Ren­contre avec Juan-Car­los Torres, à la tête de la CCIG

Juan-Car­los Torres, à la tête de la Chambre de com­merce de Ge­nève, veut en faire un hub éco­no­mique. Il veut aus­si voir des ré­formes po­li­tiques. Ren­contre.

Bilan - - Sommaire - PAR MYRET ZAKI

R com­mu­ni­ca­teur, plein de bon sens, «dé­fen­seur de la veuve et de l’or­phe­lin, mais prin­ci­pa­le­ment de mes col­la­bo­ra­teurs». Ce ré­su­mé dé­crit as­sez bien JuanCar­los Torres, dit «Char­ly», an­cien CEO de Vacheron Cons­tan­tin de­ve­nu pré­sident de la Chambre de com­merce, d’in­dus­trie et des ser­vices de Ge­nève (CCIG).

Flam­boyant, aus­si, avec ses ori­gines cu­baine par sa mère et ca­ta­lane par son père, qui était ébé­niste et avait com­men­cé à tra­vailler à 14 ans. Il parle tou­jours de ses pa­rents avec une grande fier­té et aime évo­quer sa grand-mère «anar­chiste, in­dé­pen­dan­tiste ca­ta­lane et an­ti­fran­quiste», qui lui a trans­mis une conscience po­li­tique. Ar­ri­vé à 3 ans et de­mi en Suisse, Juan-Car­los Torres a gran­di à Ge­nève. Il es­time avoir bé­né­fi­cié de l’Etat so­cial, tan­dis que ses pa­rents ont fait le maxi­mum pour s’in­té­grer. Il ra­conte même que sa mère «fai­sait la meilleure fon­due»! Son père, qui a tou­jours dé­fi­lé le 1er mai et avait sur lui son badge du Par­ti du Tra­vail, ne s’est ja­mais ha­bi­tué à lui dire «tu vas au bu­reau» plu­tôt que «tu vas à l’ate­lier».

Juan-Car­los Torres s’est for­gé avec tout ce­la une cul­ture so­ciable et al­truiste, qu’il mêle à son sens in­né des af­faires. Il a

19 ans lors­qu’il dé­couvre le monde pro­fes­sion­nel. Ce mu­si­cien - qui se rê­vait chef d’or­chestre - a com­men­cé par exer­cer le mé­tier de pho­to­graphe. CFC d’em­ployé de com­merce en poche, il gra­vi­ra au sein de la marque hor­lo­gère du groupe Richemont tous les éche­lons, «sans ja­mais connaître une an­née de rou­tine», tout en sui­vant des cours qui le mè­ne­ront à l’ob­ten­tion du di­plôme d’ex­pert-comp­table. Nom­mé di­rec­teur des fi­nances en 1988, il est suc­ces­si­ve­ment dé­si­gné di­rec­teur des opé­ra­tions, puis di­rec­teur gé­né­ral ad­joint, et en­fin CEO en 2005. Son sens pra­tique ai­gui­sé et tein­té d’hu­ma­ni­té lui a va­lu de réus­sir le dé­col­lage de Vacheron Cons­tan­tin, pas­sé sous sa res­pon­sa­bi­li­té de 55 à 1200 em­plois, et d’un point de vente à une qua­ran­taine de bou­tiques. Il s’amuse en évo­quant qu’à chaque chan­ge­ment d’ac­tion­naire, il se re­trou­vait sur un siège éjec­table, mais que les col­la­bo­ra­teurs par­laient si bien de lui qu’au fi­nal, on le gar­dait. «En fait, dit-il, ce sont les col­la­bo­ra­teurs qui m’ont for­mé et por­té.»

Des hauts et des bas

Très at­ta­ché à la va­leur cultu­relle de la marque qu’il a pro­mue et dé­ve­lop­pée pen­dant 40 ans, il re­çoit le grade de Che­va­lier dans l’Ordre des Arts et des Lettres, à l’ini­tia­tive de Jean-Paul Bar­bierMuel­ler, pour le­quel il nour­ris­sait une grande ami­tié. Les der­niers temps chez Richemont ne lui ont ce­pen­dant pas fait de ca­deau. En par­ti­cu­lier, il lui a été dif­fi­cile d’ac­cep­ter les re­struc­tu­ra­tions dé­ci­dées par le groupe. La pro­fonde ré­or­ga­ni­sa­tion en­tre­prise à tous les ni­veaux le voit pas­ser de chef de l’opé­ra­tion­nel à pré­sident non exé­cu­tif du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion. Sa vie est alors en plein cham­bou­le­ment. Comme ra­re­ment au­pa­ra­vant, il se re­met en ques­tion. Alors que des sol­li­ci­ta­tions lui par­viennent de droite et de gauche, il s’in­ter­roge sur ce qu’il veut faire et, sur­tout, sur comment rendre à Ge­nève ce qu’elle lui a don­né. Pen­dant cette pé­riode d’in­tenses ré­flexions, son res­tau­rant à Pe­ney, qu’il rachète à 100%, lui sert de port d’at­tache. Il y re­trouve une am­biance «non guin­dée», que ses ra­cines d’ori­gine ou­vrière l’in­clinent à ap­pré­cier.

En mars 2017, il prend la pré­si­dence de la CCIG. La flamme se ral­lume, il re­trouve une nou­velle im­pul­sion. A 62 ans, après une car­rière orien­tée à l’in­ter­na­tio­nal, il ac­cepte un poste qui se fo­ca­lise sur le tis­su éco­no­mique lo­cal, alors qu’il était plus à l’aise avec la géo­po­li­tique à l’échelle mon­diale qu’avec la po­li­tique ge­ne­voise. La mis­sion qu’il s’est don­née: in­suf­fler une nou­velle dy­na­mique à la CCIG, ins­ti­tu­tion vieille de 153 ans, et ain­si ren­for­cer son rôle d’in­ter­lo­cu­teur clé de l’éco­no­mie. Un dé­fi si­mi­laire à ce­lui qu’il avait trou­vé en ar­ri­vant chez Vacheron: une so­cié­té his­to­rique, de tra­di­tion, qui de­vait rat­tra­per ses concur­rents, son époque et re­trou­ver sa place d’ac­teur in­con­tour­nable de l’hor­lo­ge­rie ge­ne­voise. A pré­sent, il s’agit d’en faire de même pour la CCIG.

Evi­ter les dog­ma­tismes

Le chal­lenge le sti­mule. «Ge­nève est, dit-il, à la croi­sée des che­mins. Elle vit un chan­ge­ment de pa­ra­digme éco­no­mique au­tant que so­cié­tal». Pour ga­ran­tir l’at­trac­ti­vi­té de Ge­nève, le pré­sident de la Chambre de com­merce ge­ne­voise es­time qu’il y a beau­coup à faire. Il ob­serve en ef­fet d’im­po­santes bar­rières, que sont les «struc­tures ad­mi­nis­tra­tives très lourdes du can­ton: tout est mor­ce­lé en mul­tiples ins­ti­tu­tions. Même si cha­cune joue un rôle, il est né­ces­saire de rac­cour­cir les pro­ces­sus dé­ci­sion­nels pour col­ler à la ra­pi­di­té d’évo­lu­tion des réa­li­tés éco­no-

«IL MANQUE UN RES­PON­SABLE PO­LI­TIQUE DI­RECT POUR L’ÉCO­NO­MIE À GE­NÈVE, QUI AFFRONTE DES DÉ­FIS EXI­GEANT UNE RA­PI­DI­TÉ D’AC­TION»

miques.» Il es­time qu’il manque un res­pon­sable po­li­tique di­rect pour les ques­tions éco­no­miques. «L’an der­nier, il y avait en­core le Dé­par­te­ment de l’éco­no­mie, mais à pré­sent, les su­jets éco­no­miques sont ven­ti­lés entre le Dé­par­te­ment pré­si­den­tiel et tous les autres, alors que les dé­fis que Ge­nève doit af­fron­ter né­ces­sitent ra­pi­di­té d’ac­tion et de ré­ponse.» Il n’ap­pré«mais cie guère l’om­ni­pré­sence des par­tis,

«trop ri­gides pour qu’on puisse as­sis­ter à un vé­ri­table chan­ge­ment». Pour lui,

«il faut rem­pla­cer la po­li­tique po­li­ti­cienne par des feuilles de route et des cadres d’ac­tion évi­tant tout dog­ma­tisme».

Se dé­cri­vant comme un « li­bé­ral so­cia­liste», il s’en­gage pour la res­pon­sa­bi­li­té so­ciale et les po­li­tiques de redistribution, à ceux qui s’im­pliquent, font l’ef­fort et amènent ce qu’ils peuvent ame­ner».

Ap­por­tant dans ses ba­gages une longue ex­pé­rience en­tre­pre­neu­riale, Juan-Car­los Torres n’y va pas par quatre che­mins: l’Etat est un centre de coûts; il faut qu’il se trans­forme en pro­fit cen­ter, et tra­vaille avec des ob­jec­tifs clai­re­ment dé­fi­nis. Le mo­ment est se­lon lui bien choi­si pour des ré­formes: «C’est main­te­nant, alors que le chô­mage est bas, qu’il faut faire des chan­ge­ments, et non en pé­riode de crise, qui en­gendre re­pli sur soi. Ce dé­but de nou­velle lé­gis­la­ture est idéal», sou­ligne-t-il.

La CCIG est pour lui une pla­te­forme de choix: «Nous avons la chance de réunir toute la pa­lette des ac­teurs éco­no­miques ge­ne­vois et j’ai trou­vé à la Chambre une équipe prête à prendre le chan­ge­ment à bras-le-corps », es­time-t-il.

Le «111» de l’éco­no­mie?

«Ré­flé­chir à l’at­trac­ti­vi­té de Ge­nève, pour­suit-il, sup­pose d’être ac­teur sur tous les dos­siers es­sen­tiels». Les pe­tits com­merces ou­verts le di­manche? Il faut rou­vrir le dé­bat: la donne a chan­gé de­puis la der­nière vo­ta­tion, no­tam­ment avec les ef­fets de l’e-com­merce. Autre exemple, comment ac­com­pa­gner les PME, dont le nombre va aug­men­ter ces pro­chaines an­nées? «Ce sont elles qui ré­pon­dront aux be­soins de de­main. Je pense aux in­ter­faces entre la tech­no­lo­gie et l’hu­main, aux nou­velles tech­niques mé­di­cales et de la phar­ma, à la fi­nance du­rable, à la mo­bi­li­té de de­main. Ce sont ces PME qui crée­ront des mé­tiers qui n’existent pas en­core ou qui se­ront re­dé­cou­verts - qu’il s’agisse des ser­vices à la per­sonne ren­dus né­ces­saires par le vieillis­se­ment ou du re­nou­veau de l’ar­ti­sa­nat, avec la fin es­pé­rée du tout-je­table.»

Ces ré­flexions, la CCIG n’en­tend pas les me­ner en iso­le­ment cli­nique: d’autres as­so­cia­tions éco­no­miques dis­posent de com­pé­tences re­con­nues. «Il faut les mettre en com­mun dans l’in­té­rêt de Ge­nève.

Mon ob­jec­tif, dit-il, est de conduire les très pe­tites en­tre­prises vers la crois­sance. Et mon rêve, que la CCIG soit le «111» de l’éco­no­mie et que tous les ac­teurs, au­jourd’hui épar­pillés, puissent s’y ren­con­trer.»

Juan-Car­los Torres, dit «Char­ly», a été CEO de Vacheron Cons­tan­tin pen­dant douze ans.

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