La Rus­sie, un en­ne­mi com­mode pour l’Otan?

L’Otan et ses «par­te­naires pour la paix» se mo­bi­lisent mi­li­tai­re­ment contre un pays qui n’a ni les moyens ni l’in­ten­tion de nous en­va­hir. A qui pro­fite vrai­ment la me­nace russe? Opi­nion.

Bilan - - La Une - PAR AR­NAUD DOTÉZAC

IL NE SE PASSE PAS une se­maine sans qu’une in­for­ma­tion me­na­çante ne par­vienne de Rus­sie. Après la réuni­fi­ca­tion pré­ten­du­ment illi­cite de la Cri­mée, voi­ci le feuilleton de la li­qui­da­tion ra­tée du traître Skri­pal, la sub­ver­sion des choix dé­mo­cra­tiques grâce à Sput­nik et au site Rus­sia To­day, le sou­tien aux eu­ros­cep­tiques, l’em­poi­son­ne­ment suspect du men­tor des Pus­sy Riot, ou en­core l’in­ter­fé­rence, réus­sie et d’au­tant plus in­ad­mis­sible, contre le ren­ver­se­ment du pré­sident sy­rien.

Avec tout ce­la, il n’est pas éton­nant que l’Otan et ses «par­te­naires pour la paix» soient som­més de ré­ar­mer, de se pré­po­si­tion­ner et d’ad­di­tion­ner les exer­cices mi­li­taires en conti­nu, aux fron­tières de la Rus­sie. Le pro­chain mé­ga-entraînement réuni­ra près de 40 000 sol­dats du 25 oc­tobre au 7 novembre en Nor­vège, avec des mis­sions aé­riennes dans le ciel d’une Fin­lande qui s’«ota­nise» à grands pas, outre une pré­sence ma­ri­time en mer Bal­tique, juste en face de l’en­clave russe de Ka­li­nin­grad. Rien d’éton­nant non plus à ce que la France, le Royaume-Uni, l’Al­le­magne et d’autres à ve­nir fassent vo­ter des lois des­ti­nées à cen­su­rer les chaînes russes pré­ci­tées.

Pour­tant, à y re­gar­der de près, cer­taines choses clochent. Certes, la Rus­sie dis­pose du plus im­por­tant stock d’armes nu­cléaires de la pla­nète, ne cesse d’in­no­ver (cy­ber­guerre, vec­teurs hy­per­so­niques, etc.) et de mo­der­ni­ser ses ca­pa­ci­tés conven­tion­nelles. Mais tout de même, avec son bud­get mi­li­taire qui se main­tient au­tour des 50 mil­liards de dol­lars, que pèse-t-elle face à un Pentagone qui vient de se faire al­louer 716 mil­liards pour 2019? Un pays qui a sup­por­té 5600 mil­liards de dé­penses de guerre de­puis les at­ten­tats du 11 sep­tembre! Et si on y ajoute les bud­gets des pays membres de l’Otan, qui cu­mulent près de 220 mil­liards sup­plé­men­taires et dont Trump exige qu’ils mettent en­core la main à la poche? D’où vient cette né­ces­si­té ab­so­lue de se mo­bi­li­ser mi­li­tai­re­ment contre une Rus­sie qui n’a ni les moyens ni l’in­ten­tion de nous en­va­hir?

Le ta­bou chi­nois

Ceux qui bran­dissent la me­nace russe sont évi­dem­ment les mêmes qui ré­clament des cré­dits fa­ra­mi­neux et qui jus­ti­fient l’un par l’autre. Mal­heu­reu­se­ment pour la Rus­sie, elle est le par­fait client car les Etats-Unis n’ont rien à perdre avec elle, compte te­nu no­tam­ment du bas ni­veau de leurs échanges com­mer­ciaux, de la dé­pen­dance de la Rus­sie au dol­lar et de la so­cio­lo­gie d’une rus­so­pho­bie tou-

QUE PÈSE UN BUD­GET MI­LI­TAIRE DE 50 MIL­LIARDS DE DOL­LARS FACE AUX 716 MIL­LIARDS DU PENTAGONE?

jours fa­cile à ra­ni­mer, comme l’a dé­mon­tré le jour­na­liste Guy Met­tan dans son der­nier ou­vrage (Rus­sie-Oc­ci­dent, une guerre de mille ans, 2015).

Tel ne se­rait pas le cas pour la Chine, non pas tant au re­gard de sa re­nais­sance mi­li­taire évi­dente, mais du fait de sa par­ti­ci­pa­tion au fi­nan­ce­ment du Pentagone. Car les mil­liers de mil­liards qui sont ver­sés au com­plexe mi­li­ta­ro in­dus­triel amé­ri­cain ne sont pas fi­nan­cés par l’im­pôt, mais par la dette et no­tam­ment les bons du Tré­sor sous­crits en masse par la Chine. La Chine, grand ar­gen­tier du Pentagone, voi­là bien un su­jet ta­bou.

En tout cas, ce ne fut pas le lau­réat d’un Prix No­bel de la paix an­ti­ci­pé qui chan­gea les choses. Ba­rack Oba­ma se conten­ta de quelques ré­al­lo­ca­tions bud­gé­taires dès sa prise de fonc­tion en 2009, les­quelles n’al­lèrent tou­te­fois pas sans créer de lourdes frus­tra­tions, no­tam­ment au sein de l’ar­mée de terre. L’ar­rêt bru­tal du fa­ra­mi­neux plan de mo­der­ni­sa­tion de l’in­fan­te­rie à 340 mil­liards de dol­lars et qui avait dé­jà coû­té plu­sieurs di­zaines de mil­liards avant même de com­men­cer, pas­sa ain­si très mal. Il s’agis­sait d’un mé­ta­sys­tème si com­plexe pour le Pentagone que même la concep­tion du ca­hier des charges fut confiée aux four­nis­seurs eux-mêmes, les­quels bou­claient ain­si la boucle de leur propre rente struc­tu­relle. Pour contrer Oba­ma, le Pentagone se cher­cha donc un nou­veau «gap» à rat­tra­per. Il fut conven­tion­nel et in­for­ma­tion­nel, puis bap­ti­sé «guerre hy­bride». Et c’est ain­si qu’on ré­ac­tua­li­sa la me­nace russe.

Simple con­cur­rente

Dès le dé­but du se­cond man­dat Oba­ma, à l’été 2012, un pre­mier conflit an­non­cia­teur de la suite écla­ta en Ukraine, lorsque le par­le­ment adop­ta une loi pro­té­geant la langue russe comme langue ré­gio­nale. Un an et de­mi plus tard, le pré­sident pro-russe Ia­nou­ko­vitch était ren­ver­sé et la Rus­sie com­men­çait à voir les troupes ota­niennes se dé­ployer à ses fron­tières, tan­dis que son éco­no­mie su­bis­sait les sanc­tions uni­la­té­rales amé­ri­caines, illé­gales en droit in­ter­na­tio­nal mais loya­le­ment re­layées par celles de l’Union eu­ro­péenne, de la Suisse et de quelques autres clients amé­ri­cains, le tout au nom des va­leurs de la dé­mo­cra­tie li­bé­rale.

Il en est une pour­tant, de ces va­leurs, qui est consti­tu­tive de la «construc­tion eu­ro­péenne»: celle de la libre et loyale concur­rence. Pour la ga­ran­tir, le droit de la concur­rence, aus­si bien eu­ro­péen qu’amé­ri­cain, pro­hibe stric­te­ment l’abus de po­si­tion do­mi­nante, c’est-à-dire l’uti­li­sa­tion de moyens qui per­mettent au lea­der du mar­ché de ne ja­mais être rat­tra­pé dans son hé­gé­mo­nie. Quant à l’usage de la contrainte ou des cam­pagnes de dé­lé­gi­ti­ma­tion, elles sont au­tant de cir­cons­tances ag­gra­vantes.

Lors de sa ren­contre avec Vla­di­mir Pou­tine en juillet der­nier à Hel­sin­ki, Do­nald Trump s’in­ter­di­sait de poin­ter la Rus­sie comme «en­ne­mi» mais la dé­si­gna comme simple «con­cur­rente». Si ce n’est pas lui qui or­don­na la pour­suite de l’abus mi­li­taire de po­si­tion do­mi­nante des Etats-Unis contre la Rus­sie, ce ne peut donc être que le Pentagone. Ce der­nier ne fait alors que dé­mon­trer, une fois de plus, l’éten­due de son au­to­no­mie et de sa puis­sance pri­vée.

CEUX QUI BRAN­DISSENT LA ME­NACE RUSSE SONT ÉVI­DEM­MENT LES MÊMES QUI RÉ­CLAMENT DES CRÉ­DITS FA­RA­MI­NEUX

40 000 sol­dats de l’OTAN par­ti­ci­pe­ront cet au­tomne à un mé­ga-entraînement en Nor­vège.

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