Les banques boudent les so­cié­tés blo­ck­chain

Con­fron­tées aux re­fus ré­pé­tés d’ou­ver­ture de comptes en Suisse, des so­cié­tés ac­tives dans la blo­ck­chain ef­fec­tuent leurs tran­sac­tions de­puis l’étran­ger. No­tam­ment au Liech­ten­stein.

Bilan - - La Une - PAR JOAN PLANCADE

   pour la «cryp­to­na­tion» suisse, ap­pe­lée de ses voeux par le conseiller fé­dé­ral Jo­hann Sch­nei­der-Am­mann. La Banque Can­to­nale de Zoug a pu­blié ré­cem­ment sur son site à des­ti­na­tion des nou­velles en­tre­prises qu’elle n’entre pas en ma­tière pour l’ou­ver­ture d’un compte ban­caire si la so­cié­té a «col­lec­té ou pla­ni­fié une col­lecte de fonds via une ICO (une col­lecte de fonds par­ti­ci­pa­tive sur la blo­ck­chain, ndlr)» ou si elle est consti­tuée sous forme de fon­da­tion ou ados­sée à une fon­da­tion avec une ac­ti­vi­té fin­tech. Des condi­tions qui ciblent di­rec­te­ment les

en­tre­prises ac­tives dans la blo­ck­chain. La banque choi­sit donc de se pas­ser d’un éco­sys­tème en fort dé­ve­lop­pe­ment, puisque, avec près de 850 mil­lions de francs le­vés – es­sen­tiel­le­ment dans la cryp­to­val­lée de Zoug – via des ICO, la Suisse re­pré­sen­te­rait près de 20% du vo­lume mon­dial.

La niche du Liech­ten­stein

Cette dé­ci­sion a pris de court le res­pon­sable de la com­pliance d’une pla­te­forme d’échange zou­goise, fi­nan­cée en par­tie par une ICO, qui était en «né­go­cia­tion avan­cée» avec la Banque can­to­nale de Zoug pour une ou­ver­ture de compte: «Dès que nous avons lu ça sur leur site, nous les avons contac­tés. Ils nous ont im­mé­dia­te­ment confir­mé qu’ils n’en­tre­raient pas en ma­tière avec nous.» Après avoir ap­pro­ché une di­zaine de banques dans le pays et es­suyé au­tant de re­fus, la jeune so­cié­té a élu son do­mi­cile ban­caire au Liech­ten­stein. Mais elle conti­nue à cher­cher en Suisse. En­core plus ac­ti­ve­ment de­puis que son éta­blis­se­ment ac­tuel a me­na­cé de fer­mer leur compte. «Le CEO de la banque est ve­nu avec le chef de la com­pliance nous au­di­ter, ils nous ont fi­na­le­ment gar­dés. Mais nous de­vons trou­ver une so­lu­tion de se­cours, le risque est trop im­por­tant.»

Mêmes dif­fi­cul­tés chez SwissBorg à Lau­sanne, qui am­bi­tionne d’être la pre­mière pla­te­forme de wealth ma­na­ge­ment sur la blo­ck­chain. La star­tup a le­vé plus de 50 mil­lions en dé­cembre, es­sen­tiel­le­ment en cryp­to­mon­naies. Les fonds sont hé­ber­gés à Gi­bral­tar, qui a exi­gé en contre­par­tie la créa­tion sur place d’une so­cié­té de ges­tion. Quant au compte cou­rant de la so­cié­té, après une di­zaine de ten­ta­tives in­fruc­tueuses en

Suisse, il a été ou­vert à l’île

Mau­rice, à la banque pri­vée

Warwyck. Une si­tua­tion mal adap­tée se­lon Cy­rus Fa­zel, co­fon­da­teur: «Une banque pri­vée n’a pas la struc­ture pour gé­rer des ac­ti­vi­tés cou­rantes.

Payer 10 ou 20 francs de frais pour un paie­ment AVS ou un sa­laire reste pro­blé­ma­tique. Une ma­jo­ri­té de star­tups du sec­teur cherchent à al­ler chez Fal­con ou Frick, qui ac­ceptent plus fa­ci­le­ment les so­cié­tés blo­ck­chain, mais ça reste com­pli­qué d’y en­trer.»

Frick au Liech­ten­stein. Le nom re­vient ré­gu­liè­re­ment chez les en­tre­pre­neurs in­ter­ro­gés. La banque af­fiche dé­jà plus de 200 en­tre­prises suisses ac­tives dans la blo­ck­chain dans son portefeuille et plus de 100 dos­siers en cours de trai­te­ment. Pour au­tant, Sig­vard Wohl­wend, res­pon­sable de la com­mu­ni­ca­tion du groupe, se dé­fend de tout laxisme en ma­tière de vé­ri­fi­ca­tion de l’iden­ti­té des clients et stan­dards de lutte an­ti­blan­chi­ment: «Nous re­fu­sons 50% des so­cié­tés blo­ck­chain et 90% des bu­si­ness fi­nan­cés par des ICO. Nos stan­dards de due di­li­gence sont éle­vés pour être conformes à la ré­gu­la­tion blo­ck­chain du Liech­ten­stein, qui sort ce mois de juin.»

Le risque de blan­chi­ment

Du cô­té des banques suisses, BNP Pa­ri­bas nous a fait sa­voir qu’elle ne tra­vaillait pas ac­tuel­le­ment sur le ter­ri­toire suisse avec des so­cié­tés ac­tives dans la blo­ck­chain ou des par­ti­cu­liers vou­lant ou­vrir des comptes à par­tir de fonds en cryp­to­mon­naies. Quant à la Banque Can­to­nale de Zoug, elle jus­ti­fie les cri­tères af­fi­chés sur son site «en rai­son no­tam­ment du manque de sé­cu­ri­té ju­ri­dique dans le cadre des ré­gle­men­ta­tions en ma­tière de blan­chi­ment d’ar­gent» qui rend «l’éta­blis­se­ment d’une re­la­tion d’af­faires ac­tuel­le­ment im­pos­sible». UBS, dont l’at­ti­tude est très po­si­tive face à l’es­sor de la blo­ck­chain, est aus­si fri­leuse lors­qu’il s’agit d’ou­ver­tures de comptes en cryp­to-as­sets pour la clien­tèle. La banque ré­pond qu’elle n’ouvre pas de comptes li­bel­lés en cryp­to­mon­naies. Et si un client veut y dé­po­ser des avoirs en francs suisses ou dol­lars mais qui pro­vien­draient de gains liés aux cryp­to­mon­naies, UBS ap­plique les mêmes prin­cipes de due di­li­gence que pour toute autre ou­ver­ture de compte: elle va exa­mi­ner l’ori­gine des avoirs et leur confor­mi­té, ain­si que les stan­dards ha­bi­tuels en ma­tière de connais­sance du client (KYC). Même son de cloche chez Cre­dit Suisse. Quant à Swiss­quote, qui a lan­cé en 2017 un cer­ti­fi­cat sur le bit­coin et le né­goce sur d’autres mon­naies vir­tuelles, la banque en ligne n’ouvre pas non plus à ce jour des comptes en cryp­to-ac­tifs. «Le princ­pal pro­blème lors­qu’il s’agit d’ac­cep­ter des fonds en cryp­to-mon­naies est de sa­voir d’où vient cet ar­gent, ex­plique Ar­naud Mas­set, mar­ket ana­lyst chez Swiss­quote. Il faut qu’on puisse être sûrs de la na­ture des fonds et de l’iden­ti­té des per­sonnes qui sont der­rière. Or il reste dif­fi­cile de re­tra­cer les tran­sac­tions jus­qu’à la source. Tant qu’on ne peut être sûrs à 100% que c’est de l’ar­gent propre, on ne peut pro­po­ser ce­la».

Iden­ti­fier les risques de blan­chi­ment via les cryp­to­mon­naies avant ou­ver­ture de compte, c’est pré­ci­sé­ment le tra­vail d’Au­ré­lien Vuilleu­mier, consul­tant pour Hep­ta­gone Digital Risk Ma­na­ge­ment & Se­cu­ri­ty à Ge­nève au­près de banques de la place. «Les cas que j’étu­die sont re­la­ti­ve­ment simples, es­sen­tiel­le­ment des par­ti­cu­liers ear­ly adop­ters, qui ont ache­té du

«LES POS­SI­BI­LI­TÉS DE BLAN­CHI­MENT EXISTENT MAIS ON AR­RIVE À IDEN­TI­FIER LES CAS OÙ UN DOUTE RAI­SON­NABLE EST PER­MIS»

bit­coin il y a quelques an­nées et au­jourd’hui veulent conver­tir leurs cryp­to­mon­naies et pla­cer leur ar­gent en Suisse. Mes clients n’en sont pas en­core à étu­dier des cas plus com­plexes comme des so­cié­tés ac­tives dans la blo­ck­chain.» Par­mi les pos­tu­lants, des Ira­niens, Emi­ra­tis ou Turcs, qui doivent par­fois at­tendre cinq mois pour ou­vrir un compte, un dé­lai consé­quent compte te­nu de la vo­la­ti­li­té du cours des cryp­to­mon­naies.

Op­por­tu­ni­té ou dan­ger?

Pour Au­ré­lien Vuilleu­mier, cette fri­lo­si­té des banques suisses vis-à-vis des fonds pro­ve­nant de cryp­to­mon­naies aug­mente le risque de pas­ser à cô­té d’une manne consé­quente. «Les cryp­to­mon­naies pèsent dé­jà près de 400 mil­liards à l’échelle mon­diale. C’est une op­por­tu­ni­té à sai­sir pour une place fi­nan­cière suisse mal­me­née. Les pos­si­bi­li­tés de blan­chi­ment existent no­tam­ment via les ICO, mais, mal­gré les adresses ano­nymes lors de tran­sac­tions en cryp­to­mon­naies, on ar­rive à re­pé­rer des ty­po­lo­gies dou­teuses et iden­ti­fier les cas où un doute rai­son­nable est per­mis. Beau­coup de banques craignent un scan­dale, mais le risque est pro­ba­ble­ment sur­éva­lué.»

Cer­tains éta­blis­se­ments sont tou­te­fois plus conci­liants, en par­ti­cu­lier la Banque Can­to­nale de Neu­châ­tel, can­ton qui construit ac­tuel­le­ment son éco­sys­tème «cryp­to» et blo­ck­chain. Le di­rec­teur de la BCN, Pierre-Alain Leuen­ber­ger, ne ferme pas la porte: «Dans le cas de so­cié­tés qui dé­ve­loppent des pro­jets liés à la blo­ck­chain et qui sont pré­sentes sur le ter­ri­toire neu­châ­te­lois, il est né­ces­saire qu’elles af­fichent une vo­lon­té sans faille de se confor­mer à toute la ré­gle­men­ta­tion fi­nan­cière qui peut leur être ap­pli­cable. Dès lors, nous sommes dis­po­sés à ana­ly­ser le cadre dans le­quel une re­la­tion d’af­faires peut se dé­ve­lop­per.»

Les banques suisses sont très fri­leuses vis-à-vis des so­cié­tés ac­tives dans la blo­ck­chain. En cause: les risques de blan­chi­ment.

Au Liech­ten­stein, la Banque Frick gère les comptes de plus de 200 so­cié­tés blo­ck­chain suisses.

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