SA­RAH KEN­DER­DINE

Les na­vi­ga­teurs spa­tio-tem­po­rels

Bilan - Luxe - - Panorama Portraits -

Je construis des na­vi­ga­teurs spa­tio-tem­po­rels.» So­phis­ti­quée jusque dans le choix du ca­cheo­reilles qui la pro­tège du froid de fé­vrier pour tra­ver­ser l’es­pla­nade de L’EPFL entre le Rolex Lear­ning Cen­ter et l’artlab qui est son nou­veau fief, Sa­rah Ken­der­dine le prouve. Son or­di­na­teur est rem­pli des images épous­tou­flantes dif­fu­sées par la ving­taine de ma­chines à voya­ger dans la géo­gra­phie et l’his­toire qu’elle a réa­li­sées de­puis quinze ans. Dans le hall d’une an­cienne im­pri­me­rie à proxi­mi­té, à Saint-sul­pice, elle en cons­truit même au­jourd’hui huit d’un coup pour ré­pondre à la de­mande des mu­sées. De la di­gi­ta­li­sa­tion des cha­pelles boud­dhistes tro­glo­dytes du dé­sert de Go­bi aux sta­tues qui prennent vie en 3D de­puis les pa­no­ra­mas des ruines de Ham­pi en Inde en pas­sant par la cho­ré­gra­phie dé­taillée des maîtres du kung-fu de Hong­kong, ces images sont fée­riques. Cha­cun pour­ra d’ailleurs le consta­ter lors de l’ex­po­si­tion qu’elle s’ap­prête à inau­gu­rer le 12 avril au Artlab au­tour de son tra­vail sur le kung-fu (avec en prime un mois plus tard un fes­ti­val pa­ral­lèle en ex­té­rieur de films d’arts martiaux qu’elle a ob­te­nu de Ce­les­tial Pic­tures). « Un vrai pro­duit de la glo­ba­li­sa­tion cultu­relle », s’amuse-t-elle.

Di­rec­trice de l’artlab et du la­bo­ra­toire de mu­séo­lo­gie ex­pé­ri­men­tale de L’EPFL, Sa­rah Ken­der­dine nu­mé­rise le pa­tri­moine pour in­ven­ter la culture du fu­tur.

______Hu­ma­niste di­gi­tale

Fille d’un com­mis­saire néo-zé­lan­dais au com­merce, Sa­rah Ken­der­dine est fa­mi­lière de la glo­ba­li­sa­tion. Lors de sa grand- messe an­nuelle au WEF à Da­vos, elle ren­contre le fu­tur pré­sident de L’EPFL, Mar­tin Vet­ter­li. « Pour un exer­cice, j’avais été as­so­ciée en bi­nôme à Mar­tin Vet­ter­li. » Une ren­contre qui condui­ra à son re­cru­te­ment par le Col­lège des Hu­ma­ni­tés Di­gi­tales du po­ly de Lau­sanne. Mais si elle baigne dans la glo­ba­li­sa­tion de­puis l’en­fance, sa spé­cia­li­sa­tion n’avait a prio­ri pas pré­pa­ré Sa­rah Ken­der­dine à de­ve­nir une ora­trice star in­vi­tée à ex­pli­quer presque chaque se­maine le fu­tur de la culture. Là, elle s’ap­prête à en dé­battre avec le res­pon­sable de l’ins­ti­tut de l’art et de la culture de Google lors du World Go­vern­ment Sum­mit à Du­baï. A la base Sa­rah Ken­der­dine est, en ef­fet, ar­chéo­logue sous-ma­rine. Son pre­mier poste, elle l’a ob­te­nu au Wes­tern Aus­tra­lia Ma­ri­time Mu­seum à Fre­mantle. Son ter­rain de jeu est alors l’océan In­dien où elle plonge ex­plo­rer des épaves. Une époque de res­tric­tion bud­gé­taire li­mite tou­te­fois ses am­bi­tions ar­chéo­lo­giques. Mais comme c’est aus­si l’époque où dé­marre le World Wide Web, Jeremy Green, di­rec­teur du mu­sée ma­ri­time, lui de­mande de réa­li­ser ce qui se­ra le pre­mier site d’une ins­ti­tu­tion cultu­relle de l’hé­mi­sphère Sud. En 2000, ce tour­nant de car­rière se pro­longe avec les JO de Syd­ney. A cette oc­ca­sion, In­tel spon­so­rise une ex­po­si­tion sur les tré­sors de l’olym­pisme grec dans le cadre du Mu­sée des sciences de Syd­ney (Po­we­rhouse Mu­seum) qu’elle a re­joint. C’est là qu’elle com­mence à créer de grandes ins­tal­la­tions pa­no­ra­miques im­mer­sives et in­ter­ac­tives, à scan­ner des an­ti­qui­tés en 3D et à créer des ani­ma­tions vir­tuelles pour don­ner vie au pa­tri­moine cultu­rel.

______« Le dé­fi, ex­plique- t- elle, est de construire quelque chose d’expérimental et de très grande qua­li­té mais qui soit pour un pu­blic de masse. » Sa­rah Ken­der­dine ne croit pas au casque de réa­li­té vir­tuelle qui isole. Les cy­lindres d’une di­zaine de mètres de dia­mètre sur quatre de haut qu’elle conçoit pour pro­je­ter des images à 360 de­grés sont pen­sés pour une ex­pé­rience par­ta­gée. Parce qu’elle a une vi­sion hu­ma­niste de l’or­di­na­teur. « Ce qui fait notre hu­ma­ni­té, c’est ce que nous com­pre­nons des liens so­ciaux. Et ce que nous avons à of­frir, c’est la nar­ra­tion » , dit- elle. Elle pré­fère l’idée d’in­tel­li­gence de l’homme aug­men­tée par les or­di­na­teurs plu­tôt que d’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle pu­re­ment tech­no­lo­gique.

« Nous pas­sons d’une ère où le bu­si­ness était notre culture à une ère où la culture de­vient notre bu­si­ness »

______Du kung-fu à la ______ Fête des Vi­gne­rons

Pour­tant, l’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, le ma­chine lear­ning qui fait émer­ger du sens d’un fouillis de don­nées est bien ce qui l’at­tire à L’EPFL. En par­ti­cu­lier, l’avan­cée des cher­cheurs du Po­ly dans la com­pu­ter vi­sion, l’ana­lyse des images par or­di­na­teur. Parce que Sa­rah Ken­der­dine est aus­si une per­fec­tion­niste. Au fur et à me­sure de ses pro­jets, elle n’a ces­sé de raf­fi­ner ses tech­niques de cap­ture ou de pro­jec­tion. Ce­la pas­se­ra d’abord par les fonds des mu­sées où s’en­tassent les oeuvres qui ne sont pas ex­po­sées. « Seule­ment 2% des col­lec­tions du Smith­so­nian sont vi­sibles et 0,4% de celles du Bri­tish Mu­seum. » Ce­la l’a conduit à nu­mé­ri­ser 16 mil­lions d’ob­jets du Vic­to­ria Mu­seum de Mel­bourne ou à dé­ve­lop­per des pro­grammes de pho­to­gram­mé­trie pour vi­sua­li­ser l’in­té­rieur de la mo­mie de Pau­si­ris. Ar­chéo­logue, Sa­rah Ken­der­dine est na­tu­rel­le­ment une femme de ter­rain. Elle a mul­ti­plié les pro­jets: des cap­tures d’images des ruines de Ham­pi en Inde – parce qu’elles sont me­na­cées par le chan­ge­ment cli­ma­tique – aux grottes de Mo­gao à Dun­huang en Chine. Pour réa­li­ser des prises de vues sté­réo­sco­piques des temples de Ham­pi, elle a par exemple ju­me­lé les deux ca­mé­ras pa­no­ra­miques suisses Seitz Round­shot dont elle est très fière de dis­po­ser. « Il en reste quatre dans le monde. » Une fois ras­sem­blées dans l’or­di­na­teur, ces images per­mettent d’in­sé­rer des ob­jets ou des per­son­nages vir­tuels comme la déesse Shi­va créée à par­tir de la cap­ture des mou­ve­ments d’une dan­seuse in­dienne. Un autre dé­fi est, en ef­fet, de sai­sir le pa­tri­moine in­tan­gible : la danse des der­viches tour­neurs par exemple qu’elle dé­couvre à l’oc­ca­sion de re­cherches en Tur­quie. Avec le pro­fes­seur Jef­frey Shaw de la Ci­ty Uni­ver­si­ty de Hong­kong, elle sys­té­ma­tise cette ap­proche avec des tech­no­lo­gies de cap­ture de mou­ve­ments à haute fré­quence pour en­re­gis­trer les gestes des der­niers maîtres du kung­fu de Hong­kong. Elle es­père l’an pro­chain ap­pli­quer ces tech­niques à un autre pa­tri­moine in­tan­gible : la Fête des Vi­gne­rons.

______Les routes de la ______ soie nu­mé­riques

Dans le cas du pro­jet de di­gi­ta­li­sa­tion des 492 cha­pelles boud­dhiques du dé­sert de Go­bi et de leurs 45 000 m2 de pein­tures mu­rales et 2000 sta­tues, le scan­nage la­ser as­so­cié à la pho­to­gra­phie en très haute dé­fi­ni­tion a abou­ti à un ni­veau de dé­tail qui per­met toutes sortes d’ef­fets spé­ciaux pour l’autre grand cha­pitre du tra­vail de Sa­rah Ken­der­dine : la vi­sua­li­sa­tion. « Les bases de don­nées des mu­sées meurent lors de leur mise en ligne, ex­plique- t- elle. Elles ne sont pra­ti­que­ment pas consul­tées. Il faut donc les re­pla­cer dans un contexte so­cial. » C’est ce qui l’a ame­née à créer de­puis 2002 ses cy­lindres de pro­jec­tion à 360 de­grés avec des ré­so­lu­tions tou­jours plus phé­no­mé­nales ( EPICYLINDER, der­nier sys­tème qu’elle a cons­truit à l’uni­ver­si­té de Syd­ney (UNSW), a 56 pro­jec­teurs et 120 mil­lions de pixels en 3D). A cette dé­fi­ni­tion ex­cep­tion­nelle de l’image, le tra­vail de Sa­rah Ken­der­dine ajoute la pos­si­bi­li­té d’ef­fets spé­ciaux qui ne sont pas sans rap­pe­ler ceux d’un autre vi­sion­naire néo-zé­lan­dais: le ci­néaste du « Sei­gneur des an­neaux » Pe­ter Jack­son. Cette vi­sion de mu­sées ré­in­ven­tés au tra­vers d’ap­pli­ca­tions im­mer­sives et in­ter­ac­tives culmine main­te­nant avec le pro­jet d’« At­las du boud­dhisme ma­ri­time » qu’elle di­rige pour faire re­vivre l’im­por­tance de cette voie de com­merce à cô­té de celles ter­restres. Là, il va s’agir de don­ner une co­hé­rence nar­ra­tive à des mo­nu­ments, des col­lec­tions de mu­sées, des archives de chro­niques de voyage qui s’étendent du golfe Per­sique à la Co­rée. Un tra­vail gi­gan­tesque qui fait de Sa­rah Ken­der­dine l’in­car­na­tion de la pré­dic­tion du pro­phète de l’âge d’in­ter­net Mar­shall Mclu­han : « Nous pas­sons d’une ère où le bu­si­ness était notre culture à une ère où la culture de­vient notre bu­si­ness. »

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