­sés deux par deux sous des tentes, les voi­ci donc, ici à créer un abri de neige, là à plon­ger joyeu­se­ment dans une eau gla­cée.

Et tout ça de leur plein gré. «C’était gé­nial!» s’ex­clame Ma­nue­la Raim­bault, doc­to­rat en as­tro­phy­sique à l’UniGe, à peine ti­tillée par le froid après un quart d’heure à pa­tau­ger dans l’eau gla­cée.

Bonne am­biance

Tous semblent avoir le cuir épais. Heu­reu­se­ment, car la ré­sis­tance est le maître-mot. Ce week-end de l’extrême n’est qu’un en­traî­ne­ment pour le but ul­time du pro­jet, une mis­sion pré­vue en avril. Les huit ap­pren­tis as­tro­nautes se­ront iso­lés sept jours «dans un coin re­cu­lé du Ju­ra», dans les condi­tions les plus proches de l’es­pace. To­ta­le­ment cou­pés de l’ex­té­rieur, ils de­vront être ca­pables d’être au­to­nomes, d’y pro­duire cer­taines ex­pé­riences tou­chant à l’as­tro­no­mie ou la ro­bo­tique… et de se sup­por­ter entre eux.

«L’ex­pé­rience pré­sente éga­le­ment un as­pect psy­cho­lo­gique, note Ch­loé Car­rière. Sou­vent, des ten­sions ap­pa­raissent entre les scien­ti­fiques de la tour de contrôle et les as­tro­nautes en mis­sion. Les pre­miers leur dictent cer­taines actions, tan­dis que les autres ne sont pas for­cé­ment ca­pables de les ac­com­plir en fonc­tion de la réa­li­té du ter­rain. Ce­la crée des mal­en­ten­dus. Il ar­rive même qu’il y ait des mu­ti­ne­ries!»

Pas de ce­la dans le camp. L’am­biance est à la co­lo­nie de va­cances, mal­gré le froid et les pa­quets de nour­ri­ture lyo­phi­li­sée. La mous­tache et le look ré­tro de Willem im­pres­sionnent da­van­tage ses ca­ma­rades que les plon­gées dans ce car­ré d’eau gla­cée. Où sont donc les condi­tions de stress re­cher­chées? «Les per­sonnes sé­lec­tion­nées l’ont été car elles sont ca­pables de ré­sis­ter à des condi­tions ex­trêmes, ré­pond Ch­loé Car­rière. Il faut éga­le­ment con­si­dé­rer l’ex­pé­rience dans la du­rée. Nous ve­nons d’ar­ri­ver. Il reste en­core plu­sieurs jours à vivre dans ces condi­tions.» Bi­lan di­manche, donc. Ce ven­dre­di soir, lorsque la nuit se­ra tom­bée, les as­tro­nautes plon­ge­ront en­core.

ODILE MEY­LAN

So­phie Lis­more et Ch­ris­tian Car­di­naux, 20 et 25 ans, suivent un en­traî­ne­ment si­mi­laire à ce­lui des grandes agences spa­tiales. Les dé­fis se suc­cé­de­ront dans le froid tout le week- end dans la sta­tion de Crans-Mon­ta­na.

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