L’his­toire se­crète de Lieb­herr à Bulle

En 1978, le chef-lieu de la Gruyère a failli ra­ter l’implantation du géant des en­gins de chan­tier. Qua­rante ans plus tard, 1348 em­ployés tra­vaillent sur un site qui s’est agran­di.

Bilan - - Leaders - PAR JEAN-PHI­LIPPE BUCHS

A’, la confi­dence a une va­leur pré­mo­ni­toire. «Cet homme est ca­pable de choses éton­nantes. Il parle de 200 em­ployés, il peut vous en ame­ner 500, même plus de 1000», as­sure l’homme de confiance d’Hans Lieb­herr en louant l’es­prit vi­sion­naire de l’en­tre­pre­neur al­le­mand aux au­to­ri­tés po­li­tiques de la ville de Bulle. Nous sommes alors en 1978. Le fon­da­teur épo­nyme de l’en­tre­prise cherche à ac­qué­rir un ter­rain dans le chef-lieu de la Gruyère pour y construire une usine des­ti­née à la fa­bri­ca­tion de pompes hy­drau­liques pour en­gins de ter­ras­se­ment.

Qua­rante plus tard, avec 1348 col­la­bo­ra­teurs ac­tifs sur le site de Plan­chy, Lieb­herr est de­ve­nu le plus im­por­tant em­ployeur pri­vé du can­ton de Fri­bourg der­rière le groupe Mi­gros. Son implantation a joué un rôle-clé dans le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique de la ré­gion qui a pu dé­mon­trer son at­trac­ti­vi­té. «Cette so­cié­té a chan­gé la vie de nom­breux

Grué­riens», constate Claude Am­bro­si­ni. Ce der­nier a com­men­cé sa car­rière pro­fes­sion­nelle en 1980 au sein de Lieb­herr Ma­chines en tant qu’em­ployé de com­merce. «C’était le jour de mes 20 ans. Je m’en sou­vien­drai tou­jours», af­fir­met-il avec une cer­taine émo­tion dans la voix. Au­jourd’hui, il en est l’un des di­rec­teurs. Son des­tin a ce­pen­dant te­nu à un fil: Lieb­herr au­rait pu en ef­fet ne ja­mais s’ins­tal­ler à Bulle comme le montre le pro­to­cole des séances du Con­seil com­mu­nal que Bi­lan a pu consul­ter.

En lice, faute de mieux

Tout com­mence au prin­temps 1978.

A la mi-juin, le syn­dic Gas­ton Du­pas­quier in­forme l’Exé­cu­tif qu’une en­tre­prise très so­lide sur le plan fi­nan­cier en­vi­sage de s’ins­tal­ler dans le can­ton. Comme il n’y a plus de ter­rain à Guin, pas as­sez à Ro­mont et que ce­lui-ci est trop cher à Fri­bourg, res­tent en lice Dom­di­dier et Bulle. Les au­to­ri­tés de cette bour­gade d’en­vi­ron 7500 ha­bi­tants com­prennent que c’est donc un peu par dé­faut que cette der­nière est en­vi­sa­gée. Mais peu im­porte: elles sentent bien qu’il faut sai­sir cette for­mi­dable op­por­tu­ni­té.

LA CON­FÉ­DÉ­RA­TION RE­TIRE FI­NA­LE­MENT SON RE­COURS.

HANS LIEB­HERR N’AU­RAIT JA­MAIS EU VENT DE CETTE AF­FAIRE

Ce n’est pas tous les jours qu’une en­tre­prise en­vi­sage d’in­ves­tir 40 mil­lions de francs et de créer au moins 200 emplois, voire 500.

Le Con­seil com­mu­nal est im­mé­dia­te­ment sur le pied de guerre. Une cer­taine fé­bri­li­té règne par­mi ses membres. Une in­ter­ro­ga­tion sur­git aus­si: ce pro­jet n’est-il pas un peu trop im­por­tant pour la ré­gion? Mais le doute dis­pa­raît aus­si­tôt. On parle des conces­sions à faire pour em­po­cher la mise: pour­quoi ne pas of­frir une par­celle en mains pu­bliques de 60 000 à 70 000 m2 pour le prix sym­bo­lique de 1 franc le mètre car­ré? Hans Lieb­herr veut conclure ra­pi­de­ment l’af­faire. Pour ap­pré­hen­der les lieux, il vient même in­co­gni­to à Bulle quelques jours avant une ren­contre of­fi­cielle avec les au­to­ri­tés.

Le fon­da­teur de Lieb­herr ne cache pas que la ré­gion lui plaît beau­coup, mais es­compte bien en­ten­du ob­te­nir un cer­tain nombre d’avan­tages pour y in­ves­tir. Il est prêt à dé­bour­ser un prix de 22 francs par mètre car­ré pour ac­qué­rir une par­celle in­dus­trielle, alors que le ter­rain est gra­tuit en France et en Al­le­magne et que ce der­nier pays verse 15 000 marks par emploi créé. La ques­tion de la fis­ca­li­té de­vient alors dé­ter­mi­nante.

Le Can­ton de Fri­bourg offre une exo­né­ra­tion fis­cale du­rant cinq ans. Mais c’est in­suf­fi­sant pour Hans Lieb­herr car une nou­velle so­cié­té ne réa­lise pas de bé­né­fice au dé­but de ses ac­ti­vi­tés. Il de­mande que celle-ci ne paie pas d’im­pôt sur ses gains du­rant dix ans. En Suisse, seize can­tons ac­cordent dé­jà une telle fa­veur aux nou­velles en­tre­prises. Pour rem­por­ter la par­tie, les au­to­ri­tés fri­bour­geoises sont contraintes de s’ali­gner en in­ter­pré­tant la lé­gis­la­tion: celle-ci peut re­nou­ve­ler, à cer­taines condi­tions, une exo­né­ra­tion fis­cale pour une autre pé­riode de cinq ans si une en­tre­prise en fait la de­mande.

Un coup de ton­nerre éclate

Hans Lieb­herr semble op­ter dé­fi­ni­ti­ve­ment pour la Gruyère. Il a peur des troubles so­ciaux qui af­fectent les pays voi­sins et il tient à ce que ses usines forment des per­sonnes de la cam­pagne plu­tôt que d’em­ployer des gens de la ville. A fin du mois d’août, l’en­tre­pre­neur in­vite une dé­lé­ga­tion du Con­seil d’Etat, tous les membres du Con­seil com­mu­nal de Bulle ain­si que sa se­cré­taire et son in­gé­nieur à Bi­be­rach au sud de l’Al­le­magne. Cette ville de Souabe abrite le coeur de l’ac­ti­vi­té du groupe. L’af­faire semble donc dans le sac. Prio­ri­té ab­so­lue est don­née à tous les ac­teurs can­to­naux et lo­caux afin que les pro­cé­dures soient me­nées tam­bour bat­tant pour per­mettre de dé­mar­rer la construc­tion de l’usine au prin­temps 1979. Les au­to­ri­tés locales tentent même de convaincre les trans­ports pu­blics ré­gio­naux de construire une halte dans la zone de Plan­chy et de faire coïn­ci­der les ho­raires du train avec ceux des fu­turs col­la­bo­ra­teurs.

1981 Dé­but de la pro­duc­tion de la so­cié­té Lieb­herr Ma­chines Bulle. Le re­cru­te­ment des col­la­bo­ra­teurs n’est pas fa­cile, faute de per­son­nel for­mé dans son do­maine d’ac­ti­vi­té.

Newspapers in French

Newspapers from Switzerland

© PressReader. All rights reserved.