Fis­ca­le­ment vôtre

Bilan - - Sommaire - PAR XA­VIER OBERSON

L’im­pôt sur la for­tune, l’un des plus an­ciens im­pôts de Suisse, est de­ve­nu obli­ga­toire en 2001 pour tous les can­tons. Ils sont, par contre, libres d’en dé­ter­mi­ner le taux. Pen­dant long­temps, cet im­pôt a vé­cu plu­tôt pai­si­ble­ment; hor­mis cer­tains can­tons comme Ge­nève, Ju­ra ou Neu­châ­tel, son taux est res­té re­la­ti­ve­ment mo­deste et, sur­tout, l’as­su­rance d’un ren­de­ment rai­son­nable de la for­tune, su­pé­rieur au taux de cet im­pôt, a contri­bué à an­crer son ac­cep­ta­tion dans le pay­sage suisse. Peu à peu, di­vers pro­blèmes sont ap­pa­rus. Tout d’abord, en com­pa­rai­son in­ter­na­tio­nale, la jus­ti­fi­ca­tion de cet im­pôt a été re­mise en ques­tion. En ef­fet, le cu­mul de l’im­pôt sur le re­ve­nu et la for­tune peut s’avé­rer confis­ca­toire, contrai­gnant cer­tains contri­buables à vendre leurs biens pour s’ac­quit­ter de leurs im­pôts, ou dé­mé­na­ger vers des cieux plus clé­ments. Un ar­rêt cé­lèbre du Tri­bu­nal cons­ti­tu­tion­nel al­le­mand, da­tant de 1995, al­lait no­tam­ment dé­cla­rer l’im­pôt sur la for­tune in­cons­ti­tu­tion­nel, dans la me­sure où son cu­mul avec le re­ve­nu pro­voque un im­pôt glo­bal qui dé­passe 50% du re­ve­nu. Dans la fou­lée, di­vers Etats ont sup­pri­mé cet im­pôt, no­tam­ment les pays nor­diques. D’autres, à l’ins­tar des Etats-Unis et du Royaume-Uni, lui pré­fèrent une im­po­si­tion plus glo­bale des re­ve­nus.

Cons­ciente du pro­blème, la Suisse a ten­té de s’adap­ter en es­sayant de ré­duire les ef­fets les plus pro­blé­ma­tiques de cet im­pôt. Les taux sont res­tés stables et, sur­tout, cer­tains can­tons ont in­tro­duit une me­sure lé­gis­la­tive, dé­nom­mée «bou­clier fis­cal», des­ti­née à ré­duire le risque de confis­ca­tion lié à l’im­po­si­tion de la for­tune. Ce bou­clier pré­voit gé­né­ra­le­ment une im­po­si­tion can­to­nale maxi­male glo­bale de 60% du re­ve­nu pour les im­pôts can­to­naux et com­mu­naux. Si l’on ajoute l’im­pôt fé­dé­ral di­rect, on ar­rive tout de même à un im­pôt maxi­mum to­tal de 71,5% sur le re­ve­nu. Ce­la dit, pour lut­ter contre un risque d’abus, le sys­tème pré­voit gé­né­ra­le­ment un re­ve­nu théo­rique mi­ni­mum (par exemple 1% de la for­tune en droit ge­ne­vois). Ce sys­tème, de par son ca­rac­tère for­fai­taire, n’est pas tou­jours ef­fi­cace et ne tient pas compte de chaque si­tua­tion. De plus, très contro­ver­sé po­li­ti­que­ment, il est ré­gu­liè­re­ment re­mis en cause.

Cet équi­libre fra­gile de­vient au­jourd’hui en­core plus pré­caire pour plu­sieurs rai­sons. Tout d’abord, dans un monde où les ren­de­ments ont bais­sé dras­ti­que­ment, sans que le taux de l’im­pôt sur la for­tune ne di­mi­nue, on constate une aug­men­ta­tion dé­gui­sée de cet im­pôt. Avec un taux de 1%, en quelques an­nées, sans ren­de­ment cor­res­pon­dant, le pa­tri­moine d’un contri­buable va fondre len­te­ment mais sû­re­ment. En outre, la Suisse se voit dé­sor­mais confron­tée à de nom­breux Etats qui, ou­ver­te­ment, offrent des ré­gimes fis­caux très at­trac­tifs pour at­ti­rer de riches contri­buables étran­gers. Même la France a ré­cem­ment abro­gé l’im­pôt sur la for­tune.

Il nous semble donc né­ces­saire de re­voir l’im­po­si­tion de la for­tune en Suisse. Les risques de dé­lo­ca­li­sa­tion sont sé­rieux. Certes, il n’est pas ques­tion de dé­man­te­ler cet im­pôt sans une ana­lyse glo­bale du sys­tème de l’im­po­si­tion des per­sonnes phy­siques, quitte à le sim­pli­fier et à sup­pri­mer cer­taines niches fis­cales. Mais il nous pa­raît dan­ge­reux de se conten­ter d’un sys­tème qui a été éla­bo­ré il y a plus d’un siècle et qui doit fon­da­men­ta­le­ment être re­vu à l’aube d’une nou­velle éco­no­mie qui se des­sine, faite de mo­bi­li­té, de com­merce nu­mé­rique sans pré­sence phy­sique et de par­tage.

S’il fal­lait com­men­cer par une pre­mière piste, ce se­rait sans hé­si­ter l’exo­né­ra­tion de la for­tune com­mer­ciale. En ef­fet, l’ou­til de tra­vail ne re­pré­sente pas en tant que tel une for­tune li­quide dont l’en­tre­pre­neur peut se sé­pa­rer ai­sé­ment. Il s’agit d’un fac­teur de pro­duc­tion qui gé­nère des places de tra­vail et qui est source d’un re­ve­nu com­mer­cial im­po­sable. Bien plus, en cas de vente de cette for­tune, l’en­tre­pre­neur est en­tiè­re­ment taxé. Même la France, au zé­nith de son im­po­si­tion de la for­tune, exo­né­rait dé­jà l’ou­til de tra­vail! Il est pi­quant de consta­ter que la Suisse, fière de ses en­tre­pre­neurs, ne prenne pas le tau­reau par les cornes sur ce su­jet sen­sible tant pour le per­cep­teur que pour le contri­bu­teur.

«Une pre­mière piste? Ce se­rait sans hé­si­ter l’exo­né­ra­tion de la for­tune com­mer­ciale»

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