Les marges du bio sont-elles jus­ti­fiées? Notre en­quête

45% plus cher en moyenne que les pro­duits conven­tion­nels, le prix de l’ali­men­taire bio pose ques­tion. Sur­coûts jus­ti­fiés ou ef­fet d’au­baine sur un mar­ché en forte crois­sance? Notre en­quête.

Bilan - - La Une - PAR JOAN PLANCADE

L'INTERET CROISSANT des Suisses pour le bio ne se dé­ment pas. Alors que le bio­lo­gique re­pré­sen­tait 4,6% des achats ali­men­taires en 2007, cette part s’éta­blit en 2017 à 9%, pour un chiffre d’af­faires de 2,7 mil­liards de francs. Un en­goue­ment qui pro­fite avant tout à Coop (44% du mar­ché) et Mi­gros (34%), mal­gré des prix en rayon net­te­ment plus éle­vés que les pro­duits is­sus de l’agriculture conven­tion­nelle.

Pour preuve, les dif­fé­rences re­le­vées dé­but sep­tembre chez les deux dis­tri­bu­teurs sur les fruits et lé­gumes d’ori­gine

suisse. A la Mi­gros Ecu­blens (VD), le 5 sep­tembre, la ca­rotte suisse se ven­dait

4,7 francs le ki­lo en bio contre 2,5 en non bio (88% plus cher), la cour­gette 6,2 francs contre 3,5 (+77%). En sai­son avan­cée, Mi­gros pro­po­sait la to­mate grappe non bio en ac­tion (2,85 au lieu de 3,85), alors que le bio suisse res­tait «droit dans ses bottes» à 7,8 francs. Soit un sur­coût de 173%, proche d’un tri­ple­ment du prix. Des ta­rifs et écarts si­mi­laires ont été consta­tés chez Coop

Dans quelle me­sure ces prix se jus­ti­fient-ils? Vincent Keuf­fer, agri­cul­teur à Brem­blens et Lo­nay (VD), tra­vaille avec sa fa­mille es­sen­tiel­le­ment pour la grande dis­tri­bu­tion sur de gros vo­lumes, sur deux ex­ploi­ta­tions: l’une de 70 hec­tares en conven­tion­nel et l’autre de 30 en bio. Ses spé­cia­li­tés: le «tun­nel» et le sous-serre (to­mates, concombres, au­ber­gines, poi­vrons). Il re­lève plu­sieurs fac­teurs ex­pli­quant des ren­de­ments net­te­ment in­fé­rieurs en bio: «Il y a en pre­mier lieu un sur­croît de main-d’oeuvre. De plus, le chauf­fage des serres est très li­mi­té par le ca­hier des charges. Il est dif­fi­cile de plan­ter avant mars, ce qui fait que la sai­son va de mai à sep­tembre sur le bio au lieu de jan­vier à novembre. Les plan­tons sont plus chers, entre 3 et 5 francs sur la to­mate, on doit lais­ser 20% de prai­ries tem­po­raires, sans comp­ter le risque de voir toute la pro­duc­tion per­due, comme ce­la nous est ar­ri­vé avec des bro­co­lis at­ta­qués par des che­nilles. Au fi­nal, les ren­de­ments sont ré­gu­liè­re­ment 50% in­fé­rieurs.»

Mal­gré des prix de vente plus éle­vés, Vincent Keuf­fer es­time «ne pas ga­gner da­van­tage sur le bio que sur le conven­tion­nel». Au to­tal, se­lon les sta­tis­tiques com­pi­lées par Agri­dea, le re­ve­nu agri­cole en bio est lé­gè­re­ment su­pé­rieur à ce­lui du conven­tion­nel.

Em­bal­lages sé­pa­rés et transport n’ex­pliquent pas tout

Pas de quoi consi­dé­rer tou­te­fois que le sur­coût payé par le consom­ma­teur pro­fite ma­jo­ri­tai­re­ment à l’agri­cul­teur. D’au­tant plus que la plus grande par­tie du prix fi­nal en rayon se trouve ab­sor­bée par les dif­fé­rents maillons de la dis­tri­bu­tion comme le montre l’exemple de la pomme de terre ci-des­sus.

Le bio est-il à ce point plus cher à dis­tri­buer? Pour Jo­sy Ta­ra­mar­caz, agro­nome et au­teur d’une pré­sen­ta­tion sta­tis­tique sur l’agriculture bio­lo­gique en 2017, l’ana­lyse est claire: «On a le sen­ti­ment que la dis­tri­bu­tion ap­plique des marges en pour­cen­tage sur le prix pro­duc­teur, du coup beau­coup plus im­por­tantes en va­leur ab­so­lue, sans que ce­la ne se jus­ti­fie.»

Des fac­teurs ex­pliquent une par­tie du sur­coût à la dis­tri­bu­tion. Les fruits et lé­gumes doivent être trans­por­tés sé­pa­ré­ment et, sur­tout, on re­trouve le bio em­bal­lé et fil­mé en su­per­mar­ché, alors que le conven­tion­nel est par­fois ven­du en vrac. Pour en avoir le coeur net, nous sommes al­lés ren­con­trer Bio­ro­man­die à Per­ly (GE), in­ter­mé­diaire entre agri­cul­teurs bio et grande dis­tri­bu­tion. Jacques Blon­din, di­rec­teur, dis­pose d’une vue d’en­semble puis­qu’il cha­peaute éga­le­ment l’Union ma­raî­chère de Ge­nève, son pen­dant pour le conven­tion­nel. «Il faut comp­ter 40 à 50 cen­times pour l’em­bal­lage de 6 to­mates (en­vi­ron un ki­lo, ndlr). Même quand bio et conven­tion­nel sont tous deux em­bal­lés, comme la to­mate cher­ry, on peut avoir un sur­coût de 10 cen­times car les sé­ries sont plus pe­tites.»

In­suf­fi­sant ce­pen­dant à ex­pli­quer les écarts de prix consta­tés par le consom­ma­teur. Jacques Blon­din dé­crit une dé­ter­mi­na­tion du prix «de­puis le haut» où la grande dis­tri­bu­tion donne le tem­po.

«Nous dé­fi­nis­sons chaque se­maine un prix in­di­ca­tif fran­co grande dis­tri­bu­tion, cal­cu­lé en fonc­tion de l’im­por­tance de l’offre par rap­port à la de­mande. Après né­go­cia­tion, Coop et Mi­gros nous donnent leur prix fran­co grande dis­tri­bu­tion, c’est-à-dire ce­lui qu’ils nous donnent réel­le­ment pour le pro­duit li­vré, em­bal­lé et prêt à dis­tri­buer. On dé­duit les coûts de transport – de­puis l’agri­cul­teur jus­qu’à chez nous, puis vers les cen­trales de Coop et Mi­gros –, de condi­tion­ne­ment, notre marge. Ce qu’il reste cor­res­pond au prix payé au pro­duc­teur.»

Omer­ta sur les marges

Cette marge de la cen­trale in­ter­mé­diaire, Jacques Blon­din la re­con­naît «un peu plus im­por­tante» sur le bio, «10% pour Bio­ro­man­die contre 7% pour l’Union ma­raî­chère, car les vo­lumes sont plus faibles».

Faute de pou­voir ac­cé­der au prix payé «tout prêt» par la grande dis­tri­bu­tion, Bi­lan a de­man­dé à Bio­ro­man­die ces fa­meux prix in­di­ca­tifs fran­co grande dis­tri­bu­tion, qui per­met­traient d’éva­luer leurs marges. La cen­trale reste ré­ti­cente à les four­nir: «Les prix in­di­ca­tifs sont connus des agri­cul­teurs, mais sur­tout com­pi­lés par l’Union ma­raî­chère suisse à Bâle. De­man­dez-leur.»

Ni les agri­cul­teurs ni l’Union ma­raî­chère suisse n’ont ac­cep­té de com­mu­ni­quer ces prix. Un agri­cul­teur confie, sous l’ano­ny­mat, «craindre la ré­ac­tion de Coop et Mi­gros, qui tiennent le mar­ché». L’UMS avance de son cô­té que l’in­di­ca­teur est in­suf­fi­sant, les prix in­di­ca­tifs ne re­flé­tant pas né­ces­sai­re­ment les prix réels pra­ti­qués. Un ar­gu­ment ba­layé par Ilo­na Meier, de Bio Suisse: «Ce sont de bons in­di­ca­teurs de ce qui se pra­tique car cal­cu­lés ré­gu­liè­re­ment à par­tir d’une ana­lyse fine du mar­ché.» Seul l’Of­fice fé­dé­ral de l’agriculture four­nit quelques prix in­di­ca­tifs moyens fran­co grande dis­tri­bu­tion, mais sans le condi­tion­ne­ment. De quoi tout de même se faire un ordre d’idées des dif­fé­rences de marges de la grande dis­tri­bu­tion entre le bio et le conven­tion­nel.

In­ter­ro­gés sur ces sur­marges pré­su­mées, Coop et Mi­gros ne font au­cun com­men­taire. Du

«LES DIS­TRI­BU­TEURS SOUFFRENT SUR L’ALI­MEN­TAIRE. ILS EX­PLOITENT LA FORTE CROIS­SANCE DU BIO POUR SE RE­FAIRE»

cô­té de Coop, on ré­pond «ne pas ga­gner plus sur les pro­duits bio que sur les pro­duits en conven­tion­nel». Une as­ser­tion am­bi­guë puisque 90% des ventes étant réa­li­sées sur les pro­duits non bio, elle peut être in­ter­pré­tée en termes de vo­lume glo­bal de vente. Mi­gros dit que ses marges sont conformes à ce qui se pra­tique «en comparaison avec nos concur­rents na­tio­naux et in­ter­na­tio­naux». Les­quels sont ré­gu­liè­re­ment poin­tés du doigt par les as­so­cia­tions de consom­ma­teurs des pays res­pec­tifs, en pre­mier lieu l’UFC Que Choi­sir en France et son très re­mar­qué rap­port 2017 sur les marges ex­ces­sives de la grande dis­tri­bu­tion hexa­go­nale sur le bio.

L’im­port en­core plus ren­table?

Reste la ques­tion du bio im­por­té, en forte crois­sance en Suisse, l’offre in­di­gène pei­nant à suivre la de­mande. Alors que la sur­face agri­cole utile consa­crée au bio dans le pays a aug­men­té d’un tiers de­puis 2005, la consom­ma­tion a plus que dou­blé. Claude-Alain Geb­hard, 70 hec­tares en bio à Vaux-sur-Morges, était en juillet à la table des né­go­cia­tions de la Commission de Bio Suisse avec les ache­teurs de la dis­tri­bu­tion pour les cé­réales pa­ni­fiables: «Les cé­réales im­por­tées sont 30 à 50% moins chères. Cette an­née, notre pro­duc­tion était bonne et nous avons réus­si à te­nir notre prix pour en­vi­ron 20 000 tonnes de pro­duc­tion in­di­gène. Mais l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tion in­di­gène ren­ché­rit le coût du pro­duit fi­ni, il a fal­lu faire un com­mu­ni­qué pour jus­ti­fier un prix consom­ma­teur plus éle­vé.»

Pour Claude-Alain Geb­hard, l’im­por­ta­tion per­met d’amé­lio­rer en­core les marges du bio dans une conjonc­ture dif­fi­cile pour la grande dis­tri­bu­tion: «La grande dis­tri­bu­tion souffre sur l’ali­men­taire, et ils ex­ploitent au maxi­mum la forte crois­sance du bio pour se re­faire. Le prix est fixé en fonc­tion de ce que le consom­ma­teur est prêt à payer, et en ça, com­merces en ligne, cir­cuits courts et tou­risme d’achat ont quelque chose de bon. Car ils per­mettent de li­mi­ter l’ef­fet d’au­baine et l’exa­gé­ra­tion des prix au consom­ma­teur.»

Les ren­de­ments pour pro­duire les fruits et lé­gumes bio­lo­giques sont beau­coup moins éle­vés.

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