POUR­QUOI LES SALAIRES N’AUGMENTENT PAS

La Suisse est im­pac­tée par la glo­ba­li­sa­tion. Pers­pec­tives

Bilan - - La Une - MYRET ZAKI Ré­dac­trice en chef

POUR LA PREMIERE POIS de­puis 2008, les salaires en Suisse ont pro­gres­sé moins vite que l’in­fla­tion et le PIB. Ce qui si­gni­fie qu’en termes réels, les salaires ont re­cu­lé, mal­gré la bonne conjonc­ture. Dans le même temps, le ren­de­ment du ca­pi­tal et les di­vi­dendes ver­sés aux ac­tion­naires sont res­tés quant à eux éle­vés. Cette sanc­tion re­la­tive du tra­vail s’ex­plique par nombre de fac­teurs. D’abord, par le fait que la pro­duc­ti­vi­té, à sa­voir la va­leur des biens et ser­vices pro­duits par per­sonne em­ployée, lors­qu’elle aug­mente, ne se tra­duit pas en hausses de salaires, mais en va­leur ac­tion­na­riale. La part de la ré­mu­né­ra­tion du tra­vail dans le PIB baisse alors au pro­fit de la part qui va au ca­pi­tal. Ce­la va­lide l’idée de l’éco­no­miste Tho­mas Pi­ket­ty se­lon la­quelle notre époque voit l’écart se creu­ser entre sa­la­riés et ac­tion­naires, les en­tre­prises ré­mu­né­rant da­van­tage les se­conds que les pre­miers. Un phé­no­mène qui ne laisse aux mé­nages sa­la­riés qu’une pe­tite part de la crois­sance éco­no­mique, tan­dis que les dé­ten­teurs de ca­pi­taux en ré­coltent la plus grande part.

D’autres ex­pli­ca­tions ont été ci­tées par l’Or­ga­ni­sa­tion in­ter­na­tio­nale du tra­vail (OIT): mon­dia­li­sa­tion, pro­grès tech­no­lo­gique, mais aus­si, dans la plu­part des pays dé­ve­lop­pés, l’af­fai­blis­se­ment des ins­ti­tu­tions du mar­ché du tra­vail, comme les lé­gis­la­tions de la pro­tec­tion de l’emploi, les sys­tèmes de pro­tec­tion so­ciale, les ins­tances de né­go­cia­tion salariale, les po­li­tiques de l’emploi. L’OIT cite aus­si la «pres­sion ac­cen­tuée des marchés fi­nan­ciers pour al­louer les sur­plus des grandes en­tre­prises aux in­ves­tis­seurs».

La si­tua­tion n’est pas nou­velle et per­dure de­puis des an­nées. Dans les éco­no­mies dé­ve­lop­pées, la crois­sance du sa­laire moyen a fluc­tué au­tour de 1% par an de­puis 2006 avant de stag­ner de­puis, ou­vrant une ère gla­ciaire de «mo­dé­ra­tion salariale».

Par ailleurs, un son­dage me­né l’an der­nier par UBS ex­pli­quait que les en­tre­prises, qui ont pour la plu­part re­non­cé du­rant les an­nées de crise à di­mi­nuer les salaires, hé­sitent au­jourd’hui à oc­troyer des aug­men­ta­tions im­por­tantes.

Mais le fac­teur le plus im­por­tant est sans doute la glo­ba­li­sa­tion. Notre éco­no­mie hel­vé­tique, plus in­dexée sur le mar­ché glo­bal que sur la conjonc­ture na­tio­nale, im­porte de l’ex­té­rieur une déflation mon­diale des salaires. On ob­serve en ef­fet une lente conver­gence entre les salaires payés dans les pays émer­gents, qui opèrent un rat­tra­page, et ceux pra­ti­qués dans les pays dé­ve­lop­pés, qui ra­len­tissent, même s’ils res­tent net­te­ment au-des­sus des pre­miers. Bref, les salaires des pays dé­ve­lop­pés ont pris une pause en at­ten­dant d’être rat­tra­pés par le reste du monde.

On peut s’in­ter­ro­ger si la conjonc­ture na­tio­nale est dé­sor­mais un ré­fé­ren­tiel pour les salaires, puis­qu’elle ne l’est plus pour d’autres pa­ra­mètres, comme les taux d’in­té­rêt. On ob­serve en ef­fet que les taux à 10 ans suisses sont très proches des taux al­le­mands. De même, le taux de change du franc suisse contre l’eu­ro, lui aus­si une va­riable dé­pen­dant de l’ex­té­rieur, dé­fi­nit lar­ge­ment le prix du tra­vail en Suisse.

Comment, avec ces condi­tions, créer des an­ti­ci­pa­tions de crois­sance du re­ve­nu dis­po­nible, qui seules per­mettent de sti­mu­ler la consom­ma­tion? En 2017, l’OIT aver­tis­sait que la déflation salariale me­na­çait de se trans­for­mer en déflation tout court si la spi­rale de baisse de salaires, de baisse de la de­mande, puis de baisse des prix s’en­clen­chait. Il est urgent que les en­tre­prises sou­tiennent la crois­sance en as­su­rant un meilleur pou­voir d’achat aux sa­la­riés, et que les fiches de paie re­flètent mieux les gains de pro­duc­ti­vi­té.

LA SUISSE IM­PORTE UNE DÉFLATION SALARIALE DU RESTE DU MONDE, CAR SON ÉCO­NO­MIE EST LIÉE AU MAR­CHÉ GLO­BAL DU TRA­VAIL

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