Ruée sur les ar­tistes contem­po­rains

Bilan - - Sommaire - PAR JEAN MINGUET*

Mar­quant le coup d’en­voi des grandes ventes de prin­temps à New York, la dis­per­sion de la col­lec­tion Ro­cke­fel­ler a dé­cro­ché dé­but mai le titre de «vente du siècle» (832,5 mil­lions de dol­lars ré­col­tés). A sa suite, sept pres­ti­gieuses ses­sions d’art d’après-guerre et con­tem­po­rain ont été or­ga­ni­sées mi-mai chez Ch­ris­tie’s, So­the­by’s, Phil­lips et Bon­hams. Elles ont af­fi­ché de bons ré­sul­tats, sans tou­te­fois créer la sur­prise. Un an plus tôt, une toile de Jean-Mi­chel Bas­quiat avait dé­fié tous les pro­nos­tics lors de l’une de ces ventes prin­ta­nières et at­teint 110 mil­lions de dol­lars, re­cord in­at­ten­du qui a re­mis en ques­tion la va­leur de la créa­tion contem­po­raine et sa place au sein du mar­ché de l’art. George Con­do est très pri­sé: le 8 mars, cette toile «Wo­man & Man» (2008) avait at­teint 1,8 mil­lion de dol­lars aux en­chères.

Le pro­duit des ventes aux en­chères d’art con­tem­po­rain (ar­tistes nés après 1945 se­lon la dé­fi­ni­tion choi­sie par Art­price) a connu de­puis 2000 une crois­sance de +1800%, at­tei­gnant 1,78 mil­liard de dol­lars l’an der­nier. Sur les grandes places de mar­ché an­glo-saxonnes (Londres et New York), l’art con­tem­po­rain pèse jus­qu’à 15% du chiffre d’af­faires, alors que sa contri­bu­tion re­tombe à 9% en Chine conti­nen­tale. Dans cette ca­té­go­rie, Hong­kong s’est im­po­sé, au cours des der­nières an­nées, comme la pre­mière plaque tour­nante pour le haut de gamme en Asie, concen­trant à lui seul 10% de la va­leur mon­diale de ce mar­ché. Il de­vance dé­sor­mais Pé­kin (8,4%) et sur­passe lar­ge­ment Pa­ris (2,2%). La Suisse, pour sa part, se po­si­tionne

20e seule­ment dans le clas­se­ment des pays par pro­duit de ventes d’art con­tem­po­rain, alors qu’elle conserve une 7e po­si­tion sur le mar­ché de l’art glo­bal.

Une trans­for­ma­tion com­plète

La crois­sance du mar­ché de l’art con­tem­po­rain re­pose sur deux grands axes: la mul­ti­pli­ca­tion du nombre de tran­sac­tions (pas­sé de 12 000 à 60 000 lots ven­dus entre 2000 et 2017) et la prise de va­leur ex­po­nen­tielle qu’ont connues les gé­né­ra­tions d’après-guerre, à com­men­cer par celle née dans les an­nées 1950. Pe­ter Doig (1959), Ru­dolf Stin­gel (1956) et

Ch­ris­to­pher Wool (1955) font ain­si par­tie des ar­tistes dont les prix ont connu les en­vo­lées les plus spec­ta­cu­laires. La va­leur de leurs grandes oeuvres at­teint au­jourd’hui fa­ci­le­ment plu­sieurs mil­lions de dol­lars et tous trois se classent par­mi les 50 ar­tistes les plus per­for­mants en salle de vente, toutes pé­riodes de créa­tion confon­dues. Mark Grot­jahn (1968), Zeng Fanz­hi (1964) et Adrian Ghe­nie (1977) re­pré­sentent la nou­velle gé­né­ra­tion pour les­quels les prix ex­plosent à pré­sent.

Jean-Mi­chel Bas­quiat reste l’exemple le plus frap­pant de cette trans­for­ma­tion. Alors que 70 oeuvres cir­cu­laient en moyenne chaque an­née avant 2000, quelque 200 lots ont été mis en vente aux en­chères en 2017. La va­leur de ses toiles a été multipliée par cent de­puis sa mort, comme en at­teste la ré­cente vente de la toile Jim Crow (1986): ac­quise 136 000 dol­lars en 1992, la pein­ture a été re­ven­due

17,7 mil­lions le 20 oc­tobre 2017 chez Ch­ris­tie’s à Pa­ris.

Le pro­duit des ventes aux en­chères d’ar­tistes nés après 1945 a at­teint 1,78 mil­liard de dol­lars l’an der­nier. Les prix ex­plosent pour la gé­né­ra­tion d’après-guerre. JEAN-MI­CHEL BAS­QUIAT RESTE L’EXEMPLE LE PLUS FRAP­PANT: LA VA­LEUR DE SES TOILES A ÉTÉ MULTIPLIÉE PAR CENT DE­PUIS SA MORT

Les der­niers ré­sul­tats ont ré­vé­lé la prise de va­leur sou­daine des oeuvres de George Con­do (1957). Le 17 no­vembre 2017, un nou­veau re­cord à 4,1 mil­lions de dol­lars pour Com­pres­sion IV (2011) chez So­the­by’s à New York puis une vente à plus de

1,5 mil­lion deux se­maines plus tard à Hong­kong chez Phil­lips ont mis en lu­mière l’in­té­rêt crois­sant des col­lec­tion­neurs pour ce peintre et sculp­teur amé­ri­cain. Le 8 mars der­nier, la toile Wo­man & Man (2008) a at­teint 1,8 mil­lion chez Phil­lips à Londres alors qu’elle avait été ache­tée 560 000 dol­lars en fé­vrier 2016.

Le street ar­tist Kaws (1974) fait lui aus­si par­tie de ceux dont le suc­cès se pro­page comme une traî­née de poudre sur la pla­nète en­tière. Au cours des six der­nières an­nées, la ga­le­rie Per­ro­tin a pré­sen­té son tra­vail à Pa­ris, New York, To­kyo, Hong­kong et Séoul. Le 9 mars 2018, chez Phil­lips à Londres, une double toile in­ti­tu­lée Keep Mo­ving (2012) a pour la pre­mière fois dé­pas­sé le mil­lion de dol­lars. Avec

242 lots ven­dus aux en­chères en 2017 pour un to­tal de 9 mil­lions de dol­lars, Kaws sur­passe Bank­sy (7,7 mil­lions) et She­pard Fai­rey (1 mil­lion).

Mais la pré­fé­rence des col­lec­tion­neurs peut aus­si se re­tour­ner peu à peu. Jeff Koons connaît lui-même quelques hé­si­ta­tions sur le mar­ché de l’art. L’une de ses sculp­tures, in­ti­tu­lée Jim Beam – Ob­ser­va­tion Car (1986), ache­tée 1,6 mil­lion en mai 2015, a en­re­gis­tré une perte de 60% lors de sa re­vente à Londres le 30 juin 2017. Plu­sieurs jeunes plas­ti­ciens pour les­quels le mar­ché an­glo-saxon s’était en­flam­mé en 2014 peinent eux aus­si à main­te­nir les ni­veaux de prix. Par­mi eux, Ja­cob Kas­say, Par­ker Ito et même Os­car Mu­rillo.

De­ve­nu plus exal­tant

L’art con­tem­po­rain joue dé­sor­mais un rôle pri­mor­dial sur le mar­ché de l’art. Long­temps dé­dai­gné par les col­lec­tion­neurs qui le ju­geaient trop vo­la­til, ce seg­ment est au­jourd’hui consi­dé­ré comme le plus exal­tant, no­tam­ment grâce à l’ar­ri­vée d’une gé­né­ra­tion d’ar­tistes is­sus des quatre coins du monde, dans la­quelle les femmes trouvent une place plus équi­table et qui s’ouvre à de nou­velles pra­tiques comme l’art ur­bain ou la créa­tion nu­mé­rique. Ce mar­ché, au plus proche de la nou­velle créa­tion, per­met éga­le­ment de pro­fi­ter de chan­ge­ments ex­trê­me­ment ra­pides des prix qui plaisent à de nom­breux col­lec­tion­neurs.

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