Do­nald Trump ou la stra­té­gie du chaos

Bilan - - Sommaire - PAR AN­TON BRENDER*

Se­lon ses propres dires, Do­nald Trump est, de­puis long­temps, adepte d’une tech­nique de ma­na­ge­ment par­ti­cu­lière: la dy­na­mique du chaos. Loin de tra­duire une quel­conque in­ca­pa­ci­té à gou­ver­ner du pré­sident amé­ri­cain, le re­nou­vel­le­ment ra­pide de ses col­la­bo­ra­teurs les plus proches comme l’am­biance ten­due qui semble ré­gner à la Mai­son-Blanche ne se­raient que le ré­sul­tat de sa fa­çon de gé­rer les hommes et les si­tua­tions.

Un an et de­mi après l’élec­tion du nou­veau pré­sident, cer­tains fi­nissent d’ailleurs par se de­man­der si sa mé­thode n’est pas plus ef­fi­cace que ne le disent ses dé­trac­teurs: après tout, n’est-il pas dé­jà presque par­ve­nu, par le seul pou­voir de tweets in­cen­diaires, de dé­cla­ra­tions bien sen­ties et de re­vi­re­ments, à ame­ner la Co­rée du Nord à la table des né­go­cia­tions? Sur ce point, il fau­dra at­tendre en­core quelque temps pour pou­voir en ju­ger. Sur d’autres tou­te­fois, l’in­co­hé­rence de son ac­tion pour­rait ap­pa­raître beau­coup plus vite. Les germes de chaos qu’il sème de­puis quelques mois dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales pour­raient me­na­cer ra­pi­de­ment le prin­ci­pal ob­jec­tif af­fi­ché de sa po­li­tique éco­no­mique: re­don­ner à l’éco­no­mie amé­ri­caine son dy­na­misme per­du.

La ré­forme fis­cale vo­tée en dé­cembre der­nier vi­sait ex­pli­ci­te­ment à sti­mu­ler la crois­sance: en bais­sant les im­pôts, en don­nant aux en­tre­prises la pos­si­bi­li­té d’amor­tir dans l’an­née la to­ta­li­té de leurs in­ves­tis­se­ments, en les in­ci­tant à ra­pa­trier leurs pro­fits, cette ré­forme cher­chait, au dire même de ses ins­ti­ga­teurs, à pous­ser les so­cié­tés amé­ri­caines à in­ves­tir plus. Pour faire bon poids, le bud­get vo­té quelques se­maines plus tard a ou­vert à l’Etat fé­dé­ral la pos­si­bi­li­té d’aug­men­ter de plu­sieurs cen­taines de mil­liards ses dé­penses cette an­née et l’an pro­chain. Cette hausse des dé­penses pu­bliques va ve­nir pous­ser en­core les feux d’une éco­no­mie dé­jà proche de son po­ten­tiel. Des­ser­rer les contraintes qui pèsent sur leurs ca­pa­ci­tés de pro­duc­tion va dès lors don­ner aux en­tre­prises une rai­son sup­plé­men­taire d’in­ves­tir. Et, pour per­mettre à l’éco­no­mie de croître, comme l’a pro­mis le pré­sident Trump, à un rythme net­te­ment plus éle­vé que les maigres 2% aux­quels on s’était jusque-là ré­si­gné, cet ef­fort ac­cru d’in­ves­tis­se­ment est ab­so­lu­ment né­ces­saire.

Le chaos que la po­li­tique in­ter­na­tio­nale du pré­sident est en train d’éta­blir dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales pour­rait pour­tant as­sez vite dis­sua­der les en­tre­prises de le four­nir. La dif­fi­cile re­né­go­cia­tion de l’Ac­cord de li­breé­change nord-amé­ri­cain, l’amorce d’une guerre com­mer­ciale avec l’Eu­rope, les me­naces de sanc­tions éco­no­miques et fi­nan­cières agi­tées presque quo­ti­dien­ne­ment, le bras de fer en­ga­gé avec les au­to­ri­tés chi­noises, l’huile aus­si je­tée sur le bra­sier du Moyen-Orient pour­raient en ef­fet vite dé­sta­bi­li­ser une éco­no­mie mon­diale qui vient à peine, après dix ans de po­li­tiques de dé­tresse, de re­trou­ver le che­min de la crois­sance. L’in­cer­ti­tude sur les condi­tions dans les­quelles on pour­ra de­main ex­por­ter et im­por­ter, la vo­la­ti­li­té ac­crue des bourses et des changes, la hausse du prix du pé­trole et les ten­sions géo­po­li­tiques pour­raient, si elles per­sistent, frei­ner, aux Etats-Unis comme dans le reste du monde d’ailleurs, les dé­ci­sions d’em­bauche et d’in­ves­tis­se­ment et, avec elles, la crois­sance de l’ac­ti­vi­té.

Un dan­ge­reux frei­nage

Un tel frei­nage, en évi­tant à la Ré­serve fé­dé­rale d’avoir à mon­ter beau­coup plus ses taux d’in­té­rêt, ne se­rait pas for­cé­ment mal ve­nu di­ront cer­tains: il per­met­trait une dé­tente des taux obli­ga­taires. Sans doute. Mais il tue­rait sur­tout dans l’oeuf tout es­poir de voir en­fin l’in­ves­tis­se­ment des en­tre­prises amé­ri­caines de­ve­nir suf­fi­sant pour gé­né­rer les gains de pro­duc­ti­vi­té qui seuls peuvent éle­ver son po­ten­tiel et lui per­mettre de croître du­ra­ble­ment plus vite. En outre, frei­ner par ce biais l’éco­no­mie amé­ri­caine – et avec elle l’éco­no­mie mon­diale – est dan­ge­reux: si la Ré­serve fé­dé­rale peut as­sez fa­ci­le­ment ré­gler l’in­ten­si­té du frei­nage pro­vo­qué par une re­mon­tée pro­gres­sive – et à tout mo­ment ré­ver­sible – de ses taux di­rec­teurs, il en irait dif­fé­rem­ment si ce frei­nage de­vait ré­sul­ter d’une mon­tée, vite in­con­trô­lable, de l’in­cer­ti­tude sur l’ave­nir des re­la­tions éco­no­miques in­ter­na­tio­nales. Don­ner un coup de frein bru­tal en même temps qu’un coup d’ac­cé­lé­ra­teur reste une tech­nique as­sez sûre pour faire un tête-à-queue!

Le désordre que le pré­sident amé­ri­cain sème dans les re­la­tions in­ter­na­tio­nales pour­rait as­sez vite contre­car­rer ses plans éco­no­miques: trop d’in­cer­ti­tudes dis­suadent les en­tre­prises d’in­ves­tir. AT­TEN­TION À NE PAS DÉ­STA­BI­LI­SER UNE ÉCO­NO­MIE MON­DIALE QUI VIENT À PEINE DE RE­TROU­VER LE CHE­MIN DE LA CROIS­SANCE

La mé­thode de Do­nald Trump est-elle ef­fi­cace? Les ex­perts sont di­vi­sés.

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