Le mar­ché de l’art, des siècles de cycles

De la Rome an­tique à au­jourd’hui, les ventes ont en­chaî­né ré­gu­liè­re­ment des pé­riodes de re­cord et des temps de crise. Les oeuvres convoi­tées ont aus­si sou­vent chan­gé.

Bilan - - Sommaire - PAR ÉTIENNE DU­MONT

Il y avait un mar­ché de l’art dans la Rome an­tique, avec ce que ce­la sup­po­sait de prix ex­tra­va­gants, payés en pièces d’or.On a ain­si connu un ta­pis d’Orient, sans doute splen­dide, ven­du 800 000 ses­terces. Le prix de

400 000 pou­lets. C’est cher. Le sys­tème a ca­po­té au mo­ment des in­va­sions bar­bares. Fin du pre­mier boom du mar­ché de l’art.

Le Moyen Age n’a pas connu de vé­ri­table com­merce des ta­bleaux et sculp­tures. Les re­cords al­laient à l’achat de re­liques. Il faut at­tendre le XVIe siècle pour qu’une toile de maître ou un marbre an­tique at­teigne une somme consi­dé­rable. On ne peut pas pour au­tant par­ler de mar­ché. Manquent en­core les règles du jeu. Elles vont se mettre en place dans la Hol­lande du XVIIe siècle. Le pays est le plus riche du monde en un temps de pro­fonde ré­ces­sion éco­no­mique. On spé­cule sur tout à Am­ster­dam. Pen­sez aux tu­lipes! Ap­pa­raissent donc des ventes aux en­chères. Art an­cien et art mo­derne. Des his­to­riens ont cal­cu­lé qu’il se pro­dui­sait 100 000 ta­bleaux par an aux

Pays-Bas dans les an­nées 1650-1660.

La Hol­lande dé­cline vers 1680. Le com­merce de l’art passe à Pa­ris. Il adopte sa forme mo­derne. L’ex­pert monte en pou­voirs. Le ca­ta­logue im­pri­mé ap­pa­raît. La pro­ve­nance com­mence à jouer son rôle. La mon­tée semble ir­ré­ver­sible. Si les pre­mières dé­cen­nies du XVIIIe siècle res­tent calmes, la fin de l’An­cien Ré­gime connaît une spé­cu­la­tion folle. Les ventes se font tou­jours plus nom­breuses. Les mêmes ta­bleaux re­viennent sans cesse. En dé­pit de pe­tits in­ci­dents, les cotes montent. La Ré­vo­lu­tion coupe net cet es­sor.

Il ne faut pas ou­blier que la crise po­li­tique se double d’une dé­bâcle éco­no­mique. La France fi­nit par brû­ler sa mon­naie, de­ve­nue sans va­leur.

La re­mon­tée est lente. Il y a bien trop d’oeuvres sur le mar­ché. Celles des églises sup­pri­mées. Celles des nobles rui­nés. Tout le monde ne peut pas ache­ter 15 000 ta­bleaux comme le car­di­nal Fesch, oncle de Na­po­léon Ier. De plus, et le phé­no­mène se ré­pé­te­ra, l’in­ves­tis­se­ment bour­geois des an­nées 1820 à 1850 va à l’in­dus­trie. Les gros prix re­viennent vers 1860, avec une as­cen­sion conti­nue jus­qu’en 1914. Les peintres aca­dé­miques d’abord, avec

850 000 francs or pour 1814 d’Er­nest Meis­so­nier. Les im­pres­sion­nistes dès 1910. Ed­gar De­gas ob­tient 435 000 francs or en 1912 pour des Dan­seuses.

Après le bal, le krach

La guerre de 1914 marque la fin de cette eu­pho­rie. Le sys­tème re­part dans les an­nées 1920, mais pour de la pein­ture an­cienne. Sir Jo­seph Du­veen four­nit les mil­liar­daires amé­ri­cains. Le Blue Boy de Gains­bo­rough passe chez l’un d’eux pour 182 200 livres à une époque où une fa­mille an­glaise vi­vait avec 40 livres par an. Le krach fait ses ra­vages fin 1929. No­tons pour­tant qu’un ma­gnat rui­né ex­pli­que­ra en 1932, la pire an­née, que s’il avait per­du 90% sur ses ac­tions, ses ta­bleaux n’avaient vu leur va­leur am­pu­tée que de 70%.

Les an­nées 1930 et 1940 res­tent ternes. Il faut at­tendre 1960, voire 1970, pour que les gros prix re­de­viennent cou­rants. Avant ce­la, l’ar­gent part en in­ves­tis­se­ments lourds. Quand la ri­chis­sime Do­me­ni­ca Wal­ter achète à Pa­ris un Cé­zanne pour 33 mil­lions d’an­ciens francs en 1952, elle passe pour une folle. Après, tout s’em­balle à nou­veau. Les im­pres­sion­nistes d’abord. Puis les mo­dernes et contem­po­rains. Tout aug­mente à une vi­tesse ex­po­nen­tielle jus­qu’en 1989. Les ache­teurs ja­po­nais mènent le bal. Puis c’est le krach, très sen­sible sur le mar­ché de l’art.

Les af­faires re­partent à la fin des an­nées 1990. Le tas­se­ment du dé­but des an­nées 2000 fait peu de dé­gâts. La bonne hu­meur re­vient. Après les prix à huit chiffres, on at­teint par­fois les neuf. Ar­rive 2008. Tout le monde s’at­tend au pire. A tort cette fois. Dès 2009, la vente Yves Saint Laurent ras­sure les in­ves­tis­seurs. L’art est de­ve­nu une va­leur re­fuge, du moins avec les grands noms. On en reste là au­jourd’hui. L’an­née 2018 est par­tie très fort. Mais un phé­no­mène nou­veau est ap­pa­ru. De­puis plu­sieurs an­nées, le mar­ché n’en fi­nit pas de re­te­nir son souffle.

En 1921, un ri­chis­sime Amé­ri­cain s’offre «Blue Boy» de Gains­bo­rough, pour 182 200 livres.

«1814» d’Er­nest Meis­so­nier, ven­du en 1890 au prix re­cord à l’époque de 850 000 francs or.

Ces «Dan­seuses à la barre» font de De­gas en 1912 l’un des ar­tistes vi­vants les plus chers.

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