Bilan - Luxe

PORTRAITS

Visionnair­es, leurs travaux anticipent les grands courants sociocultu­rels. Trois portraits d’hommes et de femmes dont l’aptitude à entrevoir le temps et les époques à venir donnent vie à de oeuvres qui compteront dans le patrimoine culturel de demain. EN

- Aymeric Mantoux

Enki Bilal, dessinateu­r

apocalypti­que

Un futur pas si lointain. Un virus qui voit s’évanouir en un claquement de doigts le cloud - ce nuage numérique où nos données sont stockées –, internet et tous les réseaux informatiq­ues. « Bug », le dernier album d’enki Bilal, est à la fois une bande dessinée d’anticipati­on et une fable qui nous laissent chancelant­s. Du pur Bilal donc, avec son univers graphique incroyable, son traitement des couleurs à la manière des lavis, dans lequel il déploie avec maestria ses nuances de gris et de bleu. Une virtuosité qui lui confère un stat statut à part dans l’univers du neuviè neuvième art, celui d’un artiste inconto contournab­le, le seul avec Hergé à se v voir consacrer des ventes aux enchères monothémat­iqu tiques, comme chez Artcurial à Paris Pa l’an dernier. Et surtout un une capacité à « voir plus loin qu que l’actualité », à pousser du cô côté de la prospectiv­e, en ext trapolant parfois juste légèrement. Depuis les débuts de sa carrière, l’avènement du progrès scientifiq­ue et des réseaux informatiq­ues, en ap-

Artiste virtuose de l’anticipati­on, Enki Bilal a un statut à part dans l’univers du neuvième art. Il est le seul, avec Hergé, à se voir consacrer des ventes aux enchères monothémat­iques. « Bug », son dernier album, est à la fois une bande dessinée d’anticipati­on et une fable qui nous laissent chancelant.

portant de l’eau à son moulin, achève d’asseoir le style Bilal, sa vision, son influence. Passé par les beaux-arts de Paris, Enki Bilal, de son vrai nom Enes Bilal, fils de réfugiés yougoslave­s à Paris, publie son premier album, « Le bol maudit », dans le journal « Pilote » en 1972. Trois ans plus tard, c’est « La croisière des oubliés », puis en 1979, « Les phalanges de l’ordre noir ». Déjà à l’époque, le dessinateu­r est fasciné par les villes, la modernité. « Notre monde tel qu’on l’a connu est en fin de course, et la transforma­tion a déjà commencé », confiait récemment Bilal, fin observateu­r de la modernité ambiante. Obsédé par l’homme, par les symboles, il est avare de ses mots. Comme ses dessins de dialogues. Seuls les thèmes semblent l’intéresser. Le futur, celui de la Terre, de la condition humaine notamment, le nucléaire, son impact destructeu­r potentiel, l’apocalypse. Mais ce n’est que plus tard qu’il deviendra scénariste de ses propres albums, qui sont d’ailleurs rarement bavards. La force du trait de Bilal sans doute. «Un dessin vaut plus qu’un long discours» est d’ailleurs l’un des mantras de l’artiste qui a également collaboré avec des cinéastes comme Alain Resnais ou Jean-jacques Annaud. En 1987, Bilal re- çoit le Grand Prix du Salon internatio­nal de la BD d’angoulême, l’oscar de la discipline, deux ans avant son premier film, «Bunker Palace Hotel» avec JeanLouis Trintignan­t et Carole Bouquet. Artiste reconnu, le dessinateu­r signe un décor d’opéra et voit ses oeuvres exposées à la Villette, à la Défense, dans les années 1990. Mais il faudra attendre les années 2000 pour sa consécrati­on: exposition au Musée des arts et métiers, au Louvre, envolée des prix de ses oeuvres, y compris de ses peintures, dans les ventes aux enchères.

_____ Le transhuman­isme, la robotique, l’intelligen­ce artificiel­le – Bilal vient d’ailleurs d’illustrer en décembre 2017 la couverture d’un hors-série du quotidien français « Libération » sur le sujet – les débats quasi journalier­s sur ces sujets aux confins de la science, de la morale, de la philosophi­e et de la fiction agissent en déclencheu­rs diffus sur l’imaginatio­n du maestro. Les éléments de ses albums, qui se suivent à une cadence régulière depuis près d’un demi-siècle, s’enchaînent presque surnaturel­lement, dans des temporalit­és qui semblent s’imposer à lui. «Je suis passé pour être présent dans ton futur», chantait le rappeur MC Solaar dans une phrase qu’aurait pu prononcer l’artiste. L’acuité du regard de Bilal sur la société qui l’entoure, celle de son dessin aussi, l’amène en tout cas à commenter les velléités de Donald Trump d’envoyer des hommes sur Mars, les ambitions spatiales d’elon Musk, sur France Culture ou dans les plus grands magazines scientifiq­ues. Son succès et son aura lui confèrent une manière de position d’oracle. Pourtant, s’il lit beaucoup, Enki Bilal ne cherche jamais à produire des scénarios ou des dessins réalistes, dérivant d’explicatio­ns scientifiq­ues méthodique­s. Son écriture demeure fantasmati­que car ce qui compte le plus pour lui ce n’est pas la véracité des faits, mais la sincérité de l’histoire. Dans sa dernière série, « Bug », dont le premier tome vient de paraître, Bilal fournira bien sûr une explicatio­n à la panne du cloud, mais il a voulu avant tout «se concentrer sur les conséquenc­es» du bug. Pour autant, la crédibilit­é de ses personnage­s, de ses intrigues, est bel et bien réelle. De nombreux éléments du futur existent déjà. Si les voitures et les avions ne naviguent pas encore tous seuls, le pilotage assisté ou automatisé existe déjà. Le numérique a déjà presque tout phagocyté dans nos vies, dans nos sociétés. Imaginer sa disparitio­n, dès lors, tient autant de la sciencefic­tion que de la vision – pessimiste ? – d’enki Bilal. Celui-ci ne s’impose d’ailleurs jamais telle ou telle scène afin de renforcer le caractère véridique de son histoire. Seule compte sa liberté de conteur. Et son imaginatio­n. Ainsi, Bilal ne se sert de la technologi­e que comme un outil. Il dessine et peint à la main toutes ses planches en grand format. C’est ensuite seulement qu’il les scanne et les réduit, les recadre, afin qu’elles tiennent sur les pages de ses albums. Car on aurait presque oublié de le dire, mais Bilal n’est pas qu’un auteur de bandes dessinées au style et aux scénarios avant-gardistes. Il est également un grand artiste reconnu et collection­né par les amateurs d’art contempora­in. Pour preuve, au printemps 2015, Enki Bilal a même exposé à la Biennale de Venise et à la Fondation Cini. La suite, on l’imagine haletante, comme son prochain album, au rythme de polar.

« « Notre monde tel qu’on l’a connu est en fin de course, et la transforma­tion a déjà commencé »

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