Où va l’ar­gent des startups suisses?

Après deux an­nées suc­ces­sives de le­vées de fonds à un mil­liard par les startups suisses, cet ar­gent re­tourne-t-il dans l’économie lo­cale? Et si oui, comment? En­quête

Bilan - - Sommaire - PAR FA­BRICE DELAYE

Après deux an­nées suc­ces­sives de le­vées de fonds à un mil­liard par les start-up suisses, cet ar­gent re­tourne-t-il dans l’économie? Et si oui comment?

P ’  en 2016 et au­tant en 2017. Le temps n’est plus où les mon­tants le­vés par les startups suisses de­meu­raient mi­nimes en com­pa­rai­son in­ter­na­tio­nale. On peut certes faire mieux, mais des le­vées de fonds de 400 mil­lions par an doivent com­men­cer à se voir dans des can­tons comme Vaud ou Zu­rich?

Dans des par­kings pu­blics de Rolle, Nyon ou Mar­ti­gny, pour les plus ré­cents, le tra­çage en vert de cer­taines places si­gnalent en tout cas clai­re­ment une nou­velle in­fra­struc­ture. Et elle est dé­ployée dans l’en­semble du pays par une star­tup sans in­ves­tis­se­ment de la col­lec­ti­vi­té. Il s’agit des bornes de re­charge pour voitures élec­triques de Green Mo­tion.

De nou­velles in­fra­struc­tures

Au dé­part, l’en­tre­prise créée en 2009 était pu­re­ment tech­no­lo­gique. Elle avait dé­ve­lop­pé et com­mer­cia­li­sait une gamme de bornes de re­charge. Elle le fait tou­jours mais, pour fi­nan­cer son dé­ve­lop­pe­ment, Green Mo­tion a aus­si cé­dé en 2016 pour 25 mil­lions de francs une part mi­no­ri­taire au groupe chi­nois Zhong­ding. Au bé­né­fice d’une li­cence ex­clu­sive, ce der­nier pro­duit et équipe la Chine avec dé­jà

20 000 bornes. Ce cash ve­nu de Chine, le CEO Fran­çois Ran­din a dé­ci­dé, lui, de l’in­ves­tir dans un autre pro­jet de­ve­nu une se­conde en­tre­prise, Ev­pass. Il équipe à ses frais la Suisse de sta­tions de re­charge pu­bliques (800 ins­tal­lées) et tisse des par­te­na­riats avec des élec­tri­ciens afin d’y vendre du cou­rant.

Dans un re­gistre pa­ral­lèle, You­ner­gy fi­nance la tran­si­tion éner­gé­tique en pre­nant à sa charge les frais d’ins­tal­la­tion de pan­neaux so­laires. L’en­tre­prise vend en­suite un abon­ne­ment, mais le cou­rant reste 15% moins cher que ce­lui du mar­ché.

Fi­nan­cé au dé­part par des prix comme Ven­ture Kick, ce mo­dèle d’af­faires s’ap­puie dé­sor­mais sur des cré­dits de la

Banque Al­ter­na­tive. En évi­tant aux consom­ma­teurs fi­naux d’avoir à in­ves­tir, il a per­mis le dé­ploie­ment de 9000 m2 de pan­neaux aux­quels vont s’ajou­ter 12 000 m2 cette an­née.

De la même ma­nière, In­vo­li – avec ses mi­cro­tours pour sé­cu­ri­ser les drones dans le ciel à basse al­ti­tude – ou He­liot – avec son ré­seau bas dé­bit pour l’in­ter­net des ob­jets – s’ap­prêtent à créer des in­fra­struc­tures, certes pas gra­tuites, mais qui ont quand même un im­pact éco­no­mique plus large car, pré­ci­sé­ment, elles sont struc­tu­rantes. Idem pour cer­taines tech­no­lo­gies bio­mé­di­cales.

La «job ma­chine» des scale-up

Bien sûr, le dé­ploie­ment de telles in­fra­struc­tures par des startups reste ex­cep­tion­nel. Le ca­nal le plus di­rect par le­quel les fonds le­vés et les re­ve­nus des startups re­viennent dans l’économie passe par la créa­tion d’emplois. Et, au-de­là, par celle des emplois in­duits. La fa­meuse règle un emploi chez Mi­cro­soft en crée sept dans l’économie au­tour de son siège a été re­vi­si­tée ré­cem­ment par le pro­fes­seur En­ri­co Mo­ret­ti, de Ber­ke­ley. Lui es­time que chaque job for­te­ment qua­li­fié en sus­cite cinq.

De ce point de vue, les lo­caux pleins à cra­quer de Flya­bi­li­ty au Flon à Lau­sanne, les deux étages oc­cu­pés par les 95 em­ployés de MindMaze dans l’ancienne tour de Phi­lip Mor­ris au centre-ville ou les

100 col­la­bo­ra­teurs de Nex­think à Mal­ley rendent vi­sibles les créa­tions d’emplois mas­sives que com­mencent à pro­duire cer­taines de ces startups rebaptisées scale-up dans le can­ton de Vaud. Au to­tal, on parle de plus d’un mil­lier de jobs vaudois au­jourd’hui. Etant don­né que le bud­get de ces en­tre­prises part pour 60 à 80% en sa­laire, ce n’est pas né­gli­geable. Avec 123 per­sonnes chez sen­seF­ly,

104 chez Pix4D, 42 chez Abio­nic, 46 chez NetGuar­dians à Yver­don… les scale-up du can­ton de Vaud sont dé­jà des em­ployeurs si­gni­fi­ca­tifs (lo­ca­le­ment, on ne parle ici que des jobs créés en Suisse et de contrats longue du­rée). Et elles vont le de­ve­nir plus en­core. MindMaze et Pix4D pensent mon­ter res­pec­ti­ve­ment à 130 et 150 per­sonnes d’ici à un an, Abio­nic entre 80 et 100, BestMile s’ap­prête à pas­ser de 34 à 50, DEP­sys de 19 à 30 et Nex­think d’un to­tal de 300 à 380… Or, ces em­ployés paient leurs impôts en Suisse, y co­ti­sen et y dé­pensent. Et de ma­nière tou­jours plus si­gni­fi­ca­tive.

A leurs dé­buts, les star­tup­peurs sont, en ef­fet, gé­né­ra­le­ment fru­gaux quant à leur sa­laire. «Je viens d’in­ves­tir dans une en­tre­prise dont le CEO a 38 ans et deux en­fants et un sa­laire de 44 000 francs par an­née», ex­plique un in­ves­tis­seur de la place. «C’est souvent de 3000 à 4000 francs pen­dant la phase seed», confirme le di­rec­teur d’In­no­vaud, Pa­trick Bar­bey. Cer­tains, comme Ra­phaël Gin­drat ou Anne Koy­mans, co­fon­da­teurs de BestMile, ne se sont car­ré­ment pas ver­sé de sa­laire les deux pre­mières an­nées, se fi­nan­çant grâce à des jobs à temps par­tiel. Fon­da­teur de Bat­maid (qui a créé 20 emplois CDI en Suisse de­puis trois ans aux­quels s’ajoutent 1000 pro­fes­sion­nels du mé­nage dé­cla­rés par la pla­te­forme), Eric Lau­det consi­dère que «les fon­da­teurs ne de­vraient pas per­ce­voir de sa­laire lors de la première an­née et un mi­ni­mum la deuxième. Sans sa­cri­fice, ça marche ra­re­ment.»

Tou­te­fois, au fur et à me­sure des tours de fi­nan­ce­ment, leur ré­mu­né­ra­tion aug­mente pour s’ali­gner sur les prix du mar­ché. «Les in­ves­tis­seurs ne veulent pas que l’en­tre­pre­neur soit dis­trait par des

POUR CES STARTUPS, REBAPTISÉES SCALE-UP, ON PARLE AU TO­TAL DE PLUS D’UN MIL­LIER DE JOBS VAUDOIS AU­JOURD’HUI

pro­blèmes d’ar­gent», ex­plique Ra­phaël Gin­drat. Du cô­té des em­ployés, la ré­mu­né­ra­tion sous forme de stock-op­tions (de fu­tures ac­tions) reste difficile en Suisse. Elle est taxée im­mé­dia­te­ment en tant que for­tune en fonc­tion de ru­lings fis­caux longs à ob­te­nir. Difficile donc de di­mi­nuer les charges sa­la­riales par ce biais.

Chez Bat­maid, Eric Lau­det évoque des sa­laires de l’ordre de 6000 francs par mois (en CDI) après trois ans d’exis­tence. D’autres startups sont ce­pen­dant confron­tées à la né­ces­si­té d’em­bau­cher des ta­lents poin­tus. Dans celles où il y a beau­coup d’in­gé­nieurs, comme Pix4D ou Dep­sys, on parle de ré­mu­né­ra­tion moyenne al­lant de 89 100 francs par an à 110 000 francs. De ma­nière générale, sauf au dé­but, ces en­tre­prises versent des sa­laires au prix du mar­ché.

Les cas des scale-up du can­ton de Vaud ne re­pré­sentent na­tu­rel­le­ment pas toute la réa­li­té de l’éco­sys­tème star­tup en Suisse ro­mande. Mais à Ge­nève aus­si quel­que­sunes com­mencent à at­teindre une masse sa­la­riale si­gni­fi­ca­tive avec une cen­taine d’emplois chez So­lar Source, en­vi­ron 80 chez Se­lexis, 57 chez IDQuan­tique, qui en­vi­sage de dou­bler ce chiffre d’ici à trois ans… A Neu­châ­tel, Fri­bourg et en Va­lais, les grosses créa­tions d’emplois sont plus rares. Dans le pre­mier cas, l’ef­fec­tif de

Bi­ty at­teint 25 per­sonnes, dans le se­cond ce­lui de BComp se monte à douze. En Va­lais, l’ef­fec­tif d’Ever­sys ap­proche ra­pi­de­ment de la cen­taine.

Toutes les startups n’at­teignent non plus pas cette taille. «En moyenne, on ar­rive à 10 emplois par star­tup après sept à dix ans», ex­plique Jean-Phi­lippe Lal­le­ment, di­rec­teur de l’Innovation Park de l’EPFL où 3000 emplois au to­tal ont été créés. Les 59 startups abri­tées par les six in­cu­ba­teurs de la Fon­da­tion The Ark em­ploient, de leur cô­té, près de 300 per­sonnes. Mais Frédéric Ba­gnoud, se­cré­taire gé­né­ral de la Fon­da­tion The Ark qui opère ces sites, pré­cise que «si l’on compte les so­cié­tés qui sont nées sur un site tech­no­lo­gique et qui n’y sont plus car elles ont be­soin d’es­pace, on est à 1000 emplois». A Ge­nève, on trouve une ap­proxi­ma­tion de la si­tua­tion au tra­vers des deux in­cu­ba­teurs que sont Fon­git et Eclo­sion. Le pre­mier a ac­cueilli une cen­taine d’en­tre­prises en vingt ans, dont 60 ac­tuel­le­ment qui em­ploient 250 per­sonnes. Le se­cond a in­cu­bé 26 startups de­puis 2004 qui ont créé un to­tal de 120 emplois.

90% de la va­leur ajou­tée en Suisse

Pa­ra­doxa­le­ment, en dé­pit des dis­cours sur l’im­por­tance des startups pour l’économie, il reste difficile d’être plus pré­cis. Faute de dé­fi­ni­tion lé­gale des startups en Suisse, l’Of­fice fé­dé­ral de la sta­tis­tique se garde de toute éva­lua­tion. La meilleure ap­proxi­ma­tion de leur im­pact ma­croé­co­no­mique se trouve pro­ba­ble­ment dans l’étude ren­due pu­blique en no­vembre 2017 par l’ana­lyste écos­sais Big­gar Eco­no­mics. Il a éva­lué la contri­bu­tion éco­no­mique glo­bale du do­maine des Ecoles po­ly­tech­niques, soit les deux écoles de Lau­sanne et Zu­rich, le Paul Scher­rer Ins­ti­tute, l’ins­ti­tut de re­cherche sur les ma­té­riaux, EMPA et ceux liés à l’en­vi­ron­ne­ment, WSL et Ea­wag.

En 2016, il y avait ain­si 659 startups is­sues du do­maine des EPF en ac­ti­vi­té em­ployant 6604 per­sonnes et gé­né­rant un chiffre d’af­faires conso­li­dé de 1,6 mil­liard de francs. Au to­tal, avec les sa­laires payés et la sous-trai­tance, Big­gar es­time à 2,1 mil­liards de francs la va­leur ajou­tée gé­né­rée par ces startups. Et à 21 614 les jobs in­di­rects sup­plé­men­taires. Les au­teurs re­lèvent que 90% de la va­leur ajou­tée gé­né­rée par ces startups reste en Suisse.

Ces chiffres sont co­hé­rents avec une ana­lyse pa­rue en jan­vier 2015 de l’ETH Zu­rich. A par­tir d’un échan­tillon de

122 spin-off nés entre 1979 et 2013 (tou­jours en ac­ti­vi­té, in­dé­pen­dants et ayant ré­pon­du à son ques­tion­naire), elle es­time que 2500 jobs avaient été créés à la fin de 2013 (3500 en ex­tra­po­lant les startups qui n’avaient pas ré­pon­du). Les re­ve­nus de celles-là at­tei­gnaient 585 mil­lions de francs pour l’an­née 2013. En moyenne, ce­la fai­sait une ving­taine d’emplois créés par spin-off. Tou­te­fois, on constate une ac­cé­lé­ra­tion de­puis 2008, le nombre de jobs créés par les startups de cet échan­tillon est pas­sé de 150 par an alors à 600 en 2013.

A l’EPFL, Her­vé Le­bret s’est li­vré à une ana­lyse com­pa­rable en fé­vrier de l’an­née der­nière. Il en res­sort une es­ti­ma­tion de 2315 jobs créés par les spin-off du cam­pus de­puis 1994 (deux sont plus an­ciens et sans comp­ter Lo­gi­tech) aux­quels s’en ajoutent 400 par les startups non is­sues de l’école ins­tal­lées dans l’Innovation Park. En­fin, en dix ans, le programme Ven­ture Kick a sou­te­nu 522 startups qui em­ployaient à la fin de l’an­née der­nière 4748 per­sonnes.

Pré­fé­rence lo­cale as­su­mée

L’ar­gent des startups re­vient aus­si par le biais de la sous-trai­tance. Faute de la moindre étude à ce su­jet, on en est ré­duit aux coups de sonde. Ils pointent vers un fort re­cours à la sous-trai­tance lo­cale. «Nous avons une po­li­tique de pré­fé­rence lo­cale as­su­mée. Aus­si, en­vi­ron 80% des fonds sont ré­in­jec­tés dans l’économie suisse», ex­plique Ni­co­las Du­rand, CEO d’Abio­nic.

Sans être tou­jours aus­si af­fir­ma­tif – la proxi­mi­té compte aus­si – ce sont des pro­por­tions que l’on re­trouve souvent. «En ma­tière de sous-trai­tance, nous es­ti­mons à 80% ce qui est ré­in­jec­té en

Nex­think compte 300 col­la­bo­ra­teurs, dont 100 tra­vaillent à Mal­ley-Centre à Lau­sanne.

Chez Flya­bi­li­ty, les lo­caux du Flon à Lau­sanne sont pleins à cra­quer.

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