REN­CONTRES RUS­TIQUES en Crète

Animan Les Beautés du Monde - - CARNET DE ROUTE - Par Franck Char­ton

Ile eu­ro­péenne la plus mé­ri­dio­nale de Mé­di­ter­ra­née, la Crète conti­nue de fas­ci­ner.

Une échan­crure ro­cheuse, our­lée d’une bro­chette de mou­lins à vent dé­ca­tis. La mer d’huile qui s’aban­donne contre l’ho­ri­zon. Les coups de bou­toir du vent tiède, dis­til­lant les arômes poi­vrés du ma­quis. L’im­mer­sion cré­toise com­mence vrai­ment ici, au col d’Am­be­los. La porte d’ac­cès au pla­teau du Las­si­thi se­ra pour moi ce seuil phy­sique et sym­bo­lique, per­met­tant d’en­trer de plain-pied dans un pays. Mer­veilleux sen­ti­ment d’al­té­ri­té, dé­jà, que ce mi­cro­cosme per­ché, ces ver­gers à perte de vue, cer­nés par d’âpres col­lines for­mant le pa­ra­pet du Mont Dic­té, troi­sième re­lief de l’île, à 2’146m d’al­ti­tude. Les «mille mou­lins» ont vé­cu, certes, mais ses qua­torze vil­lages blancs semblent tou­jours re­cro­que­villés de part et d’autre de leur rue prin­ci­pale où le ca­fe­nion, le bis­trot du coin, reste la seule ins­ti­tu­tion im­muable. Les an­ciens se sont don­nés ren­dez-vous à l’ombre de la ter­rasse ou sous les néons d’une ar­rière-salle digne d’un al­ma­nach Ver­mot, pour jouer au tav­li, un jeu de pions proche du jac­quet ou du back­gam­mon. Pas un ne lève les yeux à l’ar­ri­vée d’un étran­ger. Mais il suf­fit de sa­luer à la can­to­nade d’un so­lide «Ya­sas!» et tous vous ré­pon­dront d’un ho­che­ment de men­ton, par­fois d’un sou­rire.

Ile eu­ro­péenne la plus mé­ri­dio­nale de Mé­di­ter­ra­née, la Crète conti­nue de fas­ci­ner. Tro­pisme my­tho­lo­gique ou ad­dic­tion pour son art de vivre épi­cu­rien? Dans les vil­lages per­dus sub­sistent des va­leurs d’an­tan, conju­guant di­gni­té bour­rue, fier­té in­su­laire et hos­pi­ta­li­té pro­digue.

DE LA CÔTE ORIEN­TALE AUX RI­VAGES DU SUD

Etape im­pro­vi­sée à Ka­vous­si, sur­pris par la nuit. L’ample cou­ronne d’un vé­né­rable oli­vier bi­mil­lé­naire ser­vi­ra d’hô­tel de luxe, en li­sière de che­mins creux. Au le­ver du jour, des bour­rasques brû­lantes an­noncent la pluie. Un an­cien che­min mu­le­tier zig­zague sur le ver­sant au mi­lieu d’une gar­rigue odo­rante ap­pe­lée ici phry­ga­na. Cistes, thym, sar­riette, ge­nêts et lau­riers com­posent une dé­li­cieuse sym­pho­nie ol­fac­tive. L’as­cen­sion est rude, mais gra­ti­fiante. Au som­met d’une émi­nence ro­cheuse, sur­git Kas­tro, une pe­tite né­cro­pole mi­noenne. Quelques ruines en nid d’aigle em­brassent tout le golfe de Mi­ra­bel­lo, avec l’île de Psi­ra pi­que­tée au mi­lieu. On dis­tingue d’autres ves­tiges plus bas, près d’une cha­pelle ou­bliée. En Crète, le moindre ro­cher re­cèle un site ar­chéo­lo­gique. L’est de l’île est un uni­vers de landes brû­lées par le so­leil, avec une lu­mière plus crue et l’ap­pa­ri­tion des pal­miers dat­tiers. Nous voi­ci au seuil du Moyen-Orient. Le long de la côte sud, la pluie s’est ins­tal­lée cette fois pour de bon. Pre­mier ar­rêt no­table sur le site do­rien de Gor­tis. Cette im­por­tante ville an­tique, ca­pi­tale de la Crète sous les Ro­mains, de­vint foyer de chris­tia­ni­sa­tion grâce à l’édi­fi­ca­tion de la pre­mière église cré­toise, Saint-Tite, au VIIe siècle. Cette ba­si­lique reste émou­vante, entre un odéon du IIe siècle et des ago­ras à co­lon­nades. Ac­cro­ché sur ses flancs, Ano­gia reste le plus grand village de mon­tagne cré­tois, cé­lèbre pour sa longue his­toire de ré­volte, contre les Ot­to­mans

d’abord, puis contre les Na­zis. Pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, presque tous les hommes d’âge mûr furent mas­sa­crés par la Ges­ta­po, en guise de re­pré­sailles pour leur im­pli­ca­tion dans l’en­lè­ve­ment du Gé­né­ral Kreipe, le com­man­dant des forces d’oc­cu­pa­tion. De fait, Ano­gia ap­pa­raît comme un village d’ir­ré­duc­tibles: femmes en noir, hommes à l’al­lure om­bra­geuse, aux trognes de cor­saires, aux al­lures de co­saques, bot­tés et san­glés de noir, bar­bus et por­tant des mous­taches brous­sailleuses. Avec, sur­tout, le man­di­li (ou sa­ri­ki se­lon les dia­lectes), le fou­lard noir, dont les franges se­raient comme les «larmes du peuple cré­tois, pour se sou­ve­nir des trois siècles d’op­pres­sion turque». Il reste ici et là une poi­gnée de ces ma­qui­sards. Les vil­la­geois les ap­pellent res­pec­tueu­se­ment «les par­ti­sans», ces der­niers culti­vant vo­lon­tiers l’es­prit de ré­sis­tance à toute forme d’in­gé­rence ex­té­rieure.

DES ÉLE­VEURS DE MOU­TONS AUX PORTS VÉ­NI­TIENS

A l’aube, j’em­barque dans le pi­ckup de Ste­lis qui monte chaque jour sur­veiller son trou­peau de mou­tons. Vingt ki­lo­mètres de la­cets et dix de­grés de moins plus tard, nous voi­ci à 1’450 m d’al­ti­tude, dans la ta­ver­na, au ter­mi­nus de la route où nous re­trou­vons l’oncle Anas­ta­sio, un «par­ti­san». La ma­ti­née est pas­sée à man­ger du fro­mage mai­son ap­pe­lé gra­vie­ra, à cuire un mou­ton au bar­be­cue et à boire ca­fé et ra­ki. A re­faire le monde, aus­si. Je com­mence à me de­man­der si je vais pou­voir vi­si­ter le mi­ta­to. En­fin, après les agapes, nous pre­nons la piste qui tra­verse le pla­teau et mène à un groupe de huttes en pierres sèches au toit co­nique, très sem­blables à des bo­ries pro­ven­çales, des ca­pi­telles lan­gue­do­ciennes ou des paillers corses. Les meules de gra­vie­ra y mû­rissent entre deux et cinq mois au frais, avant d’être ven­dues en­vi­ron 10 eu­ros le ki­lo. Les trans­hu­mances bis­an­nuelles donnent en­core lieu à de grandes marches fes­tives et une dou­zaine de mi­ta­tos sont en­core en ac­ti­vi­té à Ni­da.

JE COM­MENCE À SEN­TIR CE QUI FAIT DE CETTE ÎLE UN LIEU EN­SOR­CE­LANT: LA SEN­SA­TION D’ÊTRE AILLEURS, MAIS SUR­TOUT LOIN, TRÈS LOIN!

C’est à la tom­bée de la nuit que je pé­nètre dans Ha­nia ou Cha­nia, alias La Ca­née. L’an­cienne Ky­do­nia mi­noéenne, ven­due aux Vé­ni­tiens après la chute de l’em­pire by­zan­tin, au XIIIe siècle, connut trois siècles de pros­pé­ri­té com­mer­ciale et ar­tis­tique avant sa prise par les Ot­to­mans en 1645. Le ré­sul­tat de ce mel­ting-pot cultu­rel: une ci­té pleine de charme entre Orient et Oc­ci­dent, avec un éche­veau de ruelles où s’alignent échoppes et res­tau­rants, quelques bal­cons de bois in­so­lites, la mos­quée des ja­nis­saires et le port vé­ni­tien, gar­dé par son phare du XVe siècle.

Au nord, deux pé­nin­sules valent le dé­tour: les splen­dides mo­nas­tères de l’Acro­terre, ou la spi­ri­tua­li­té or­tho­doxe dans des dé­cors bu­co­liques et ma­rins, et la pres­qu’île de Gram­vous­sa, échine sau­vage en­core pré­ser­vée s’éti­rant vo­lup­tueu­se­ment dans les eaux trans­lu­cides du la­gon de Ba­los, échan­cré d’îlots ro­cheux.

MU­SIQUE ET ENVOÛTEMENT

Après Pa­leo­ho­ra, sur la côte sud-ouest, les mas­sives et somp­tueuses Lef­ki Ora, ou Mon­tagnes Blanches, bas­culent dans la Mé­di­ter­ra­née. A Sougia se pro­duit la lé­gende vi­vante de la lyre cré­toise, Ado­nis Xylouris, ap­pe­lé ici af­fec­tueu­se­ment Psarandonis. Barbe de pro­phète, tignasse échevelée, voix ro­cailleuse et yeux bleus ma­li­cieux, il semble di­va­guer, au bord de la transe, pen­dant le concert très at­mo­sphé­rique émaillé de man­ti­nades, ou saillies poé­tiques d’ins­pi­ra­tion païenne, évo­quant la conci­sion et la ful­gu­rance des hai­ku. Je com­mence à sen­tir ce qui fait de cette île un lieu en­sor­ce­lant: la sen­sa­tion d’être ailleurs, mais sur­tout loin, très loin!

Un peu plus loin, en sui­vant le sen­tier de grande ran­don­née E4 qui tra­verse la Crète d’ouest en est sur 320 km, on tombe sur l’émou­vante cha­pelle by­zan­tine

A SOUGIA SE PRO­DUIT LA LÉ­GENDE VI­VANTE DE LA LYRE CRÉ­TOISE, ADO­NIS XYLOURIS, AP­PE­LÉ ICI AF­FEC­TUEU­SE­MENT PSARANDONIS. BARBE DE PRO­PHÈTE, TIGNASSE ÉCHEVELÉE, VOIX RO­CAILLEUSE ET YEUX BLEUS MA­LI­CIEUX, IL SEMBLE DI­VA­GUER, AU BORD DE LA TRANSE.

d’Agios Pav­los, plan­tée au bord de la plage et dont la cou­pole en forme de croix grecque brave les in­tem­pé­ries de­puis neuf siècles. Conti­nuant en­suite vers les pe­tits ports de Fe­nix, Lou­tro et Ho­ra Sfa­kion, le che­mi­ne­ment tout en mon­tagnes russes, sou­vent en bal­con sur la mer, sous les pins ou lon­geant des plages caillou­teuses, consti­tue un en­chan­te­ment.

CHEZ NI­KOS, L’ER­MITE GOUR­MAND

Re­tour par le pla­teau d’Ano­po­li, der­nier village avant les fo­rêts pro­fondes, puis les grands es­paces dé­nu­dés des Mon­tagnes Blanches de l’in­té­rieur. Un air de bout du monde. La ta­verne de Cos­ta sert de lieu de ral­lie­ment na­tu­rel où chas­seurs, ber­gers, ar­ti­sans, par­ti­sans et même le pope lo­cal tapent le car­ton et cassent la croûte en éclu­sant des litres de ra­ki. Quand je de­mande l’ad­di­tion, le pa­tron m’an­nonce que mon ca­fé a été ré­glé par un des so­lides gaillards at­ta­blés, coiffé d’un fou­lard noir. C’est Ni­kos, pâtre de son état, un per­son­nage lo­cal aux grosses bacchantes blanches recourbées comme des crocs et pis­to­let à la cein­ture. Il reste l’un des der­niers à vivre toute l’an­née dans sa ber­ge­rie de mon­tagne. Je tente l’ex­pé­rience de me faire in­vi­ter chez ces in­con­nus lo­caux. Ni­kos me re­garde fixe­ment, se lisse les mous­taches, puis aquiesce, dans un éclat de rire.

Ni­kos avance d’un pas cha­lou­pé, son kat­sou­la, ou bâ­ton de ber­ger, fi­ché entre les épaules, in­sen­sible à la pluie fine qui nous trans­perce. Sa ca­bane de pierres se cache à une bonne heure de marche dans les bois. On di­rait l’antre d’un er­mite. Mais un er­mite gour­mand. Ses pro­vi­sions sont plé­tho­riques et il se met aus­si­tôt à ses four­neaux. Bien­tôt, un ban­quet cré­tois prend forme: ra­goût de tripes de mou­ton aux pommes de terre, fe­ta et gra­vie­ra, sa­lade de to­mates et concombres, pain com­plet dé­cou­pé sous le coude en larges tranches et un pe­tit rouge lo­cal, pour faire bonne me­sure.

La soi­rée, fort ar­ro­sée, se ter­mi­ne­ra avec un mal de crâne ca­ra­bi­né, dans un des lits dé­fon­cés de la ber­ge­rie. La re­la­tive déception des pre­miers jours cré­tois sur un lit­to­ral trop ur­ba­ni­sé et tou­ris­tique, est ef­fa­cée. En com­pa­gnie de ces so­lides mon­ta­gnards res­tés eux-mêmes, com­ment ne pas vi­brer à l’unis­son de ce pays de ven­det­ta et de poé­sie, où so­li­tude rime avec plé­ni­tude, na­ture avec al­lure, et hu­ma­ni­té avec pro­di­ga­li­té?

QUAND JE DE­MANDE L’AD­DI­TION, LE PA­TRON M’AN­NONCE QUE MON CA­FÉ A ÉTÉ RÉ­GLÉ PAR UN DES SO­LIDES GAILLARDS AT­TA­BLÉS, COIFFÉ D’UN FOU­LARD NOIR. C’EST NI­KOS, PÂTRE DE SON ÉTAT, UN PER­SON­NAGE LO­CAL AUX GROSSES BACCHANTES BLANCHES RECOURBÉES COMME DES CROCS ET PIS­TO­LET À LA CEIN­TURE.

Com­bi­nant la dou­ceur mé­di­ter­ra­néenne et le charme de l’al­té­ri­té, la Crète en­voûte ceux qui s’y im­mergent. Ren­contre à Ho­ra Ska­fion avec le fier ber­ger Ni­kos Vot­sa­kis. Le mo­nas­tère d’Agia Tria­da, sur la pé­nin­sule de La Ca­née, reste l’un des mieux conser­vés de la côte nord. Double page pré­cé­dente. Ar­ri­vée sur Lou­tro, le seul port na­tu­rel de la côte sud, ac­ces­sible uni­que­ment à pied ou par ba­teau.

Am­biance du village de Tzer­mia­do et dans un ca­fé avec ses joueurs de tav­li. A Ano­gia, bap­têmes en l'église Agios Ioan­nis. L’oc­ca­sion, pour les ci­ta­dins du lit­to­ral, de re­mon­ter au village na­tal.

A Ano­gia, les an­ciens du village sont en­core en te­nue de par­ti­sans. Un ber­ger sur le pla­teau de Ni­da, au pied du Mont Psi­lo­ri­tis.En page de droite, dé­cou­verte des mi­ta­tos en pierres et de la fa­bri­ca­tion des fro­mages de bre­bis, les gra­vie­ra.

Ado­nis Xylouris a fait de la tra­di­tion­nelle lyre sa muse par­fois ico­no­claste. Les mo­nas­tères sont pré­sents par­tout, comme ce­lui d'Azo­gyres ou entre Sougia et Lou­tro. En page de gauche. La Ca­née conti­nue de rayon­ner de sa beau­té mé­tis­sée, mé­lange d’in­fluences orien­tales et vé­ni­tiennes. Ici, le mo­nas­tère by­zan­tin d'Agia Tria­da et la ca­thé­drale or­tho­doxe d’Evrai­ki. Vue vers le large de­puis la pres­qu’île de Gram­vous­sa, avec la baie et le la­gon de Ba­los. Am­biance dans une cha­pelle d’Ano­po­lis, avec son prêtre or­tho­doxe et les ma­gni­fiques icônes d'Agia Tria­da.

La côte entre Sa­ma­ria et Mar­ma­ra, avec la cha­pelle by­zan­tine Agios Pav­los et son in­té­rieur du VIe siècle. A droite, à Or­tho­la­gos, bel ac­cueil et ban­quet tra­di­tion­nel bien ar­ro­sé avec les ber­gers Ni­kos Vot­sa­kis et Ni­kos Or­fa­nou­da­kis.

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